La lumière de Kármán
Qasmuna enleva ses lunettes de soleil. Il ne fallut qu'un battement de coeur à Tali pour comprendre le mal qui affectait son ancienne compagne. La pâleur de l'iris, le nuage blanc qui recouvrait la cornée, la rougeur de la sclère, le portrait était simple et sans merci. Un glaucome, le mal ancien du spationaute.
« Tes yeux seront reconstruits avec des analogues végétaux, dit Tali. Tu verras à nouveau.
— Et le traitement brûle le nerf optique avec des bactéries, puis on t'injecte des algues symbiotiques pour reconstruire les yeux. Et quand tu émerges de l'obscurité, tes pupilles sont devenues dorées et ta vue n'est plus la même. Au fond de toi, tu sais que le monde n'est plus identique, que tu as désormais une racine qui court de tes yeux à ton cortex visuel, et cette racine ment, parce qu'elle ne peut faire autrement. Je serai une femme aux yeux de plante, et le bleu du ciel ne sera jamais plus celui qui m'a tant fait rêver. Et ce n'est pas beau, un pilote privé du bleu. »
La navette fend l'air raréfié de la stratosphère. Tali est nichée dans le cockpit, cette forteresse de chaleur et de vie au milieu des molécules éparses. La verrière est une goutte d'eau étirée par le zénith. Le soleil d'Elora est vieux : sept milliards d'années se sont écoulées depuis sa création, deux de plus que pour celui de la lointaine Terre-Morte. Sa lumière est un concert doré au bout des ailes de la navette.
Tali bascule la commande de poussée. Le cockpit murmure. Deux tourbillons de vapeur naissent dans le sillage des ailes qui basculent pour former un delta. Quand la navette dépasse Mach 6, à six mille cinq cent kilomètres-heure, sa tuyère s'ouvre comme une fleur sous l'orage pour alimenter un statoréacteur. La navette devient une somme de mouvement qui cherche le chemin de moindre résistance vers l'espace.
Quand vient la mésosphère, Tali ordonne une deuxième métamorphose. La tuyère se rétracte. Hydrogène et oxygène sont pompés dans un moteur-fusée, et la navette se suspend au bout d'une lame blanche. Sous ses tuiles thermiques brille une mer de stratus qui dérivent vers l'horizon. Tali se retourne vers Qasmuna, qui lui sourit. L'ascension continue.
Des feuilles ambrées bruissaient dans le vent qui secouait les pseudo-arbres. Les montagnes étaient lourdes de neige, et Elora venait d'entrer dans son automne stellaire. Tali avait apporté une couverture à Qasmuna pour la protéger de la brume de sol qui peu à peu montait de la vallée.
« Le soir tombe, murmura Tali. Nous devrions rentrer. Les arbres s'endorment.
— Je donnerais cher pour en être un. Les arbres ne pensent pas à leur prochaine cécité. Ils ne font qu'exister.
— Sur Elora, les arbres songent.
— Mais ils n'ont pas d'yeux. »
Tali étendit le bras vers un pseudoreptile à fourrure, perché sur une branche morte. La créature serpenta jusque dans son cou et, peut-être intriguée par la couleur océane de sa peau, se mit à la fixer, comme pour s'assurer qu'elle n'était pas une flaque à forme humaine. Puis elle se faufila dans l'écharpe de Tali.
« Personne ici n'a d'yeux au sens usuel, mais toutes les formes de vie peuvent voir. Regarde ce lézard, c'est un symbiote de lichen, d'amibes et d'algues auquel l'évolution a donné des pattes. Son oeil est en réalité un protozoaire indépendant, baignant dans un sac d'eau salée, et dont les nerfs filtrent la lumière. Ces mêmes nerfs que l'on retrouve dans les feuilles des pseudochênes...
— Tu crois que la forêt me considérera comme une semblable, quand je verrai le monde par le même truchement qu'elle ? Ou qu'elle me percera à jour, et saura que je suis une traîtresse aux couleurs et aux formes ?
— Je ne sais pas. Tes couleurs ne sont pas les miennes.
— Car tu es née dans les Pléiades et tu vois dans l'ultraviolet, tandis que le rouge t'échappe, je sais. Nous n'avons que le bleu en commun. Mais bientôt, mon bleu à moi sera le rêve d'une plante, et je ne pourrai plus lui faire confiance.
— Alors, je me dois de t'offrir un dernier cadeau. »
Et maintenant, la navette mène une course contre son propre sillage. Son fuselage craque et vibre. La force g pousse Tali et Qasmuna contre leurs sièges, comme la main d'un géant cherchant à les repousser du ciel, mais elles ne prêtent pas attention à cette douleur car elles sont des spationautes, les filles de cet âge cinétique. Les ailes de la navette jouxtent la ligne de Karman, cette frontière universelle qui matérialise la limite de l'espace. C'est une pure fiction. Au-dessus continue l'exosphère, cette couronne intangible qui court jusqu'à la fin du champ magnétique d'Elora. Mais la ligne de Kármán possède une puissance incantatoire. C'est la lame sur laquelle se découpe le monde : entre aéronefs et astronefs, entre le royaume du bleu et l'empire du noir.
Le vent soufflait dans la mort de l'après-midi. Tali et Qasmuna avaient laissé leurs bicyclettes contre la grange qui jouxtait le lac. Qasmuna n'avait plus rien à dire : si peut-être elle avait pu espérer que cette rencontre fasse renaître leur vieille liaison, il n'en avait rien été, et elle n'était pas certaine que ce fût pour le pire. Il lui restait quelques heures encore avant d'aller à l'hôpital, avant que le monde ne soit irrémédiablement altéré, et les questions se bousculaient : les autres voient-iels réellement l'univers tel que je le vois ? Leur rouge est-il mon rouge ? En temps normal, une pure interrogation technique, sans objet réel. Mais maintenant que son propre continuum s'apprêtait à être rompu, ses yeux morts remplacés par la clarté des photorécepteurs végétaux, elle entretenait une ultime conviction. Avec ses yeux de naissance partirait la sincérité du monde.
« Viens, dit Tali. Viens. »
Qasmuna la suivit jusqu'à un grand hangar blanc. Au milieu reposait une navette sol-espace, une machine affûtée dont les ailes capturaient les ultimes reliques du soleil. Qasmuna passa sa main le long des bords d'attaque, et Tali lui passa un masque à oxygène.
A cent-cinquante sept kilomètres au-dessus du niveau de la mer, Tali coupe le moteur. Le monde en contrebas a contracté ses couleurs au bout du spectre visible. L'océan brille en lapis et cobalt, qui se transforment en saphir là où les continents engloutis forment des hauts-fonds. En touchant à l'espace, la panthalassa d'Elora se dissout dans une obscurité sous-exposée, où les étoiles ont du mal à naître. Entre les deux, l'atmosphère devient une somme de bleu souverain, une nuance fière et martiale qui naît de la diffusion de Rayleigh dans les molécules éparses.
Alors que Tali se débat dans l'enveloppe aérodynamique de la navette pour se maintenir à l'orée de l'espace, Qasmuna observe. Elle regarde, elle regarde, elle regarde, elle se gorge des rares couleurs qui parviennent encore à percer le voile de ses yeux, elle accueille à bras ouverts les nuances infinies de l'espace qui s'intercalent avec la fragile enveloppe d'Elora. Et elle voit du bleu, du bleu, du bleu, l'impératrice des couleur, l'eau liquide et la promesse de la vie, le rayonnement de Cherenkov dans les réacteurs nucléaires, le décalage Doppler des vaisseaux qui sortent d'une translation plus rapide que la lumière, le formidable éclat des moteurs à fusion portés par leur poussée dans les bras de Saraswati, la déesse-mère d'Elora. Le bleu, la couleur de la peau de Tali, de la navigatrice qui lui a montré le chemin des étoiles et qui l'a gardée dans son coeur, la couleur de ses yeux et de ses lèvres et du henné dont elle s'orne les doigts en offrande à Alcyone et Mérope, aux Pléiades qui l'ont vu naître. Le bleu, qui est à jamais l'héraldique du coeur de Qasmuna.
Elle ferme ses yeux humains et sait qu'elle ne les rouvrira jamais. Le bleu sera sa dernière couleur, tout contre la nuit, cette lumière de Kármán.
FIN