Du courrier pour Titania
Isaac-Isabeau fixait le mur derrière la Maîtresse de Poste, où figurait le trajet de la Ligne d’Or, l’artère principale de l’Astropostale, dessinée entre les vieilles étoiles des alentours du système solaire, et les nouveaux astres de la Travée. Ses cinq cents années-lumière étaient parcourues avec une patiente régularité par la dizaine de long-courriers dont la Maîtresse de Poste avait la charge ; et, dans son bureau de la station Eau-de-Pluie, cette dernière portait sa tunique violette comme une grand prêtrese trithéiste sa chasuble.
Isaac-Isabeau se renfrogna. Que pouvait bien penser la Maîtresse de Poste d’iel et de sa compagne, Tali ? De ces pièces rapportées, de ce spationaute et de cette vagabonde venus, six ans plus tôt, et presque par défaut, gonfler les rangs de la branche éloraine de l’Astropostale ? Dans la combinaison de vol élimée que portait Isaac-Isabeau, elle devait voir les multiples vaisseaux-cargo interlopes où iel avait passé l’essentiel de sa carrière de pilote. Et que dire de ses origines ? Avec sa carte d’identité des Unions Populaires, son croissant de Lune tatoué sur le front ainsi que des ancêtres à mi-chemin entre l’Ethiopie, le Maghreb et l’Espagne, Isaac-Isabeau pouvait difficilement nier ses origines terriennes.
Son dossier médical, du reste, le criait à la face du monde. Sa monade, cette petite glande artificielle que possédaient presque tous les humains, avait évolué pour contre les innombrables allergènes de la planète-mère. Or, pour les Elorains de naissance, la Terre restait une chose molle et étrange, vaguement honteuse, dont la majorité des quatre milliards d’habitants ne verrait jamais d’autre soleil que le leur. Il était difficile à Isaac-Isabeau de s’inscrire en faux face à cette implacable vérité. La Terre ignorait l’espace, et l’espace le lui rendait bien.
Quant à Tali, avec ses yeux bleus, ses cheveux noirs grisés aux tempes et sa peau océane, cette inhumanité feinte dont elle aimait à jouer, elle était sans aucun doute une fille des Pléiades ; mais la Maîtresse de Poste connaissait-elle la distinction entre l’image publique des Pléiadiennes, empreinte d’exotisme facile, et la naturelle quiétude de la navigatrice ? Devinait-elle l’ombre de celle qui avait battu les pavés de sa station natale, et traversé des dizaines de conflits simulés, d’un bout à l’autre de l’espace humain, avant de devenir factrice ? On ne s’intéressait sans doute pas à ce genre de détails, quand on avait reçu en gestion le plus important flux de courrier interstellaire dans tout l’espace outre-terrestre.
La Maîtresse de Poste se pencha, et Isaac-Isabeau attendit avec anxiété qu’elle n’émette un inévitable reproche.
« Merci d’être venus. »
Isaac-Isabeau regarda Tali, qui conservait une sérénité toute diplomatique.
« Où est donc Bulle ? Elle ne m’a pas fait de demande de connexion au réseau d’Eau-de-Pluie…continua la Maîtresse de Poste.
— Oh, oui, dit Tali. Elle en a marre d’avoir à reconfigurer ses ports à chaque fois, alors elle a décidé de s’exprimer par le biais de papillons autocollants. Je crois qu’elle a emprunté l’idée aux intelligences végétales du bureau de Vyiranga. »
Tali sortit une étiquette jaune de sa poche et la disposa sur le bureau. Un avatar aviaire, formé de deux grands yeux contenus dans un triangle équilatéral, apparut à sa surface et agita le bec.
« Ah. Bonjour, Bulle.
— Bonjour ! »
La voix de Bulle émanait de l’autocollant, modulée par des vibrations internes.
« Alors, reprit la Maîtresse de Poste. Vous avez été promu·es facteurices de deuxième rang depuis deux mois, qu’est-ce que ça vous fait ?
— Euh…hasarda Isaac-Isabeau.
— C’est-à-dire que pour l’instant, nous n’avons pas vraiment eu l’occasion d’exercer nos prérogatives, reprit Tali. Et nous ne comprenons pas très bien pourquoi vous voulez nous attribuer une place dans la prochaine tournée Terre-Elora, alors que la Ligne d’Or n’est pas dans nos routes habituelles. Vous manquez de pilotes pour vos piquets postaux ?
— Quelque chose comme cela. Vous n’êtes pas sans savoir que nous souffrons d’une pénurie de vaisseaux rapides, n’est-ce-pas ? Celui que je compte vous assigner, le Courrier Sept, fait partie de mes fonds de tiroir. C’est un engin de course réformé. Il demande un certain doigté. Je ne peux pas le confier à n’importe qui.
— Oh, le Courrier Sept ! » Le regard d’Isaac-Isabeau s’illumina, et Tali lui sourit. « On l’a essayé, l’année dernière, quand Luna est venue sur Elora.
— Je sais…et c’est bien pour cela que vous êtes parfait·es pour lui. Vous savez déjà le manier.
— Et le Courrier Sept, il est assigné à un vaisseau-mère ? demanda Bulle. Parce que je me vois mal faire toute la traversée avec, malgré ses qualités. Un mois dans une boîte de conserve, ça use. Même quand on est un buisson.
— Bien sûr. Le Courrier Sept servira de navette au Caravansérail, de la commandante Hoyle. Un vaisseau fiable, avec un bon équipage. Il part dans une semaine, destination Saturne, avec divers arrêts en espace profond, où le Courrier Sept ne sera pas de trop pour effectuer les rotations espace-surface. Vous êtes de la partie ?
— J’aimerais bien me remettre un peu en jambes avec le Courrier Sept, avant de me décider, répliqua Isaac-Isabeau.
— Bien sûr. Allez donc boire un thé à la cantine, pendant que je demande à Luna de le sortir de son silo. »
Ainsi les facteurices quittèrent le bureau de poste et entrèrent dans l'espace habitable de la station Eau-de-Pluie...

Le bar communautaire d’Eau-de-Pluie, le port stellaire de l’Astropostale en orbite basse d’Elora, se présentait sous la forme d’un petit établissement tubulaire, niché dans la latitude médiane de la surface interne. Assemblé autour de Saturne, l’astéroïde évidé d’Eau-de-Pluie avait commencé sa carrière comme relais d’espace profond, dans la désastreuse entreprise de la ligne Solaris, puis avait été envoyée autour d’Elora pour remplacer l’ancien bureau, devenu trop exigu. Un millier de fonctionnaires occupaient l’intérieur, où la rotation centrifuge faisait régner une gravité équivalente à un tiers de celle de la Terre, qu’Isaac-Isabeau savait être confortable pour Tali, mais un peu trop bas pour iel.
Tali et Isaac-Isabeau écartèrent le rideau de la cantine, qui était presque vide, s’assirent dans la chaleur ambrée de ses lanternes, et commandèrent un thé à un drone poussif. Une fois la machine revenue avec les tasses, commença la délicate opération consistant à verser le breuvage sans l’éparpiller, ce qui nécessitait d’évaluer la force de Coriolis pour éviter que la rotation ne conduise à la catastrophe.
« Je te laisse faire », dit Isaac-Isabeau en tendant sa théière à Tali ; elle qui était née dans un cylindre de cinq kilomètres de long maîtrisait ces jeux vectoriels depuis sa plus tendre enfance, et versa à la perfection.
Le drone revint. Sa voix était lasse, et ses tentacules traînaient sur le parquet. Il appartenait à Lignes, une très vieille intelligence végétale qui donnait quelques jours de service civique par an à l’Astropostale.
« Alors, vous allez prendre le Courrier Sept, il paraît ?
— Hé bien. Les nouvelles galopent.
— Oh, il n’y a qu’un seul vaisseau encore au placard sur Eau-de-Pluie, pas besoin d’être un grand clerc pour deviner. C’est bien que la Maîtresse de Poste le sorte enfin, mais faites gaffe avec cette machine…tenez, pas plus tard que le mois dernier, je servais du thé à deux facteurices vétéranes qui ont failli s’emplafonner sur Mars avec leur piquet de course. Perte du moteur en fin d’atterrissage propulsif, leur vaisseau a percuté Pavonis Mons à vingt-deux fois la vitesse du son. Iels ont réussi à s’éjecter et ont démissionné sur-le-champ. J’ai du mal à leur en vouloir. » Le drone s’empara d’un verre avec son tentacule, et le fit miroiter à la lueur des lanternes. « Enfin, je sais que je m’adresse à des expert·es. Mais quand même. »
Les silos d’amarrage de l’Astropostale se trouvaient dans les cratères de la zone équatoriale d’Eau-de-Pluie. Tali et Isaac-Isabeau les atteignirent à l’aide d’un tramway qui les mena jusqu’aux hangars creusés dans les parois externes de l’astéroïde. Le fer abondait sur Eau-de-Pluie, et les surfaces exposées avaient eu tout le temps de rouiller depuis l’excavation initiale ; elles projetaient des ombres sanglantes, partout là où la lumière des lanternes ne parvenait pas à entrer.
Luna dériva en direction des postières, dès qu’iels furent descendu·es du tramway. Deux symboles ornaient la combinaison de vol de l’ex-pilote de course ; d’un côté, les ailes argentées de l’Astropostale, de l’autre, l’engrenage et le croissant inversé des Communes Sélénites.
« Salut, dit-elle dans son arabe châtié. C’est bien que vous emmeniez le Courrier Sept en tournée. Faites quand même attention, il est en parfait état, je viens de refaire la peinture et de passer l’aspirateur dans les modules de vie. »
Luna claqua des doigts, et le silo le plus proche s’ouvrit pour révéler le vaisseau-messager.
Le Courrier Sept mesurait quarante mètres de haut. Sans sa coque externe, il aurait été des plus hideux, une raffinerie mobile composée d’un cockpit hexagonal, d’une section cylindrique centrale et d’un moteur en forme de prisme, flanqué d’un anneau de réservoirs de carburant métastable. Le revêtement extérieur en sauvait l’esthétique. Tendu de la proue vers la poupe, il formait une jupe lisse, taillée en flèche et fendue par trois ouvertures à mi-hauteur, permettant le déploiement d’autant de dissipateurs thermiques. Entièrement bleu, à l’exception d’une paire d’yeux blancs à l’avant, comme ceux d’une galère antique, le Courrier Sept portait haut son élégance affûtée.
« Donc, voilà, ajouta Luna. J’ai refait le moteur, depuis la dernière fois. Il ronronnera à quatre gravités d’accélération en pointe, sans trop de problèmes. Maintenant, excusez-moi… » Elle se décala de quelques mètres, et regarda à travers une trappe d’accès, ouverte juste sous les fentes des dissipateurs thermiques. « Bulle ? Tout va bien ?
— Oui, mais je crois que j’ai arraché un truc en rentrant mon arboretum ! » répondit une voix caverneuse, émanant de l’intérieur du Courrier Sept. « Je te l’envoie ! »
Un répartiteur électrique dériva en direction de Luna, qui l’attrapa au vol. Une étiquette jaune y figurait. Elle arborait un symbole en forme d’oryx cabré.
« Bah, rien d’important, Bulle. J’ai juste oublié de le jeter lors de la dernière révision, il sert à rien.
— Tiens, le logo des Ecuries Sélénites, dit Isaac-Isabeau. Tu courais pour elles ?
— Moi ? Ah ! Non, ce répartiteur vient d’un vieux sloop de course que j’ai trouvé abandonné dans les anneaux de Saturne…Le reste était trop irradié, j’ai dû l’envoyer à la casse, mais ce répartiteur fonctionnait du tonnerre, et vu ce que ça coûte neuf…Je dois vous rappeler que l’intégralité du Courrier Sept, c’est de la récup’, et pas subtile. J’arrivais pas à trouver la combinaison de maniabilité, de performance et de prix dans l’existant. Ma commune sur Mars refusait de se lancer dans la course, et j’aurais mis des lustres à acquérir un piquet sélénite, vu la longueur de leurs listes d’attentes. Plus de sept ans pour un vaisseau, vous imaginez ? Le temps qu’il soit livré, et il est déjà obsolète. Après, je dis pas que Lunatome ne fait pas des merveilles…leurs piquets Gladio, là, ils vous sortent sept, huit gravités sans faiblir, comme ça ! Le Courrier Sept n’a pas le punch d’une chandelle atomique, ça reste un engin chimique. Mais, en même temps, comme il ne produit pas de sillage irradié, il peut participer dans beaucoup plus de catégories. Au début, je pensais pas me fatiguer avec les propulseurs de manœuvre, mettre les premiers qui me passaient sous la main, et vogue la galère. C’est Aiko, une pote sur Elora, qui m’a convaincue de faire plus d’efforts, quand on a préparé ensemble le moteur. Elle m’a dit, comme ça, quand le Courrier Sept sera devenu trop lent pour les vingt-quatre jours, tu pourras te recycler ! Elle avait raison, héhé…
— Tu courrais dans quelles catégories ? demanda Isaac-Isabeau.
— Beaucoup, mais en endurance, le Courrier Sept était inscrit en Galactique Standard, comme engin de série modifié.
— De série ? s’amusa Tali. Ce truc, là ?
— Techniquement, j’ai emprunté la coque et la jupe à une Delphine-Saïmour, c’est une sorte de yacht de semi-course, très beau, mais rien dans le ventre, j’en ai récupéré un pour quelques jours de travail auprès d’une coopérative d’Europe. Les pauvres avaient explosé le moteur, il ne restait que la coque. Enfin. Tant que l’extérieur est intact, on peut changer ce qu’on veut à l’intérieur, le vaisseau reste un engin de série aux yeux de la Fédération d’Endurance Panhumaine. Tout ça, c’est de la poudre aux yeux, personne n’est dupe, mais l’usage de modèles existants fournit une bonne publicité aux coops navales. Bon, je dois avouer que, pour du Galactique Standard, le Courrier Sept poussait assez fort. Pas autant que les Lucioles modifiées pour accueillir un moteur chimique, mais vraiment pas loin. Et encore, là, vous êtes en configuration Astropostale, avec bien dix tonnes de tuiles thermiques et de renforts de coque. Sans elles, le centre de gravité est décalé vers l’avant, et l’accélération au démarrage est fulgurante.
— Dis, Luna…je peux te poser une question personnelle ?
— Envoie.
— Tu regrettes la course ?
— Non. » Luna souffla. « Je sais pas. De temps en temps, je pense à mon caillot dans la colonne vertébrale, et je me dis que c’est bien que le Courrier Sept m’ait envoyé un stop aussi définitif. J'aurais pu beaucoup plus mal finir. La course, c'est comme le pilotage d'un intercepteur de combat. Tu trouves pas beaucoup de pilotes militaires qui dépassent la trentaine en service, hein ? Pareil en endurance. L'apesanteur et les accélérations, ça te détruit un corps. Le vaisseau me l'a rappelé. Il a eu raison. Alors, faites gaffe.
— On sera prudentes.
— Allez. Prenez bien soin de mon vaisseau. Je vous ai ajouté dans la liste des spationautes autorisés, il vous ouvrira si vous lui parlez poliment. Vos bagages sont à bord. J’ai aussi une livraison pour vous, considérez ça comme la première étape de votre tournée, avant de partir pour de bon sur le Caravansérail. Voilà le manifeste de transport. »
Luna tendit un lutrin à Tali, qui le lut à Isaac-Isabeau.
« Cinquante tonnes d’orchidées pour une station minière ?
— Hé. Cela vient de la Maîtresse de Poste, je n’y suis pour rien. »
Comme tous les vaisseaux, le Courrier Sept était organisé selon un plan vertical, le plancher de chaque compartiment se trouvant perpendiculaire à l’axe de poussée. Quand iel entra dans le cockpit, Isaac-Isabeau se trouva immédiatement en territoire familier. La proue ne possédait pas de fenêtres et employait à la place une série de panneaux de réalité augmentée. La navigatrice était assise derrière le pilote et légèrement au-dessus d’iel, comme sur un hélicoptère de combat de l’âge industriel. Le cockpit ne présentait ni écran tactile, ni boutons haptiques ; à la place, on commandait au Courrier Sept avec des manches à balai, interrupteurs, et autre protubérances analogiques. Isaac-Isabeau appréciait beaucoup cette configurarion. Iel n’avait jamais fait confiance aux interfaces numériques, trop vulnérables aux pannes et impossibles à manipuler sans détacher son regard des instruments. Iel flotta jusqu’au siège du pilote et bascula l’interrupteur principal. Les panneaux s’allumèrent, dispensant la lumière rouge du silo jusque sur les arêtes de la coque interne. L’avatar de Bulle apparut dans un coin.
« Salut. Le vaisseau est prêt. Nous sommes sur batterie et parés au départ.
— Navigatrice dans le cockpit », annonça Tali en refermant le col de sa tenue de vol et en flottant vers son poste. Elle se sangla, puis ouvrit la radio à ondes courtes. « Ici Tali Talasea, sur le Courrier Sept, pour le contrôle d’Eau-de-Pluie. Nous sommes chargés et parés à la sortie, je demande une autorisation d’ouverture du silo pour décollage immédiat.
— Eau-de-Pluie à Courrier Sept, répondit une voix séraphique. Je vous reçois très bien. La Maîtresse de Poste vient de nous faire parvenir votre plan de vol, vous êtes autorisés à partir à votre convenance, moteurs principaux éteints, manœuvre sur propulseurs uniquement. Bonne tournée.
— Merci, Eau-de-Pluie. On purge le silo de son atmosphère. Amarres repliées, sas ouvert, le Courrier Sept est paré.
— Est-ce que la navigatrice veut mener le départ ? demanda Isaac-Isabeau.
— La navigatrice accepte de mener le départ, transfert des commandes sur siège arrière. »
Tali prit la manœuvre et guida le Courrier Sept hors de son silo dans un fin sillage d’azote liquide, exhalé par les propulseurs latéraux.
« Vélocité stabilisée à dix mètres par seconde, le Courrier Sept quitte la station. »
Eau-de-Pluie suivait sa lente orbite en tirant derrière elle une légion de dissipateurs thermiques filiformes, qui brillaient comme les cheveux de bronze d’une déesse endormie. Le croissant océanique d’Elora emplit rapidement le cockpit ; seules les étoiles de la Travée scintillaient dans le quart de firmament laissé libre par la sœur cadette de la Terre. Les deux lunes d’Elora se montraient dans la direction de l’ouest magnétique : le croissant cendré du Vagabond, et le minuscule point argenté de l’Intrus.
« C’est beau, quand même, souffla Isaac-Isabeau.
— Tu dis ça à chaque fois. » Tali sourit. « Mais tu as raison. »
Elle l’embrassa sur le front avant de se replonger dans ses calculs de navigation. Bulle se fit un nid en bas de l’écran central, et laissa son bec poindre au-dessus d’une interface radar, où Tali projeta une carte stylisée d’Elora, de ses lunes, et de ses cinquante-huit stations majeures, centrée sur un point doré représentant Eau-de-Pluie.
« Nous en avons en tout pour deux heures, annonça Tali. Titania est une station minière installée autour d’un planétoïde capturé, à cent mille kilomètres. Je suggère une trajectoire directe. Nous aurons besoin de cinq minutes de poussée pour atteindre la vélocité relative de Titania, puis nous effectuerons une translation. Je demande l’approbation du pilote.
— Lae pilote approuve. Tout va bien, Bulle ?
— Le vaisseau est plus confortable que ma dernière assignation. Un peu étriqué, mais je vais m’y habituer. C’est toujours mieux qu’un cargo océanique.
— Ah, ça…je déploie les dissipateurs thermiques. »
Isaac-Isabeau poussa un bouton et trois radiateurs sortirent des fentes de la jupe comme autant de lames rectangulaires. Le Courrier Sept était encore froid, et les surfaces métalliques ne luisaient pas. Au-delà de leurs arêtes, la sérénité de l’espace était absolue, malgré les danses lumineuses des vaisseaux et des satellites.
« Bulle, où en est-on ? demanda Tali.
— Nous sommes à cinquante kilomètres d’Eau-de-Pluie et hors de sa zone d’exclusion, paré à déclencher les moteurs principaux.
— J’égalise le vecteur de direction avec Titania. »
Isaac-Isabeau pointa la poupe en direction du planétoïde, invisible à cette distance, mais que Tali avait entouré d’un réticule. Au début du deuxième âge spatial – deux siècles avant le départ d’Eau-de-Pluie pour Elora – il aurait fallu plusieurs longues heures au Courrier Sept pour franchir l’abîme le séparant de Titania ; mais en dépit de la faiblesse relative de son moteur, il possédait un outil dont ses ancêtres n’auraient même pas rêvé. Au cœur de la coque, près du centre de gravité, reposait l’hypercube cristallin d’un translateur capable de provoquer un déplacement sans mouvement.
« Ok pour direction. J’égalise nos vélocités relatives. »
Isaac-Isabeau bascula la commande de poussée et le moteur s’alluma. Une pompe injecta le carburant métastable dans la chambre de combustion, où un arc électrique le vaporisa. Le Courrier Sept se mit en mouvement avec une délicate vivacité ; il réduisit promptement à zéro le différentiel de vitesse avec Titania.
« La navigatrice prend la manœuvre », annonça Tali en tournant une clef. Un murmure mélodieux remonta à travers la coque. « Translateur sous tension. » L’ordinateur de navigation cliqueta en calculant le saut. L’opération lui prit cinq secondes ; les distances et vélocités impliquées rendaient l’algèbre triviale.
« La navigatrice demande au pilote l’autorisation de translater.
— Je la lui donne pour toute la durée de notre service postal.
— Compris. Je translate. Inshallah. »
Tali découvrit le bouton de translation et le pressa.
Intégration. Au bout de sa langue, Isaac-Isabeau perçoit le goût salé d’un ancien océan. Réintégration.
Cent mille kilomètres et une milliseconde plus tard, le Courrier Sept réapparut sur une orbite haute d’Elora ; le cockpit fut brièvement saturé par un afflux de lumière décalée vers le bleu sous un puissant effet Doppler. Le pôle nord brillait en contrebas, et un essaim de tempêtes paresseuses couronnait sa minuscule calotte polaire.
Le planétoïde de Titania, lui, était une masse irrégulière de régolithe, bisectée par des lignes d’extraction de minerai et grignoté par des raffineries mobiles. La station elle-même se constituait d’une sphère remplie de verdure et contenue dans deux anneaux d’appontage. Quatre dissipateurs thermiques en rayonnaient, dessinant les pétales d’une gigantesque fleur. Le Courrier Sept traversa un essaim de diligences : des drones miniers réduits au strict minimum, dont la coque était faite de glace d’eau et la propulsion assurée par des moteurs miniatures.
« Il n’y a certainement pas d’équipage dans ces bestioles, et personne ne répond à mes appels, dit Tali. Pourtant, Titania semble être en parfait état de fonctionnement. Ah, j’ai une autorisation d’appontage. Elle vient d’une balise automatique. On y va ?
— Je commence la manœuvre sur les propulseurs. »
Isaac-Isabeau poussa le Courrier Sept en direction de l’anneau extérieur ; une paire d’amarres magnétiques stabilisa le vaisseau, puis un sas flexible le connecta à la station.
« Et toujours pas de message, râla Bulle. Je propose qu’on largue les orchidées par le sas.
— Non, coupa Tali. Personne ne confie ses colis au service postal pour qu’on les dépose sur le pas de la porte sans autre explication. Allons voir de quoi il en retourne. Bulle, si des drones demandent à décharger les orchidées, tu peux les autoriser à le faire. »
Bulle gromella et décora son avatar avec un chapeau de paille.
Alors qu’Isaac-Isabeau et Tali sortaient du sas flexible et entraient dans un hall tubulaire, un accélérateur de masse ouvrit le feu depuis le centre de Titania, le recul animant les murs d’une vibration sourde. Titania ne s’encombrait pas de vraquiers. Elle se contentait d’éjecter son quota quotidien de métaux lourds raffinés vers les stations-usines en orbite basse, qui devaient attraper les conteneurs avec des filets électromagnétiques. Sur un trajet de cent mille kilomètres, le transfert devait prendre plusieurs jours, calcula Isaac-Isabeau de tête, ce qui compte tenu de la marchandise n’avait aucune importance : ni le fer, ni le vanadium, ni le cuivre n’étaient des matériaux périssables.
Le hall se rétrécit pour former une chambre de décontamination, où une douche aux ultraviolets balaya les facteurices, avant de les libérer dans la serre en microgravité.
Au cœur de Titania grandissait un arbre-monde. Ses racines, insérées dans le verre géologique à la manière d’un filigrane de bois, filtraient la lumière incidente d’Elora comme autant de jalousies. Les feuilles brillaient en rouge clair, une couleur conçue pour capturer autant que possible les faibles émissions d’une étoile avortée, mais qui ne dédaignait pas la brillance d’un astre mieux formé ; l’arbre, toutefois, ne connaissait ni hiver ni automne, dans cette bulle végétale maintenue à température et hygrométrie constantes.
Tali donna un coup de talon contre le mur et se projeta en avant avec une grâce aquatique, traversant la serre avant de saisir une branche pour s’ancrer sur l’arbre-monde. Isaac-Isabeau la rejoignit avec quelque difficulté. Une brise tiède soufflait depuis les branchies coralliennes du réseau de recyclage de l’air, et portait des senteurs d’humus. Isaac-Isabeau caressa l’écorce de sa paume ; elle était rêche et crevassée, toute traversée de cordillères pour amibes, un contact familier pour un·e habitant·e du système solaire.
« C’est un arbre-monde martien, dit-iel. C’est surprenant d’en trouver un si loin du Soleil, ils ne sont pas aisés à transporter.
— Titania n’a pas juste importé des graines ? demanda Tali.
— Non. Si l’arbre-monde avait grandi dans cette sphère, il serait tout tordu, mais le tronc est droit, il n’occupe pas tout l’espace, pour moi, cela veut dire qu’il a connu les grandes plaines de Mars avant d’être relogé ici. »
Comme pour appuyer ses propos, une branche se courba pour tapoter le front de Tali.
« Tu crois que l’arbre-monde pourrait être Titania elle-même ? Qu’est-ce que tu en penses, Bulle ?
— Hmmm ? Pardon, j’étais occupée à décharger les orchidées, tu avais raison, des drones sont bien venus, mais ils ne sont pas causants, répondit le papillon autocollant accroché à l’épaule d’Isaac-Isabeau. Je n’ai jamais entendu parler d’arbres-monde servant de support à des esprits artificiels. Même un arbre d’échelle géologique n’aurait pas un métabolisme assez rapide pour permettre l’émergence d’une conscience, mais ne présumons pas de…oh, hé, levez le nez. »
Isaac-Isabeau regarda en direction du pôle de Titania faisant face au grand vide ; son oculus était peint en rouge, la couleur universelle indiquant le haut sur une station spatiale en microgravité. Les pots des orchidées du Courrier Sept, sortis de leurs conteneurs, dérivaient en rangs serrés, maintenus sur dix lignes parallèles par les sifflements mélodieux de leurs propulseurs de manœuvre. La troupe allait joyeusement vers une bataille invisible, dont le centre se trouvait manifestement hors de portée des facteurices, dans l’ombre humide de l’arbre-monde.
« Hé bien, ça fait beaucoup d’orchidées, dit Bulle. Qu’est-ce que les habitants de Titania peuvent bien faire avec autant de fleurs ?
— Je ne sais pas si la réponse est bien importante, répondit Isaac-Isabeau. Nous nous trouvons sur une station dont les fondateurs ont importé un arbre-monde depuis Mars, avec pour seule motivation visible leur sens de l’esthétique, alors pourquoi pas…
— Quatre mille orchidées, nota Tali en parcourant le manifeste de chargement sur sa tablette. Sans compter la casse durant le transfert trans-stellaire. Disons trois mille huit cents pour faire bonne mesure. »
Isaac-Isabeau soupira. La canopée de l’arbre-monde ondulait de concert avec les va et vient des diligences à l’extérieur et, dénuée d’insectes comme d’oiseau, restait obstinément silencieuse. S’iel s’était trouvé·e au sol, Isaac-Isabeau se serait immédiatement mis·e en alerte, cherchant le prédateur, le drone, l’hostile, car sur Terre, dans les ruines encore fumantes de l’âge industriel, l’univers était une citadelle assiégée. Mais il n’y avait au cœur de Titania que la généreuse patience des plantes, et un air plus pur qu’au sommet de l’Himalaya.
« Toujours personne, dit Bulle.
— Peut-être les habitants n’ont-ils aucune envie de nous voir, répondit Tali. Peut-être voulaient-iels juste que nous soyions témoins des quatre mille orchidées qu’iels tentent d’acclimater sur leur petite station, à cinq cents années-lumière du Soleil. Parfois, il ne faut pas chercher plus loin. L’Astropostale apporte de petites joies qui veulent dire beaucoup.
— D’accord. Est-ce qu’on peut y aller ?
— Oui, laisse-moi juste le temps de laisser un mot sur l’arbre-monde. Is, je peux avoir un papier ? Sans Bulle dessus, de préférence. »
Quand Tali et Isaac-Isabeau revinrent au Courrier Sept, iels trouvèrent le sas toujours désert, et un papillon autocollant collé sur leur baie de chargement, avec un mot de remerciement imprimé au télex et un bon de réduction valable chez un fleuriste de Saraswati, la capitale d'Elora.
« Aha ! remarqua Bulle. Nous avons initié une mode ! »
Isaac-Isabeau leva les yeux vers Elora, alors que Tali lui prenait la main ; au zénith montaient les cyclones océaniques de la panthalassa, qui faisaient comme les yeux attentifs d’une curieuse créature céleste.
« C’est ça, souffla-t-iel. Les petites joies de l'Astropostale. »
FIN
Illustration : Rick Guidice pour la NASA, années 70, domaine public