Sylphide à bicyclette

55 : 33

Le Bas-Âge est entré dans son quatrième siècle et le disco est de retour sur les ondes courtes qui quadrillent le globe. La radio crachote les notes enjouées d’un tube de la diva libanaise Farah Kalsoum, et les accents du synthétiseur se perdent dans la brise brûlante du Dacht-e Lout. Fatima Mansour vient de descendre du bus rouillé et brinquebalant qui l’a amenée jusqu’au pas de tir numéro trois. La tête lui tourne. Les petits hommes en blanc sont allés la sortir de la chaleur douillette de son lit à cinq heures du matin, alors que le désert était encore glacé, et le monde un océan d’aiguilles à travers les vitres du préfabriqué. Arjun Singh, sa doublure, l’a aidée à se réveiller. La veille, incapable de dormir, elle a demandé un somnifère aux médecins mais ne l’a pas pris. Désormais, la terreur est partie. Mansour sait que ce n’était pas un signe de nervosité, encore moins de crainte, mais juste une réaction instinctive, un stress mécanique comme le grincement des ailes d’un avion qui prend un vent de travers. Le petit-déjeuner a été spartiate : des galettes de sorgho, des carottes cuites à la vapeur, du foie de lapin, une pomme. La chaleur de la nourriture se love au creux du ventre de Mansour et fait un petit nid qui courbe la morsure du vent autour de sa combinaison de vol. Elle en pince la surface du bout de ses doigts gantés pour s’assurer de sa réalité. Le contraste entre l’isolant thermique en corail tissé et le cuir épais, odorant, de ses bottes la trouble, alors qu’elle ne l’a jamais ressenti auparavant. Elle a l’impression d’être devenue une nomade du Bas-Âge précoce venant de descendre de son cheval, un fantôme dans le sillage des peuples des steppes qui depuis six mille ans traversent les plaines du Vieil Iran. 

L’air sent le sang et la rouille. Sous ses semelles, le désert dort. Passé le centre de lancement, le Dacht-e Lout se trouve parfaitement en dehors de l’humanité. Les ruines des villages qui ceinturent son étendue salée reposent sous un ciel trop bleu. Les famines ont eu raison des habitants. Les ingénieurs peuvent dormir sur leurs deux oreilles : les étages largués par leurs fusées ne dérangeront que les rares oiseaux égarés au-dessus de la poussière morte.

Mansour voudrait prier, mais elle n’en trouve pas la force, elle qui pourtant a fait le Hajj jusque dans les squelettes ocre de la Mecque-Morte, que domine une horloge quatre fois centenaire et plus haute qu’une montagne. Elle se tourne vers l’azur, dont la sérénité lui est devenue obscène. Les techniciens vont la chercher. Ils sont trois, en combinaison grise, un masque à poussière sur le nez. Le premier prend sa tension, le deuxième sa température, le troisième son pouls, qui est stable à soixante-deux battements par minute. Les techniciens lèvent le pouce en direction des ingénieurs. Singh tapote l’épaule de Mansour et s’en va vers le bus. Elle est apte : il ne volera pas aujourd’hui. Dans son regard, Mansour capte une étincelle de soulagement. Un ingénieur lui propose un thé et un imam, elle refuse les deux. Iman Pavli s’approche. La directrice du programme de vols habités des Unions Populaires a une allure de paon efflanqué, avec son écharpe colorée et son voile qui claque dans le vent. Elle se penche et aide Mansour à refaire son hijab.

« Là. Tout va bien ?

— Oui. »

Un petit homme apparaît de l’autre côté du bus, un micro à la main.

« Il attend un discours, dit Pavli.

— Fais-le à ma place. »

Pavli chasse le photographe d’un revers de la main. Un hélicoptère gronde au-dessus du bus et oblique vers le désert. Mansour se tourne à nouveau vers le ciel et se tord les doigts. Elle tente d’apercevoir les étoiles, peut-être la Lune, mais le zénith reste désespérément vide. Tu ne dois pas avoir peur, se répète-t-elle, ce n’est qu’une affaire de physique et d’ingénierie, mais c’est précisément ce qui la paralyse. Dans son cœur ne cesse de tourner l’idée qu’elle est sur le point de commettre un sacrilège. Le ciel est un temple vide au-dessus de la Terre-Morte, au-dessus de ce Bas-Âge qui dans son sol trempé de suie contient les ossements de quatre milliards d’êtres humains – des victimes de la boue, des feux et des inondations, de l’atome et des guerres de famine. La Lune est un crâne vide qui regarde la planète meurtrie, avec à sa surface les ruines laissées par les nécrocapitalistes qui ont cru pouvoir trouver l’absolution dans l’espace. Le ciel, Mansour en a la profonde conviction, n’est plus le domaine des hommes. Nous sommes nés sur Terre et nous mourrons sur Terre, ainsi va l’univers, ainsi doit se refermer la voûte céleste. Oui, Mansour le sait : elle commet le pire des blasphèmes.

Mais ce qu’elle croit n’a aucune prise mesurable sur la marche de sa vie, ou du moins se plaît-elle à le penser, là, les pieds sur terre pour quelques minutes encore. L’individu nommé Fatima Mansour est né il y a trente-cinq ans de père et mère inconnus, morts dans la queue de comète d’une famine qui a fait dix millions de victimes entre Inde et Pakistan. Elle est une pupille des Unions Populaires – une parmi les deux cent soixante-dix millions d’enfants qui ne connaissent pour parents que les dix étoiles bleues et la couronne de blé, pour famille la Dernière Internationale, pour première catéchèse avant toute spiritualité le bréviaire fondateur des peuples unis. Elle a prononcé ses premiers mots et fait ses premiers pas dans un jardin d’enfants communautaire à New Delhi. Elle a connu ses premiers amis dans une colonie de vacances à Manille. Elle a fait ses premières armes d’ingénieure sur les bancs de l’université populaire de Téhéran. Si elle avait eu cette inclination, elle y aurait sans doute aussi trouvé l’amour. Mais contrairement à tant de ses semblables, qui explosent en vol une fois arrivés à l’âge adulte, saturant de bons sentiments écosocialistes et du terrible poids de leur superpuissance de fortune, Mansour ne s’est jamais révoltée. Si elle ne colle plus les dix étoiles sur la couverture de son cahier, elle les a gravées sur le cœur. Dix étoiles pour les dix biorégions souveraines fondatrices des Unions Populaires, dix étoiles pour les dix années de l’incroyable anabase qui a mené les chars internationalistes de Kandahar jusqu’aux rivages de la Forteresse Europe, traînant dans son sillage la promesse d’un nouveau monde – et Fatima Mansour, l’ingénieure modèle, la pilote d’essai intrépide, l’égérie de toute une génération abreuvée à la nouvelle science-fiction, cette Fatima Mansour ne peut que chercher le ciel. Peu importe qu’elle craigne d’y trouver la damnation. Le salut de son âme n’est que peu de choses face au milliard et demi de personnes qui croient en la promesse qu’elle porte.

Alors elle se lève et fait face au lanceur. Il est dressé sur son pas de tir : une lame blanche arrimée au-dessus d’un vaste cratère de béton destiné à absorber la formidable puissance des moteurs à hydrogène-oxygène liquide. Il se nomme Asherah, comme la déesse-mère des Hittites dont les ingénieurs du Dacht-e Lout secrètement entretiennent le culte, avec celui d’Ahura Mazda. Trente-cinq mètres de métal flanqués de quatre propulseurs à carburant solide, Asherah est un missile nucléaire reconditionné, au diamètre déterminé par la largeur des rames du train transcontinental qui dessert le désert depuis la Ville Ronde de Bagdad. Mansour est le premier être humain à monter dans la capsule étriquée disposée sous la coiffe. Deux serpents, un chien et un ourson l’ont précédé. Tous ont survécu au vol. Tous se sont murés dans un silence parfait et se sont laissé mourir.

Mansour se sangle à la nacelle qui pend de la grue. La machine grince et la transporte au-dessus de l’abîme bétonné, avant de la lâcher sur l’échafaudage qui domine Asherah. Mansour franchit les rangs des techniciens et entre dans la sphère blanche de la capsule, qui lui semble être une bouche béante sous l’azur. Il y fait chaud et sec ; les lumières ambrées des instruments lui enflamment les joues. Tout sent le corail extrudé. On referme la porte. Les boulons sont vissés. Mansour expire, ferme son casque, allume la radio et regarde sa montre.

« Il est sept heures passées de sept minutes, dit Pavli dans le poste. Nous commençons le compte à rebours. »

Mansour ferme les yeux. Les techniciens se retirent, la grue pivote. Mansour n’entend plus que le vent, qui se presse au hublot comme une farandole de jinns. Allah est singulièrement absent de son cœur.

« Contrôle pour Mansour, dit une autre voix. Tout va bien ?

— Oui. »

Quand le compte à rebours touche à sa fin, le monde tremble et, avec une lenteur obstinée, Asherah s’extrait peu à peu de son carcan de béton. Une pression sourde comprime le ventre de Mansour. Elle regrette de ne pas avoir prié. Depuis sa capsule, elle n’a aucun contrôle sur quoi que ce soit, c’est Pavli qui dicte ses évolutions au lanceur – alors Mansour décide de lâcher prise sur sa peur, sur son cœur, sur ses sangles qui lui meurtrissent les épaules, sur le ciel même, et garde les yeux fermés. Des tremblements s’emparent du lanceur, comme les émois d’un cœur trop faible pour survivre longtemps, ce sont les mouvements feutrés des pompes nourrissant les moteurs avec l’hydrogène et l’oxygène liquide.

Quand Asherah largue ses propulseurs avec un quadruple claquement sourd, Mansour se dit que, vu du sol, cela doit faire une croix étalée dans le soleil levant. La coiffe s’ouvre en grinçant, comme une fleur du désert avide de pluie. Mansour écarquille les yeux, car elle veut voir le blasphème en face. La noirceur nouvelle du ciel la prend à la gorge. Une éternité s’écoule et Asherah tombe à court de carburant. Le deuxième étage se détache avec un bâillement osseux. La capsule met à feu ses propres moteurs, le grondement fait place à un feulement, le feulement à un murmure, puis au silence, et Mansour ne comprend pas tout de suite qu’elle vient d’entrer en orbite terrestre basse.

Son cœur alors rate un battement et une paix glacée s’empare de son ventre. Elle lâche le crayon passé dans sa poche et le regarde dériver vers le hublot : il part, décrit une parabole, percute un boulon et s’arrête avec la pointe de graphite braquée sur son front, comme l’âme d’un obus nucléaire.

« Pavli pour Mansour, grésille la radio. Est-ce que tout va bien ?

— Tout va bien, ment-elle. Je vois la Terre. Elle est belle. »

Mais Mansour ne voit rien, elle a les yeux rivés sur les cadrans de sa capsule et ne pense plus vraiment : quand elle se décide enfin à regarder le croissant bleu qui pointe à travers le hublot, elle n’en conçoit aucune pensée, et cette constatation fait revenir la terreur. Est-elle véritablement devenue la machine écosocialiste qu’on décrit dans ses hagiographies, qui mesure et écoute la mécanique alors même qu’elle devrait, tous les livres de fiction historique le disent, s’extasier devant la beauté de la Terre et être terrassée par sa fragilité, comme tant d’astronautes de l’âge industriel ? Mais elle le sait, que la Terre-Morte est fragile ! Elle sait que les écosystèmes ont été ravagés, que la biosphère est devenue minuscule et dérisoire, que la planète est toujours au bord du cataclysme, que la Terre est un petit vaisseau à la dérive dans l’espace – elle le sait parce qu’elle est une enfant du Bas-Âge, parce qu’elle a appris le nom des espèces disparues avant même de savoir lire, elle n’a pas besoin d’aller une heure dans l’espace pour prendre conscience de la fragilité du monde ! Ses parents sont morts dans une famine causée par l’échec de la mousson indienne, sa sœur reste incapable de parler et de penser parce que son cerveau est constitué d’autant de microplastiques que de neurones, la puante fragilité de la Terre est la plus fondamentale des vérités que Mansour connaisse, plus vraie, peut-être même, que l’existence de Dieu !

Et du reste, elle se demande si cette admiration de la Terre depuis l’orbite n’est pas un mensonge, car elle pense à ces nantis du vingt-et-unième siècle qui montaient au ciel et sabraient le champagne en descendant de leur capsule, qu’est-ce qu’ils en avaient à faire, de la Terre ? Qu’est-ce qu’ils en avaient à faire, du monde ? Parce qu’au fond l’orbite ne révèle rien, ne donne aucune vérité cachée, ça, Mansour en a maintenant la profonde conviction : voir le croissant de la Terre ne fait, à la rigueur, qu’accentuer les traits de caractère qui existent déjà. Dieu, peut-être, peut causer une révélation. Pas la Terre-Morte. Pas cette immondice dont même les océans sont devenus une soupe écœurante. Alors, quoi ? Tu vois la Terre et tu ne penses à rien, Mansour, sinon un vague dégoût, qu’est-ce que cela dit de toi ? Elle a envie de crier de rage et de désespoir, mais l’apesanteur retient son souffle dans sa gorge.

La radio crachote alors que la capsule rompt le contact avec le Dacht-e Lout et se fait récupérer par les postes à ondes courtes de l’Himalaya, d’où rayonne le réseau de communications eurasien. La chaîne fait une citadelle posée sur la courbure de la Terre : en plissant les yeux, Mansour parvient presque à deviner les élingues kilométriques qui montent depuis les vallées que les glaciers ont déserté il y a de cela des siècles.

« Capsule, rapport, demande Pavli, et Mansour a envie de lui hurler dessus, mais sa voix, toujours, meurt dans sa gorge.

— Mon cœur bat à soixante-quatre coups par minute. Il fait vingt-deux degrés dans la capsule, avec soixante pour cent d’humidité. Les instruments fonctionnent. Je me sens bien. Je n’ai pas de vertige. »

Elle a toujours envie de crier, mais le reste est vrai. La machine biologique tient remarquablement bien le choc. Elle a déjà expérimenté l’apesanteur des dizaines de fois, propulsée au-dessus de l’Océan Indien dans la cabine d’une statonef en vol parabolique. Elle s’est cognée, elle a vomi, mais cette fois, rien ne vient, sinon une absolue légèreté.

« Le radar de Lhassa t’a récupérée, dit Pavli. La télémétrie est bonne. »

Que veut-elle que cela lui fasse, puisqu’elle n’a aucune prise sur sa trajectoire ? Le hublot montre désormais la péninsule du Kamchatka, que Mansour dépasse bien vite pour entamer sa grande courbe au-dessus du Pacifique. Elle vient de quitter le domaine eurasien des Unions Populaires pour entrer dans l’emprise de Laniakea. Que peuvent bien penser les habitants des communes du Pacifique, dont elle a battu le lanceur de quelques semaines ? Mais rien ! Rien ! Comme elle, iels ne peuvent – ne devraient – voir dans le ciel qu’un rêve mort. Pieds dans la terre et le blé, trois milliards et demi d’êtres humains se débattent encore dans les rets du Bas-Âge, mais elle, Fatima Mansour, pupille des Unions Populaires, doit écrire l’histoire dans son cercueil de métal. Elle coupe la radio et, cette fois, parvient à pousser un hurlement strident qui ne l’apaise pas.

Mansour se tourne alors vers l’océan. Le soleil se couche et diffracte sa lumière dans les colonnes des nuages. Plus loin, une paresseuse tempête est en train de devenir cyclone. Mansour passe à l’aplomb de l’œil et fixe les barrières du mur – la mer au milieu a une douceur étale qui lui paraît obscène dans le chaos. Allah soit loué, ce cyclone est encore faible – à peine une catégorie cinq, peut-être six mais pas plus – ce n’est pas une hypercane, ces colonnes de vents déchaînés à plus de sept cents kilomètres-heures qui, aux pires jours d’El Nino, naissent parfois des eaux portées à plus de cinquante degrés et arasent les paysages jusqu’à en faire des billes polies où reposent les corps de millions de personnes, leurs os encore sanglants arrachés par la puissance de la tempête. Un jour, nous mourrons tous dans une hypercane assez grande pour avaler la Terre, et après il n’y aura plus que le silence pour les siècles des siècles.

La nuit avale tout : la capsule vient de gagner sa course avec le soleil. Mansour cherche la Lune sans la trouver. Il n’y a dans le grand vide que quelques étoiles, affreusement pâles, que son œil a du mal à suivre, juste des éclats dans une mare en décomposition. L’orbite continue au-dessus du pays du long nuage blanc, avant d’aborder le littoral chilien et la cordillère des Andes. Les rares lumières du continent américain sont concentrées le long des rivières argentines et à la bordure de la grande savane amazonienne : le reste n’est pas encore revenu dans le domaine des hommes. Les anciens États-Unis sont un abîme noir, que délimite le mur impénétrable dressé depuis trois siècles et demi par les algorithmes de l’Automated United States Command., l’œil aveugle et fondamentalement stupide de Washington qui a depuis longtemps transformé pauvres comme oligarques en pâtée organique ; Mansour connaît quelques descendants d’Américains, qui vivent tous au Mexique ou au Canada. La capsule retombe vers l’Atlantique Sud. Mansour se rend compte qu’elle a perdu la conscience du temps et regarde sa montre. Elle a quitté le Dacht-e Lout il y a une heure. Pour encore vingt minutes, elle est la femme la plus rapide du monde, et se débat avec une tenace envie de pleurer. Elle aborde le littoral africain et capte du coin de l’œil le bruissement doré des vingt millions d’habitants de Lagos, puis vient le tapis noir du Sahara, où, çà et là, commencent à renaître quelques vieux lacs : les yeux curieux et moqueurs de la Terre.

L’aube frappe Mansour de face. Le soleil est une goutte d’or fondu qui bisecte le monde sur le fil du terminateur, cette frontière qui sépare le jour de la nuit. Mansour regarde les nuages se parer de sang à leur base, et plus loin poindre les volutes bleues de la Méditerranée. Elle appose sa main sur le hublot pour dessiner les contours du Golfe Persique, les abords du Yémen, la ligne verte du Nil, puis son regard dérive vers l’Irak, le berceau des premières villes, et l’effet de surplomb lui arrive comme une balle dans la tête.

Un engrenage, pris depuis toujours dans une gangue de boue séchée, avance d’un cran dans son âme. Enfin, l’orbite la rattrape. Cette chose qu’on lui a montré en classe, qu’elle a lu dans les livres, sur les cartes, sur les drapeaux des Unions, la Terre-Morte est vraiment là, derrière les aplats de couleurs et les tableaux statistiques, quinze kilomètres d’eau et d’air sur trois kilomètres de sol, l’étendue du monde est sous ses pieds, dans sa main, là, à quatre cents kilomètres en contrebas, tout ce qu’elle a vu, entendu, touché, aimé, humé, haï, tout est là. Les larmes viennent enfin. Mansour pleure sous l’assaut d’une détresse insondable pour cette Terre que ses ancêtres avaient en héritage et qu’ils ont détruit, qu’iels ont laissé brisée et harassée, avec à sa surface une misérable colonie de cafards. Elle crie, elle tambourine contre le hublot, elle insulte la poussière humaine pour ses crimes, elle invective le ciel, elle voudrait que la capsule brûle dans l’atmosphère et qu’elle soit réduite à ses atomes, que sa traîne incandescente devienne un message implacable pour le monde : vous n’avez pas le droit à l’espace, vous avez condamné la Terre, mourrez avec elle. En cette seconde précise, elle n’a de désir que l’annihilation, et pense à faire sauter les boulons pour que le vide l’emporte.

Et puis le poing de Mansour s’arrête contre le hublot. Au moment où elle va frapper une nouvelle fois, une étincelle de la haute atmosphère la saisit. Ce n’est rien, juste un fragment de lumière causé par l’annihilation d’une poussière interplanétaire le long de la ligne de Karman, mais son bleu est si pur qu’il s’enfonce jusque dans les lobes du cœur de Mansour et éteint en elle toute velléité de mort. Une seule fois dans sa vie a-t-elle vu un bleu aussi digne du matin du monde : quand, face à la piscine d’un réacteur nucléaire, elle a observé de ses yeux l’éclat causé par l’effet Cherenkov des particules radioactives dans l’eau, le dépassement localisé de la vitesse de la lumière dans un milieu dense. Elle avait dix-huit ans et, le lendemain matin, s’inscrivait à l’université de Téhéran pour devenir ingénieure et chercher Dieu dans les ondulations de la matière.

La Lune, enfin, apparaît.

Son croissant renversé se place juste au-dessus de la Terre, et jamais mers ni cratères ne sont apparus aussi nets, aussi réels à Mansour. Encore secouée de larmes, elle prend une longue inspiration. L’air sec de la capsule entre dans ses poumons et sur le fil de la lumière s’impose à elle une sourate du Coran.

55 : 33 – « ô peuple des jinns et des hommes ! Si vous pouvez sortir du domaine des cieux et de la Terre, faites-le ! Mais vous ne pourrez en sortir sans autorisation de Dieu. »

Mansour cesse de pleurer. L’ingénieure revient dans son royaume, l’évidence de l’arithmétique orbitale lui retourne dans l’âme. Asherah a fonctionné sans un seul à-coup, sans une seule alerte. La capsule l’a emmenée jusqu’en orbite terrestre et désormais la porte à vingt-huit mille kilomètres par heure au-dessus de la Terre, sans un accroc, sans une déviation de trajectoire, sans un seul cadran qui s’affole – si Dieu ou si l’univers, car ils se confondent sur la face externe de la voûte céleste, avaient voulu l’empêcher d’effectuer son ascension, Mansour serait depuis longtemps réduite à l’état de poussières entamant leur mortelle rentrée dans la mésosphère. Cette autorisation – cette permission divine – lui a été, de tous temps, accordée. L’espace ne lui est ouvert que par la grâce de la technique et donc de Dieu, atteindre l’orbite n’est pas une fuite mais une adoration, et son impulsion cinétique n’est que l’expression physique de cette bénédiction.

Sa tristesse, sa colère, sa peur, comprend Mansour, sont les legs du Bas-Âge, Elle doit les chérir, car ils portent en eux la sagesse des effondrements, mais ils n’ont plus lieu d’être. Pas ici. Pas maintenant. Ce temps-là, comme tous les autres, doit passer.

Elle appose à nouveau sa main contre la vitre, cette fois avec une infinie douceur, et sa paume se presse contre le verre dont la froideur lui apparaît désormais porter la certitude absolue de la technique. Elle n’échappe pas à Dieu, elle revient vers Lui. Au centre de ses doigts passe la ligne de Karman : la frontière de l’atmosphère, là où s’arrête l’air et commence l’espace, là où se rencontrent les rayons cosmiques et les molécules de dioxygène-diazote, là où la diffusion de Rayleigh fait naître le bleu du néant, là, sur la ligne exacte où vient mourir le soleil. Mansour ne prie toujours pas, mais cette fois parce qu’elle a compris qu’il n’en est plus besoin. Son déplacement sur quatre cents kilomètres de hauteur et trente-six mille kilomètres de longueur est la plus fondamentale des prières jamais énoncées : l’expression vectorielle du divin. Que cette pensée lui semblerait stupide sur Terre, même si elle a toujours conçu sa foi comme le simple prolongement rationnel de l’ingénierie ! Mais elle ne parvint à réprimer son exaltation, elle ne le veut pas, elle n’a plus cette terreur du ridicule, car il n’y a plus personne pour l’entendre sinon Allah.

Car l’équation divine est simple ! Pour aller de l’orbite terrestre à n’importe quelle destination dans le système solaire, il n’y a pas besoin de plus d’énergie que pour aller de la surface jusqu’à l’orbite. En purs termes physiques, Mansour a déjà fait la moitié du chemin jusqu’aux volcans défunts de Mars, jusqu’aux plaines lunaires où dansent les tempêtes solaires, jusqu’au terminateur dantesque de Mercure, jusqu’aux cyclones tectoniques de Saturne, jusqu’à la vie cachée d’Europe, jusqu’aux montagnes glacées de Triton, jusqu’aux nuages bleus de Neptune, et elle sait – mais Dieu, comment a-t-elle pu en douter – que dans la quête de cette géographie, elle va trouver le visage et la volonté d’Allah, répétés dans la complexité des glaces, des sables et du régolithe, dans la geste des bactéries et des algues qui s’accrochent loin du soleil, dans la physique qui dicte les évolutions des anneaux des géantes, dans la beauté silencieuse des protons et des neutrons traversant le système solaire avant d’aller mourir contre l’onde de choc interstellaire. Tout ce qu’il lui faut pour toucher ces vérités du doigt est une impulsion, une simple quantité de mouvement, une différence de vitesse en un temps donné, delta-v, la somme fondamentale de cette ère interplanétaire dont elle se trouve maintenant sur le palier.

Un bruissement solaire naît dans le dos de Mansour. Pendant quarante-sept secondes brûlent les moteurs de la capsule qui brisent son orbite. Au-dessus de la Palestine, le vaisseau pénètre dans la haute atmosphère avec un sifflement mélodieux. Mansour a une brève pensée pour les quelques centimètres de céramique qui la protègent de l’annihilation, mais toujours sans crainte : elle sait qu’elle reviendra à la surface. Ses larmes terminent de sécher. Des flammes de plasma dévorent le hublot et le bleu disparaît. Une masse de plomb se répand sur le ventre de Mansour alors que la capsule décélère en la soumettant à près de sept gravités terrestres de poussée. Elle souffle. La radio est coupée, les instruments tremblent, une odeur de plastique chaud se répand dans la cabine. Mansour ouvre grand les yeux sur le plasma. Elle est un météore humain, sans aucune prise sur son destin, et entretient une confiance totale dans les éléments comme dans la machine – comme en Dieu. Le sol approche rapidement, arrive dans le hublot, sec, brun et froid, une plaine en Iran, le Dacht-e Lout. Les parachutes s’ouvrent à trois kilomètres du sol et le vent chante dans leurs élingues.

Mansour touche terre dans un débaroulement sourd. Les ingénieurs ont légèrement sous-estimé le roulis consécutif à son contact avec la poussière et n’ont pas suffisamment serré les sangles du siège. Mansour se cogne contre le tableau de bord et se mord la joue jusqu’au sang, qu’elle avale et dont elle goûte le plomb et le fer. La capsule roule sur le côté, une fois, deux fois, s’arrête. Mansour défait ses sangles, monte jusqu’à l’écoutille et en ouvre les boulons de ses doigts rendus gourds par la décélération. Elle s’extrait de la capsule et roule dans la poussière ; il fait encore très froid dans le cœur avide du Dach-e Lout et des grains de glace craquent sous sa combinaison. La Lune est suspendue dans un coin de l’horizon, elle défie Mansour d’aller jusqu’à elle.

Le cœur de Mansour rate à nouveau un battement. Il est plus fragile, désormais, il a pour toujours perdu sa sérénité en regardant sur le palier de l’ailleurs, il est devenu fondamentalement intranquille, fébrile, une équation de mouvement ancrée au revers de sa poitrine qui pousse vers l’abîme inversé de l’azur. Mansour ne pourra plus jamais rester immobile. Mansour ne pourra plus jamais rester sur Terre.

Un grondement sourd pointe depuis le nord, devint le battement des pales de l’hélicoptère, qui passe au-dessus de la capsule en faisant voler du sel jusqu’à la commissure des lèvres de Mansour. La machine contourne une mesa, volte, revient vers Mansour et commence à atterrir dans un épais nuage de poussière qui diffracte la lumière incidente du soleil.

Alors Mansour prend son casque à la main, son appui dans le sable et se met à courir à la rencontre de l’hélicoptère. Ses pas s’enfoncent dans la Terre-Morte, et elle court, et à chaque pas elle a l’impression de laisser tomber une année du Bas-Âge, qui roule et meurt, et elle regarde vers le ciel, debout et hors d’haleine, car plus jamais, en cette première heure de l’âge cinétique, ne saurait-elle s’arrêter.

Retour au Bas-Âge