la Porte du Crépuscule
Quand le Courrier Sept sortit de translation, une irruption de lumière traversa les baies de réalité augmentée, puis se dissipa dans un éclair de nuances bleutées, avant de rendre à l’espace une noirâtre immobilité. Isaac-Isabeau retint son souffle en recoiffant ses épais cheveux bouclés. Les caméras ne percevaient que des étoiles éparses ; dans un coin de l’image se promenait la barre de la Voie lactée.
« Je recalcule notre position par triangulation sur les pulsars connus, dit Tali, dont les écrans radars piquetaient le visage bleu avec des ondes sylvestres. Nous avons atteint la cible de translation sur une marge d’erreur de deux cents kilomètres. On ne voit rien, tu peux passer en infrarouge thermique ? »
Isaac-Isabeau bascula un interrupteur. Les étoiles devinrent grises, et la Porte du Crépuscule apparut. L’anneau, large de vingt-deux mille kilomètres, occupait une grosse moitié du champ de vision des caméras, et se présentait au Courrier Sept de travers de quelques degrés, sa face convexe visible sur le côté le plus proche, et sa face concave du côté le plus éloigné. Malgré la haute résolution des caméras, Tali trouva difficile de distinguer les détails microscopiques, la texture de la structure. Si la face concave lui semblait plus complexe que la face convexe, qui n’offrait au vide qu’une éternité lisse et polie, les continents et les mers qu’iel s’était naïvement attendu·e à trouver n’apparaissaient pas. Bien sûr, se dit Tali. La Porte, œuvre de la Séquence, dérivait dans le vide interstellaire depuis très longtemps. Elle avait eu tout le temps de descendre jusqu’à une température proche du zéro absolu. Tout devait y être pris dans la glace, identique à l’infrarouge. L’avatar de Bulle, dans un coin de l’anneau, avait un air circonspect.
« Signature de translation à mille kilomètres, dit Tali. Le Malatesta vient de nous rejoindre. »
Isaac-Isabeau cala sur la mire sur le long-courrier de l’Astropostale. Ce cargo réformé, habitué de la ligne Elora-Gondwana, mesurait un demi-kilomètre de long ; doté à sa poupe du piston nucléaire d’un moteur Orion, et dénué de dissipateurs thermiques, il n’endossait pas d’autre prétention esthétique que celles d’un tube biseauté lancé à la figure de l’espace. Isaac-Isabeau avait une grande tendresse pour ce vétéran. Depuis quinze ans, il portait sans faute, deux fois par an, son courrier à la station Gondwana, la colonie orbitale la plus proche de la bordure de la Voie lactée, dans la direction du sud galactique. Sa route était droite, et constituée d’une poignée de translations à très longue portée. Le mois qu’avait passé le Courrier Sept en la compagnie de son équipage de Sélénites avait été très paisible ; le retour l’aurait été tout autant sans ce satané signal de détresse.
Un laser-com atteignit le Courrier Sept.
« Tout va bien ? demanda une voix chaleureuse.
— Aucun problème, capitaine Carthago, répondit Tali. Est-ce que vous avez toujours le signal ?
— Oui, sur la bande à ondes courtes. Mes techniciens ne parviennent toujours pas à déterminer s’il est humain, mais on ne peut pas décemment exclure qu’il le soit.
— Vous avez une localisation précise sur l’anneau ?
— On y travaille. »
Isaac-Isabeau se pencha.
« Je ne vois pas qui pourrait bien avoir atterri sur la Porte… c’est une zone-sanctuaire. Il n’y a eu que six atterrissages depuis sa découverte.
— Nous sommes à deux mille années-lumière d’Elora, deux cents de la station Gondwana, commenta Bulle. Il peut se passer beaucoup de choses, en espace profond, aussi loin des regards. J’espère juste que nous n’avons pas fait ce détour pour tomber sur une sonde écrasée. »
Tali se retourna vers la Porte, et se dit que la mégastructure céleste ressemblait à un anneau de fiançailles, perdu par un dieu négligent ; ou, peut-être, au joint d’un lavabo cosmique. Comme beaucoup d’œuvres de la Séquence, de l’empire, elle avait été bâtie pour des raisons parfaitement impénétrables, et dérivait en silence dans un cosmos devenu bien trop grand pour elle. Tali regarda les retours du radar du Courrier Sept. La Porte, emportée par son inertie, tournait sur elle-même à sept kilomètres par seconde, résultant en une gravité centrifuge d’un demi-standard terrestre à la surface.
« Dis, Bulle. Tu as une idée de l’âge de la Porte ?
— Pas plus que de celui du bon Dieu. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’elle ne peut pas être plus vieille que la Séquence, qui a émergé il y a vingt millions d’années. Pour le reste, ça attendra une vraie expédition. »
La liaison laser-com avec le Malatesta se ralluma.
« Carthago pour Courrier Sept. Mes techniciens ont terminé d’analyser le signal…
— Et par techniciens, il veut dire moi, continua Indira, l’intelligence végétale du Malatesta, qui avait une voix grave et douce. J’ai une bonne nouvelle, et une mauvaise nouvelle. La bonne, c’est que le message de détresse n’est pas d’origine humaine, comme ce que je soupçonnais à l’origine. La mauvaise, c’est que mes bases de données m’indiquent qu’il est d’origine ixi.
— Mince, souffla Bulle. Aussi loin de Gondwana ?
— Nous ne savons pas quelle était l’étendue exacte de la civilisation Ixi, il est tout à fait possible qu’ils aient envoyé des explorateurs jusqu’à deux cents années-lumière de chez eux… l’un de leurs tubes de Krasnikov débouche tout près d’ici.
— C’est dommage que nous nous soyons ratés de dix mille ans, dit Tali. Nous aurions eu beaucoup de choses à nous dire… je me demande comment ils auraient vu nos translateurs.
— Comme de la magie, sans doute, répondit Isaac-Isabeau. Au moins, eux semblaient savoir comment fonctionnait leur technologie supraluminique… bon, et comment cela se fait qu’il ressurgisse maintenant, ce signal ? S’il vient de la surface de la Porte, les précédentes expéditions auraient dû le détecter, non ?
— Les Ixi n’étaient pas la Séquence, leur niveau technologique, hormis leurs tubes de Krasnikov, était très proche du nôtre. Ils n’avaient pas de batteries miraculeuses. Il est impossible que cette balise soit là depuis dix mille ans. Je pense qu’elle vient d’arriver sur la Porte, dans le laps de temps entre cette tournée postale, et la dernière reconnaissance de terrain. Donc, moins d’un an.
— Attends, attends, dit Bulle. Comment c’est possible, ça ?
— Regardez. »
Indira partagea une carte stellaire sur les baies du Courrier Sept. Elle montrait la station Gondwana, qui orbitait autour d’Aä, la planète natale des Ixi ; à partir de ce monde baigné par une étoile semblable au soleil rayonnaient sept mégastructures, comme les rayons d’une roue cosmique. Des tubes de Krasnikov : des tunnels d’espace-temps modifié, à peine plus larges qu’une rame de train, qui traversaient le cosmos sur plusieurs dizaines d’années-lumière, permettant un voyage supraluminique à sens unique. Isaac-Isabeau les comprenait comme des trous de ver artificiels, dont la construction avait dû demander des efforts inimaginables, et des connaissances en physique théorique très largement supérieures à celles de l’humanité. Leur nature unidirectionnelle prévenait la survenue de paradoxes temporels, l’obstacle le plus courant au voyage supraluminique, et que le translateur contournait sans qu’on ne sache trop comment.
Indira effectua un grossissement sur la Porte. Le septième tube de Krasnikov, tout récemment découvert, semblait presque intersecter la trajectoire folle de la mégastructure, qui croisait à plus de cinquante kilomètres par seconde au milieu du grand vide. Il n’y avait, entre la sortie du tube et l’anneau, qu’une petite unité astronomique. De quoi permettre à un vaisseau comme ceux des Ixi d’atteindre la Porte en quelques semaines.
« Le signal de la balise ixi semble correspondre à un vaisseau venu d’Aä, ajouta Indira. Ma théorie, aussi étrange puisse-t-elle paraître, est qu’il y a quelques mois, un vaisseau ixi a émergé du tube de Krasnikov le plus proche, et s’est écrasé sur la Porte. Et ce vaisseau ixi, d’une manière ou d’une autre, est toujours actif.
— Le dernier signe d’activité ixi, en comptant large, date d’il y a huit mille ans, nous n’étions même pas encore sortis de l’ère glaciaire, contra Bulle. Je ne vois pas comment c’est possible.
— Nous avons déjà observé des phénomènes… étranges, dans ces tubes de Krasnikov. Il faut bien appréhender que ces mégastructures ne sont absolument pas comprises dans leur détail. Nous savons juste qu’il s’agit de couloirs d’espace-temps aplatis, créés par le sillage d’un vaisseau voyageant à une vitesse proche de celle de la lumière, nous n’avons aucune idée de la manière dont les Ixi les maintenaient ouverts, ou même les empruntaient. En plus, les Ixi ont déployé ces tubes de façon très spécifique, en les pointant vers Achelon, au lieu de les diriger vers les étoiles extérieures, ce qui a dû demander un double voyage à des vitesses circumluminiques…bref, je ne maîtrise pas la physique. Mais nous avons déjà observé des sorties d’épaves depuis les tubes de Krasnikov encore ouverts, des vaisseaux fantômes, qui avaient bien moins de dix mille ans. Comme si le temps s’écoulait plus lentement dans ces structures. J’aimerais pouvoir en dire plus, mais nous avons déjà assez de mal à les étudier. Quoi qu’il en soit, aucun de ces vaisseaux n’avait encore une balise de détresse en état de fonctionnement. Ce qui signifie que celui-là est vraiment récent. Ou, en tout cas, que le temps perçu lors de son transit dans le septième tube n’a été que de quelques décennies, un ou deux siècles tout au plus. Et les Ixi pouvaient hiberner en se desséchant, à la manière des tardigrades. Vous voyez où je veux en venir ?
— L’univers a tiré à la courte paille, et vient de nous assigner la mission de secours la plus étrange de l’année, dit Isaac-Isabeau. Au moins. »
La voix de Carthago résonnait dans le cockpit.
« OK, la descente vers la balise ne sera pas des plus aisées, mais je ne vois guère que le Courrier Sept pour l’effectuer. Mes propres navettes n’ont pas assez de delta-v. Le quadrant où la balise a échoué, sans doute après une éjection à partir du vaisseau désemparé, fait partie des sections les plus froides de la Porte. Le sol est à moins deux cent quarante-huit degrés Celsius. C’est largement en dessous du point d’ébullition de tous les éléments, à l’exception du tritium, du deutérium et de l’hélium.
— Une combinaison assez détestable, commenta Isaac-Isabeau.
— Oui, reprit Indira. Le spectroscope de masse indique une surface faite de glace d’azote, de dioxyde de carbone, d’oxygène, d’eau, et d’hydrogène liquide dans les creux. Par-dessus, on trouve une atmosphère résiduelle, à base d’hélium, d’hydrogène et de gaz rares.
— C’est moche, souffla Tali. On va geler, là-dessous. Toute notre chaleur va s’évacuer par échange thermique avec l’hélium, comme sur Titan. Nos combinaisons d’Astropostale peuvent survivre à ça ?
— Oui, répondit Bulle. Mais vous n’aurez pas plus de trois heures sur place, avant de tomber à court de batterie. Et ça passe vite.
— C’est assez pour effectuer une reconnaissance rapide avant d’aller chercher des secours plus conséquents, commenta Indira. Vous êtes bons sur la descente ?
— La trajectoire est simple, approuva Tali. D’abord, on se rapproche de la Porte, puis on effectue une poussée opposée au sens de rotation, jusqu’à atteindre une vitesse relative nulle par rapport à la surface ; ça nous demandera sept kilomètres par seconde de delta-v. Ensuite, on descend en paliers, avec une décélération propulsive. La friction de l’atmosphère sera très faible. Là où ce sera délicat, c’est qu’il faudra bien prendre garde à poser le Courrier Sept sur une étendue rocheuse ou métallique. Sinon, notre moteur risque de causer une explosion, en vaporisant la glace.
— Je suis en train de sonder la zone d’atterrissage au télescope… reprit Carthago. Je devrais pouvoir vous trouver une surface adéquate.
— Et le vaisseau ixi ? Vous l’avez ?
— Non. Pas une trace, à part quelques nuages de débris en orbite autour de la Porte. Je n’ai pas grand espoir, pour être honnête.
— Allez, dit Isaac-Isabeau. On y va.
— Vous êtes sûres ? demanda Indira.
— Il faut en avoir le cœur net. S’il y a un survivant en train d’agoniser là-dessous, je m’en voudrai toute ma vie.
— Et nous sommes des spationautes, humains ou ixi, ajouta Tali.
— J’ai raté ma carrière, conclut Bulle. J’aurais dû me faire libraire. Ou balayeuse. C’est bien, balayeuse. On ne quitte pas le plancher des vaches. »
Le Courrier Sept descendait vers la Porte du Crépuscule. La voûte céleste entourait Tali et Isaac-Isabeau dans une bulle presque parfaite. La Voie lactée barrait le zénith, plus pure et complète encore que dans le carré de ciel le plus dégagé de la plus sauvage des planètes habitées. En l’absence de toute étoile proche, de toute lune et de toute planète, la galaxie prenait véritablement sa qualité insulaire, une marée d’archipels, un Pacifique ouvert aux vaisseaux comme autant de ces fragiles navires polynésiens dont Isaac-Isabeau avait un jour conté la formidable geste à Tali.
La Porte se condensait en une vaste arche, aussi lisse que du marbre poli. Les maigres détails visibles de sa surface n’étaient qu’une vague texture projetée sur une forme géométrique pure : des montagnes, des mers sans eau, des continents découpés dans la neige de dioxyde de carbone, interrompus par les murs de cinquante kilomètres de haut qui, de part et d’autre de la bande étroite de l’anneau, retenaient un spectre d’atmosphère.
« Et à quoi vous pensez ? » demanda Tali.
Attendait-elle véritablement une réponse ? Peut-être avait-elle juste besoin d’entendre la voix d’Isaac-Isabeau ou de Bulle, contre la désolation de la Porte.
« Aux gens qui ont assemblé ça, répondit Isaac-Isabeau.
— Pareil », ajouta Bulle.
Une étoile passa au zénith, deux mille kilomètres au-dessus du Courrier Sept.
« Et je veux dire, pas les architectes. Les ouvriers », précisa Isaac-Isabeau.
L’étoile devait être le Malatesta, qui imageait le site d’émission de la balise sur toutes les fréquences.
« Je me demande combien d’ouvriers sont morts pour assembler un anneau de onze mille kilomètres de long. »
Tali posa sa main contre celle d’Isaac-Isabeau, et serra avec une infinie douceur.
Quand Tali releva la tête de son abaque de navigation, la perspective de la Porte avait changé ; désormais à moins de cinq cents kilomètres, la mégastructure avait perdu sa nature annulaire, pour gagner celle d’un ruban coulé dans l’espace qui, à son extrémité, montait pour boucler un horizon vertical. De si près, l’œuvre de la Séquence apparaissait dans sa pureté geométrique, contenue dans l’intervalle entre les titanesques murs. Quelques nuages d’hélium, grisâtres, flottaient au-dessus des terres centrales, étirés par la force de Coriolis.
Une légère poussée traversa le Courrier Sept alors qu’Isaac-Isabeau négociait l’entrée dans l’atmosphère. Une lame de lumière naquit le long des baies de réalité augmentée. La décélération dura une poignée de minutes. Les murs grandirent comme des monolithes démesurément étirés. Quelques pyramides dépassaient de la glace. Ou alors des montagnes ? Distinction inutile : tout était artificiel sur la Porte, toute montagne était une pyramide, toute pyramide était une montagne.
Le Courrier Sept trembla. Isaac-Isabeau se crispa sur ses commandes, en corrigeant à la volée sur les propulseurs de manœuvre, assisté·e par Bulle. En approchant de la surface, l’air se densifia, et se mêla d’hydrogène, de tritium, de néon, de gaz rares et de traces de vapeur d’eau ; les sondes parvenaient même à lire, ici et là, des fragments de sucres et d’acides aminés. Traces d’une vie rémanente, ou simples fantômes d’écosystèmes passés ?
« Hé, dit Bulle. Regardez. »
Dans la direction pointée par l’avatar se trouvait l’un des murs de rétention ; et, juste au sommet, une minuscule et pourtant si vaste brèche, dont les bords inégaux biseautaient le cosmos avec une présence lancinante.
« Heu, Indira, continua Bulle. Tu vois la brèche dans le mur ?
— Difficile de la rater.
— Est-ce qu’elle existait, lors de la dernière expédition ?
— Non.
— Tu penses que…
— Oui. »
Tali se mordit la lèvre. Les vaisseaux ixi fonctionnaient à l’antimatière : en cas de crash, même à faible vitesse, la perte de contention de leurs cœurs pouvait libérer plusieurs dizaines de mégatonnes d’énergie.
Il n’y aurait pas d’épave à étudier.
La destination du Courrier Sept trônait seule au milieu d’un plateau parsemé de colonnes aussi hautes que l’Everest ; ici et là, des lacs sombres absorbaient la lumière des étoiles. Méthane, oxygène, hydrogène ?
« Je passe en descente terminale, dit Isaac-Isabeau. Carthago vient de me transmettre la localisation d’une zone d’atterrissage, il s’agit d’une dalle de pierre émergeant de la glace, elle est parfaitement plane, le Courrier Sept n’aura aucune difficulté à établir le contact. Nous serons à un kilomètre de la balise. On ne pourrait pas rêver mieux. Bulle, est-ce que tu parviens à voir quoi que ce soit d’autre à proximité ? Un vaisseau, une épave ?
— Si l’engin ixi a explosé contre le mur, nous ne risquons pas de trouver grand-chose de plus gros qu’une capsule de sauvetage, ou peut-être une navette, répondit Indira. La balise doit correspondre à un survivant qui s’est éjecté avant le crash. Quelle poisse, tout de même ! Vous imaginez parcourir cent cinquante millions de kilomètres, pour s’écraser sur une cible de vingt mille kilomètres de large…
— Ce n’est pas forcément un hasard, ajouta Carthago. Le septième tube débouchait sur la Porte, peut-être que le pilote automatique des vaisseaux injectés dedans avait pour instruction d’atterrir dessus. Sans satellites pour coordonner sa trajectoire, et avec des moteurs en rade, notre vaisseau fantôme a dû rater sa décélération, et percuter.
— Et à quoi ressemblerait une navette ixi ? s’enquit Tali.
— Guettez une machine en forme de biseau, avec trois tuyères et une paire de radiateurs. Pas très éloignée du Courrier Sept en taille. Moteur nucléaire, donc peut-être des radiations résiduelles, mais je ne pense pas que vous attraperez ça depuis l’atmosphère. Une capsule de sauvetage ressemblerait à un modèle réduit de la navette. La technique est proche de la nôtre.
— Bien pris. Je reste aux aguets. »
Mais la mire ne rendait que la paix infinie de la glace.
« Contact avec le sol dans deux minutes, annonça Isaac-Isabeau. Je passe en vol propulsif. »
Un réticule apparut sur le tableau de bord pour présenter les aides visuelles à l’atterrissage ; la dalle de pierre, du granit sorti des profondeurs de l’anneau, surgissait d’un océan d’oxygène solide, comme un sous-marin venant de percer la banquise.
« C’est incroyable, souffla Tali. La surface est aussi plane qu’une piste : pas un caillou, pas une aspérité.
— On dira ce qu’on veut, la Séquence savait y faire, souffla Bulle. Tu crois que les pattes du Courrier Sept parviendront à accrocher quelque chose ?
— Je ne vois ni glace, ni revêtement à la surface, ajouta Isaac-Isabeau. Je pense que nous passons… dans le pire des cas, je me tiens prêt·e à relancer le moteur. »
Iel arma les boulons d’éjection du cockpit ; Tali vérifia la pressurisation de sa combinaison.
Le Courrier Sept toucha la plaque de granit, droit comme un i. Le vaisseau ne dévia pas d’un pouce de sa trajectoire ; Tali ressentit à peine le choc. Les pattes établirent le contact, et Isaac-Isabeau corrigea une légère déviation éolienne en libérant les propulseurs de manœuvre pendant une demi-seconde. Un silence doux retomba dans le cockpit quand iel eût coupé le moteur et passé le Courrier Sept sur batterie. Le laser-com clignota. « Courrier Sept pour Malatesta, annonça Bulle. Nous sommes à terre, et nous allons procéder à la sortie extravéhiculaire. »
Tali se désangla. L’espace d’un instant, avant que la beauté sereine du ciel sans soleil ne la reprenne, elle fut frappée par une solitude à l’état brut, qui lui décolla le cœur de la poitrine ; puis, elle sentit à nouveau la présence d’Isaac-Isabeau à ses côtés, et le désespoir reflua.
Et ainsi, les facteurices descendirent sur la Porte du Crépuscule...

Isaac-Isabeau descendit du Courrier Sept en premier ; Tali lae suivit de près. Elle accorda à son premier pas la douceur méthodique d’un rituel. D’abord la pointe des pieds, puis le talon, sans forcer, sans presser, pour respecter ce sol qui avait vu un cinquième de l’existence des Pyrénées. Son deuxième pas claqua, et lui renvoya un son étiré vers les aigus par l’hélium qui saturait l’atmosphère.
« Tu tiens ? demanda Isaac-Isabeau.
— Je ne glisse pas. »
Une fine brise soufflait. L’affichage tête haute de Tali lui indiquait une température externe stabilisée à moins deux cent cinquante-trois degrés Celsius. Le compteur Geiger ne captait que le rayonnement du bruit de fond cosmique. Les yeux de Tali s’habituèrent peu à peu à la pénombre, avec l’aide du filtre d’amplification de lumière de son casque, jusqu’à ce que la barre de la Voie lactée lui apparaisse avec une singulière clarté. Elle regarda brièvement en direction de la voûte noire, pour tenter de distinguer les détails de la face opposée, mais sans rien retirer d’autre que la même mélasse grise que lors de l’approche. Le signal de la balise indiquait un point entre sept pyramides, qui semblaient signaler la présence d’un immense bâtiment englouti ; Isaac-Isabeau balaya le sol avec le spectroscope intégré dans son poignet.
« C’est bien du granit. » Iel pointa vers une langue de glace qui formait une vaste rampe descendant vers la plaine. « Et ça, de la glace d’azote. Elle devrait supporter notre poids.
— Je passe devant ! » annonça Bulle.
Le chariot élévateur du Courrier Sept roula en face de Tali avec un bruissement électrique, ses phares comme deux grands yeux rouges dardés sur la glace scintillante ; puis, il entama la descente, à grands coups de freins, et s’arrêta à l’orée du désert d’azote, pour attendre ses collègues humains.
Les pas de Tali craquèrent sur la glace. Elle pensa aux réactions physico-chimiques qui se déroulaient à chaque fois que ses bottes touchaient le sol ; à l’énergie cinétique qu’elle impartait aux molécules figées depuis des millions d’années, aux microscopiques changements de phase qu’elle causait ainsi, et aux ruisseaux qui naissaient dans les creux de ses semelles pour se sublimer aussitôt. Ses pupilles, entièrement dilatées, multipliaient les étoiles à chaque mètre, et les pyramides apparaissaient de plus en plus comme des dagues coupant le ciel. Il n’y avait pas assez de lumière pour susciter des ombres ; tout, des pyramides jusqu’au chariot élévateur, surgissait du sol, comme invoqué par le moteur 3D d’un antique logiciel de dessin industriel. La brèche dans le mur, parfaitement visible en l’absence de brume et de relief, attirait le regard vers un indicible au-delà.
Un craquement sec, étiré vers l’aigu, tonna à travers le casque de Tali. Il provenait du sol ; elle se figea, guettant une crevasse qui aurait pu s’ouvrir à proximité, mais ne trouva rien.
« Tout va bien, dit Bulle. Je ne détecte rien.
— La glace doit travailler sous notre poids, ajouta Isaac-Isabeau.
— Je suis en train de me dire quelque chose… » L’avatar, projeté sur la coque du chariot, dardait son bec vers le sol. « La Porte orbitait autour d’une étoile, à l’origine. Donc, l’atmosphère a gelé par étapes, quand l’anneau a commencé à dériver dans le vide. L’oxygène s’est liquéfié, puis il a coulé sur la glace d’azote, de dioxyde de carbone, et d’eau… ensuite, ces éléments se sont mélangés les uns aux autres, en coulant par des crevasses. Ensuite, l’oxygène et l’hydrogène liquides encore présents à la surface ont dû se recombiner pour former une nouvelle couche de glace d’eau. Si toutes ces composantes jouent en même temps sur notre passage, ce n’est pas très étonnant qu’il y ait du bruit.
— Et d’où vient l’hélium dans l’air ? demanda Isaac-Isabeau. Je doute qu’il ait été présent dans l’atmosphère originale.
— On peut imaginer une origine industrielle, proposa Bulle. Les ruines de la Séquence tendent à produire de l’hélium en se dégradant. Ils l’utilisaient pour refroidir les installations, ou placer des moteurs en atmosphère neutre. La Porte doit encore contenir de grandes quantités d’hélium, qui se diffusent lentement dans l’environnement.
— Donc, si on récapitule : l’atmosphère est un déchet industriel, le sol un millefeuille de gaz et de glace. Je commence à me poser des questions quant au bien-fondé de cette mission de secours.
— Pense à la bonne image de l’espèce humaine que nous donnerons en cas de réussite.
— Hmmm.
— J’essaye de nous rassurer, Isa.
— Je vois ça. Je sais pas si ça marche. »
« Malatesta, Malatesta, demanda Bulle sur le laser-com. Nous approchons des pyramides, le signal est pas mal dégradé, au ras du sol, il doit rebondir entre les structures. Est-ce que vous y voyez plus clair que nous ?
— Non, désolés, répondit Indira. J’ai l’impression qu’on voit quelques débris en infrarouge thermique, mais c’est assez difficile de distinguer une épave. Je ne suis même pas tout à fait certaine qu’il y ait eu une navette ou une capsule. Il va falloir que vous fouilliez la zone.
— Bulle, tu as combien d’autonomie sur ton chariot, à cette température ?
— Entre six et sept heures. C’est terrible, cette atmosphère d’hélium. J’ai l’impression de me démener dans un bain de glace. Et vous avez raison, on n’est pas vraiment équipés. Dites, Indira, qu’est-ce qu’on fait avec l’Ixi, si on le trouve…si on le trouve en hibernation ? C’est quoi le protocole ?
— Il n’y en a pas.
— Ah.
— Mais l’hibernation Ixi demande une température contrôlée, a minima dans les moins cent degrés, dont, si par miracle il est toujours vivant, il faudra l’arrimer dans une soute du Courrier Sept, et ensuite le transférer sur le Malatesta, qui le renverra sur la station Gondwana. Là, des spécialistes pourront s’occuper du rescapé. En théorie. Je… je ne sais pas. On a jamais fait ça. On a jamais découvert de survivant d’un crash. Nous sommes en terrain inconnu.
— Hé, hé ! coupa Tali. J’ai des débris ! »
Elle s’avança en direction de la plus grande des pyramides ; à son pied, posée dans un petit cratère, se trouvait une sorte de tuyère, reliée à un moteur, qui avait manifestement subi un violent impact. Une courte longueur de câble en partait. Tali se pencha sur l’épave. La glace tout autour présentait un gradient de couleurs, qui allait d’une transparence totale à des filaments blancs, indiquant un gradient de température de quelques dizaines de degrés ; l’épave elle-même reposait dans une mare limpide, au fond de laquelle la lampe de Tali révélait des veines bleutées, qui miroitaient en s’illuminant de l’intérieur. De l’hydrogène liquide. Tali demeura en arrêt, saisie par un profond sentiment d’irréalité. Presque partout ailleurs, cette mare aurait contenu de l’eau liquide, synonyme universel de vie ; mais il n’y avait là-dedans qu’une mort cristalline, d’une insigne pureté dans sa stérilité absolue.
Bulle arrêta son chariot au bord de la mare.
« On dirait une sorte de grue céleste. Un système de décélération avant l’atterrissage. Hé, Indira, ça te dit quelque chose ?
— Je crois, oui. Les chercheurs de Gondwana ont trouvé des moteurs semblables sur des anciens champs de bataille ixi. Ils équipaient l’équivalent de parachutistes, et servaient à ralentir des combattants ou des blindés légers avant de toucher le sol. Ils sembleraient qu’ils aient aussi été usités pour débarquer du matériel et, dans de rares cas, évacuer des spationautes sur des planètes sans atmosphère.
— Donc, potentiellement, faire sortir un rescapé du vaisseau désemparé. »
Isaac-Isabeau consulta son affichage de poignet.
« En tout cas, ce n’est pas de là que la balise émet…mais on se rapproche. »
Tali reporta son attention sur les bas-reliefs qui recouvraient les soixante ou cinquante mètres émergés, et que la Voie lactée venait de lui révéler. Leur régularité, ainsi que leur familiarité — ils ressemblaient presque à du Morse — contribuaient à faire naître une impression de sérénité autour des structures. Ces écritures n’avaient rien de graffitis laissés par des conquérants après leur passage dans une cité déchue, ou de messages d’espérance comme de malédiction griffonnés à la hâte par quelques survivants qui auraient surnagé par-dessus le désastre ; non, droites, claires et bien dessinées, elles se montraient sans peur et sans honte à la face à des étoiles, et clamaient haut que leur civilisation se dressait encore, au milieu du grand vide, dans un anneau plus vaste que bien des planètes.
Une telle lisibilité était un témoignage d’orgueil, mais peut-être pas d’arrogance, car enfin, il y avait toute cette merveille cosmique dans le ciel pour témoigner de la véritable puissance des auteurs du texte. Et peut-être Tali se serait-elle laissée happer par les labyrinthes sémantiques apposés sur les pyramides, si Isaac-Isabeau, qui s’était avancé·e plus loin, sourd·e aux ruines, n’avait pas annoncé à la radio :
« Malatesta, Malatesta, ici Isaac-Isabeau. Nous avons trouvé le rescapé. »
On disait souvent que les morts étaient sereins. Tali, qui n’avait jamais encore découvert de cadavre récent, mais qui avait aidé à remettre dans leur tombe les momies de Mundis, trouvait cette idée terriblement inconséquente. Bien sûr que les morts étaient sereins. Un corps ne parlait pas, ne se mouvait pas, ne se manifestait pas, il ne pouvait qu’être serein. Et après ? On n’exprimait rien, en disant cela.
Tali jugeait qu’elle ne mourrait pas sereine, même si elle s’efforcerait de faire en sorte que son cadavre présente bien, car une Pléiadienne savait périr avec dignité ; mais elle partirait avec colère, car toute mort (toute : y compris celle du protozoaire) était une offense envoyée à la face de l’univers. Il résidait dans la fin des multitudes que contenait chaque être une injustice fondamentale. Une injustice que, peut-être, par un pur miracle, iels parviendraient à éviter à l’Ixi qui reposait au fond d’une profonde combe, à une centaine de mètres de sa grue céleste.
Cet adelphe en conscience était engoncé dans une combinaison blanche, à la coque rigide, qui laissait deviner son corps ramassé, ses six tentacules préhensiles et ses huit yeux, protégés par une épaisse vitre flexible ; le tout ressemblait à une variété de bathyscaphe sorti de l’océan. L’Ixi avait l’air de dormir, les membres ramassés sur le centre de sa combinaison. Sa chute s’était arrêtée dans un monde parfaitement fermé, délimité d’un côté par la face noire de la pyramide, et de tous les autres côtés par les parois d’une profonde crevasse. Le sol était recouvert d’hydrogène liquide, environ un demi-mètre d’épaisseur, où il avait échoué comme un pêcheur surpris par la marée. La visière était à demi fermée, et la couche pare-soleil formait une barrière couleur or. Pourquoi l’avait-il rabattu ? Pour se faire un petit nid douillet dans la mort ?
« OK. Je vois l’Ixi, dit Indira, à qui Bulle transmettait son flux vidéo. J’ai l’impression que la combinaison est intacte, ce qui pourrait indiquer qu’il est toujours vivant… vous avez quoi, à l’infrarouge thermique ? »
Prise d’un fol espoir, Tali sonda l’Ixi avec sa caméra d’épaule. La température de la surface de la combinaison était proche de celle de l’atmosphère, mais, à travers la vitre, elle lisait une nette élévation, pas loin de moins deux cents degrés.
« J’ai la vidéo, répondit Indira. Je ne sais pas…
— Tu n’avais pas dit que l’hibernation Ixi ne marchait pas en dessous de moins cent degrés ? demanda Isaac-Isabeau.
— Si. Mais ça, c’est la théorie, dans la nature. En pratique, nous savons qu’à la toute fin de leur civilisation, les Ixi expérimentaient avec des méthodes d’augmentation biologique pour permettre des hibernations bien plus drastiques, de manière à effectuer de très longs voyages interstellaires. Donc, il n’est pas impossible que… merde, je ne peux pas vous demander ça.
— Mais, pour en avoir le cœur net, il faudrait descendre pour examiner l’Ixi, c’est ça ? demanda Tali.
— Oui. La dessiccation laisse une très légère activité biologique, qu’il est possible de mesurer.
— Vous avez déjà essayé de ranimer des Ixi en hibernation ?
— Non. Les scientifiques de Gondwana en ont trouvé quelques-uns sur Äa, ainsi que sur des planètes colonisées aux terminus des tubes de Krasnikov, dans des abris souterrains, mais leur réanimation pose plusieurs problèmes. Déjà, techniques : toute la littérature médicale ixi n’a pas été déchiffrée, et mes collègues refusent, à raison, de mener des expériences sur les survivants. Ensuite, parce que… vous savez comment la civilisation ixi s’est éteinte ?
— J’avoue mon ignorance, dit Bulle.
— Il se trouve que les tubes de Krasnikov contiennent de très grandes quantités d’énergie. Il se trouve aussi que les Ixi en avaient construit un huitième, aujourd’hui disparu, dont il ne reste que la porte d’entrée et une ligne d’espace-temps replié sur lui-même…nous supposons que l’effondrement accidentel de ce tube a généré un puissant sursaut gamma, qui a stérilisé la plupart des planètes et des stations dans le système d’Aä, puis dans ses colonies. Comme une supernova, mais en dix fois pire. L’écosystème d’Aä a été irrémédiablement irradié, et dix milliards d’Ixi ont péri en quelques jours ; au bout de quelques siècles, leur espèce s’était éteinte. Avec le temps, la vie a reconquis les continents, et Aä a totalement changé. Est-ce que nous pouvons décemment sortir des Ixi d’hibernation, les lâcher sur ce nouveau monde, et leur dire, allez, on vous a ressuscités, débrouillez-vous ? Certains personnes pensent que oui, et allez savoir, elles ont peut-être raison. Moi, je ne sais pas. Nous ne pouvons pas abandonner les Ixi, mais nous n’avons peut-être pas non plus le droit de les rendre à la vie.
— Alors, si ce rescapé est vivant, il ne sera pas ranimé ?
— Pas immédiatement. Mais ce qui est sûr, c’est que si on le laisse là, il finira par mourir, que ce soit par l’action du froid ou des rayons cosmiques. »
Isaac-Isabeau s’approcha du bord de la crevasse, retenu·e par Tali.
« Dix mètres de haut, une demi-gravité, c’est jouable si Bulle nous assure.
— J’y vais, dit Tali. J’ai mon brevet d’escalade, pas toi.
— Vu.
— Fais très attention, commenta Bulle en déployant les pieux du chariot élévateur pour l’ancrer dans la glace. Une mare d’hydrogène liquide contenue dans une crevasse d’oxygène, ça a un autre nom : un moteur-fusée. La moindre étincelle pourrait être fatale.
— Allons, à moins deux cent cinquante degrés, il faudra plus qu’une étincelle pour allumer la glace. Il nous manque plusieurs centaines de degrés pour avoir une ignition spontanée, et ma combinaison est parfaitement isolée. Je prendrai juste garde à ne toucher aucune surface métallique avec mon piolet.
— Tu es sûre qu’on ne peut pas envoyer un drone, plutôt ? demanda Isaac-Isabeau.
— Nos quadricoptères ne volent pas à cette température. Quant aux drones spatiaux, avec leurs moteurs, ils sont presque garantis de mettre le feu à quelque chose. Allez, j’y vais. »
Le chariot élévateur déplia un bras articulé, qui accrocha une corde au harnais prévu à cet effet, dans le dos de Tali ; Isaac-Isabeau ferma les boucles magnétiques.
« C’est bon. Je vais chercher de la glace d’azote. Si jamais la crevasse prend feu, j’étoufferai les flammes avec. Elles devraient être bleues, on ne peut pas les rater.
— Merci. Bulle ?
— Prête.
— Je descends. »
Tali se stabilisa sur le rebord de la crevasse, la corde en tension, avant d’entamer une lente descente, au rythme du mou que lui donnait Bulle. Sa lampe traversa les couches de glace, suscitant des forêts d’incrustations dansantes. Le câble, en raclant le rebord, arrachait des cinglements sonores à la glace. Tali arriva à deux mètres du fond.
« Tout va bien ? demanda Isaac-Isabeau.
— Oui, je suis stable. Bulle, descends-moi jusqu’à ce que j’atteigne l’hydrogène, mais ne relâche pas la tension. »
Tali se tendit pour effleurer la mare du bout de ses bottes. Un étau glacé la saisit alors qu’elle s’enfonçait jusqu’aux chevilles. Sa batterie émit un avertissement : dans cet environnement qui aspirait la chaleur encore plus sûrement que l’atmosphère, elle n’avait plus qu’une petite heure de mouvement.
« Bulle, lâche à fond. »
La poulie murmura, et les semelles de Tali entrèrent en contact avec le plancher d’oxygène. Elle se redressa, et laissa son poids reposer sur la glace, avant de s’acheminer vers l’Ixi. D’un geste empreint de mille précautions, Tali porta la main à la visière, et releva lentement le rideau doré. Les huit yeux du spationaute demeuraient fermés, et la lampe de Tali faisait scintiller des paupières de chitine, incrustées dans une peau douce comme la céramique.
« Indira, est-ce que tu peux me dire s’il est encore en vie ?
— Attends, je regarde tes mesures… mince, Tali, je ne peux pas exclure qu’il le soit ! De si près, je vois de très faibles variations de température interne, qui pourraient correspondre à une activité biologique. Il faut le relever. Est-ce que tu peux l’arrimer à toi ? Bulle devrait pouvoir vous remonter tous les deux.
— J’essaye. »
Tali saisit doucement un tentacule de l’Ixi ; une soudaine résistance la surprit.
« L’Ixi est pris dans la glace. Je tente de le dégager. »
Tali fit le tour de la combinaison. Le rescapé était solidaire de la paroi, là où son sac dorsal touchait l’oxygène liquide. Elle devinait des piles à combustible, ou à tout le moins une sorte de batterie, dans la poche centrale du sac. La chaleur résiduelle avait dû faire fondre la glace, qui s’était ensuite reformée. Elle immergea la moitié du manche de son piolet dans l’hydrogène, et exerça une légère pression pour briser à nouveau la glace ; une lentille blanche sauta, libérant l’Ixi. Elle obtint un peu plus de mou sur sa corde, puis entreprit d’arrimer la combinaison à la sienne, en usant d’une série de boucles qui recouvraient les coutures de la tenue, et lui semblaient remplir la même fonction que son harnais.
« Ok, je l’ai. Bulle, tiens-toi prête à me remonter ! »
Alors que Tali se redressait, elle entendit un clapotis, et se figea sur place. Une boîte grise affleura entre la combinaison et la glace. Elle était tombée du sac à dos de l’Ixi ; un parallélépipède éventré, qui venait tremper ses membranes dans l’hydrogène liquide. Elle le reconnut immédiatement. La forme était un peu différente, comme l’architecture interne, mais la couleur ne mentait pas.
Il s’agissait d’une pile à combustible, contenant du platine.
Le platine était un catalyseur extrêmement efficace dans la réaction hydrogène-oxygène.
Tali retira vivement son piolet, dans un réflexe pour lequel elle se maudit aussitôt, car elle venait d’ajouter un modicum d’énergie à un système au bord de l’instabilité.
Un éclat bleu azur déchira la nuit.
« Bulle ! Remonte-nous, remonte-nous ! »
La poulie grinça en se mettant en route. L’éclat devint une langue de flamme, qui se condensa en une déflagration brutale, envoyant Tali et l’Ixi valdinguer contre la paroi. La glace hurla. Une violente pression s’exerça sur son bassin, alors que Bulle poussait le chariot à la limite de ses capacités, pour la remonter le plus vite possible. La combe prit feu en un battement de cœur, générant un mur azuré qui monta jusqu’à sa hauteur.
« Tali ! » cria Isaac-Isabeau.
Des flammèches dansaient le long de ses bottes et des tentacules de l’Ixi, dessinant le niveau de la mare.
Il n’y a pas d’oxygène dans l’air, le feu ne devrait pas se maintenir lui-même, à moins que la glace ne soit en train de se sublimer, et…
De multiples déflagrations éclatèrent en même temps, et les flammes redoublèrent d’allant en convergeant vers Tali ; saturée de lumière, sa visière ne parvenait plus à la filtrer, et le monde se résumait à l’enfer bleu en face d’elle.
Tali sentit la corde arriver en bout de course, et, dans un geste désespéré, se hissa sur le rebord, l’Ixi toujours arrimé à son ventre. Elle roula par terre, alors qu’Isaac-Isabeau se ruait dans sa direction avec des poignées d’azote, qu’iel jeta sur ses jambes.
« On dégage, on dégage ! » cria Bulle, en continuant de tirer son équipage. Isaac-Isabeau battit en retraite, chassé·e par un grondement métallique. Une explosion plus violente que les précédentes secoua le sol, puis le mur de flammes gronda par-dessus le rebord. Bulle termina de rentrer la corde, puis prit Tali et l’Ixi sur ses fourches.
« Isa ! Monte ! »
Iel sauta sur le capot, avant de s’agripper à une main courante. Bulle accéléra, pourchassée par un tsunami bleu, dont les flammes, tordues dans des angles étranges par la faible gravité, évoquèrent à Tali les tentacules avides d’un monstre marin. Bulle continua de fuir, talonnée par la lumière, jusqu’à ce que le chariot, emporté par son élan, ne gravisse la pente de la dalle de granit d’un seul coup ; alors seulement, elle donna un coup de frein, qui, sur la surface plane, la fit partir en dérapage. Un drone jaillit du flanc du Courrier Sept, rattrapa le chariot, s’y amarra et lança son moteur-fusée à pleine puissance, parvenant tant bien que mal à le stabiliser.
Tali se détacha du chariot et roula par terre, Isaac-Isabeau venant à son secours pour la désangler. Le sol, au pied des pyramides, était parcouru de lueurs bleues, en train de mourir, et qui dansaient, dansaient, dansaient sous les étoiles.
« Malatesta, Malatesta, souffla Isaac-Isabeau. Nous avons le rescapé. Nous rentrons. »
Il faisait froid dans la cale du Courrier Sept, et Tali n’était pas complètement sûre que ce ne soit qu’un produit de son imagination ; le thermomètre mural, pourtant, affichait vingt-deux degrés. Peut-être l’hélium glacé de la Porte avait-il trouvé de quoi s’infiltrer dans son âme.
L’Ixi reposait devant elle, installé dans l’un de ces conteneurs réfrigérés que l’Astropostale utilisait pour transporter les échantillons médicaux. Bulle avait dû lui faire de la place, et avait retiré du conteneur toute une masse d’étagères en carton, qui béaient au fond de la soute, avec quelques colis qui n’avaient pu être livrés sur Gondwana. Le rescapé ne s’était pas réveillé. Ses yeux demeuraient fermés, sa forme inaccessible, bien protégée derrière sa combinaison, elle-même enfermée par le conteneur, et il n’y avait aucun échange possible, aucune parole transmissible, aucun signe de la main du sauveteur au sauvé ; juste, dans le cœur de Tali, le sentiment d’avoir, peut-être, par hasard, sauvé quelqu’un.
Elle ne voulait pas demander à Indira s’il était véritablement possible de ranimer l’Ixi, ou si elle n’avait fait qu’émettre une hypothèse pour la pousser à descendre ; la question n’avait aucune importance. Elle s’étira, entendit une articulation craquer, peut-être son dos, et pensa brièvement aux flammes qui venaient de lui engloutir les jambes, et qui avaient laissé de longues traces de suie sur une combinaison qu’elle ne réutiliserait pas de sitôt. La conscience d’avoir échappé de peu à la mort n’avait pas encore totalement percolé dans son esprit, elle le savait, et son arrivée, demain, après-demain, serait d’une grande violence. Isaac-Isabeau, aussi, en dormirait mal ; quant à Bulle, qui savait ce qui pouvait bien se tramer entre ses feuilles et ses lichens, mais elle non plus n’en sortirait pas tout à fait indemne.
« Hé, Tali, je vais entamer la check-list de décollage, grésilla la voix d’Isaac-Isabeau dans l’intercom. Tout va bien ? J’ai libéré la douche.
— J’arrive, j’arrive. Cinq minutes. »
Tali apposa la main sur le conteneur. Ses doigts s’arrêtèrent sur la vitre, et elle murmura.
« Hé…j’espère que tu t’en sortiras. Parce que ce serait bête, après avoir fait tout ce chemin, d’échouer si près du salut. Et si, en fait, tu es mort depuis bien longtemps, et que nous n’avons fait que ramener ton corps ici, alors sache que je ne t’en veux pas. On ne pouvait pas te laisser là-dessous, hein ? Non. Cela ne se fait pas, entre créatures pensantes. Surtout pas quand elles ont des vaisseaux spatiaux. On ne laisse personne derrière. Ni ici ni ailleurs. Ni aujourd’hui, ni jamais. Plus jamais, dans notre cas. Parce qu’on en a laissé quatre milliards, sous la poussière de notre planète, et que rien qu’un de plus, ce serait déjà trop. Allez. Au moins, je peux te garantir le décollage le plus doux possible. »
Tali rabattit une toile sur le conteneur, s’assura qu’il était correctement sanglé, puis se dirigea vers l’ascenseur.
« Tu parles toute seule, remarqua Bulle.
— Ce n’est pas nouveau.
— J’ai bien aimé le discours. »
Quand Tali s’installa à sa place dans le cockpit, elle venait de passer cinq minutes sous la douche, et embaumait le savon à la lavande ; ses cheveux étaient pris dans une serviette bien peu réglementaire, et soigneusement enroulée pour laisser passer les écouteurs de son casque. Isaac-Isabeau lui saisit la main, et elle grimpa sur son siège pour lae prendre dans ses bras. Leur étreinte dura de longues minutes, durant lesquelles Bulle disparut des écrans pour les laisser s’apaiser dans la proximité l’un·e de l’autre. Quand iels eurent fini, elle réapparut avec l’air amusé, et un bonnet à pompon sur son avatar.
« Moi, je trouve qu’on s’en est pas si mal sortis.
— Sans doute, approuva Isaac-Isabeau. Mais c’était très juste.
— En effet, ajouta Tali. Mais je n’ai aucun regret.
— Moi non plus. Tu sais, c’est idiot, mais tout à l’heure, pendant que tu étais avec le conteneur, j’ai prié pour notre rescapé.
— Je ne trouve pas cela idiot. Au contraire.
— Moi, un peu, contra Bulle. Ce n’est pas comme si nous savions quelle religion cet Ixi peut bien suivre, et s’il serait content ou non que nous priions pour lui. Mais…bah, je radote. Et je comprends le sentiment.
— Allez. Ne faisons pas attendre le Malatesta.
— Hé, Isa. Est-ce tu pourrais essayer de décoller le plus doucement possible ?
— Je peux donner au Courrier Sept une accélération plus délicate que d’habitude, oui, surtout avec une gravité aussi faible. Pourquoi, nous avons un problème ?
— Non. Juste pour que notre Ixi se sente bien. »
Iel sourit.
« Alors je nous ferai décoller très doucement. »
Les lumières du cockpit se tamisèrent automatiquement, alors que Tali allumait toutes les caméras extérieures pour, une dernière fois, laisser entrer l’immensité miniature de la plaine anonyme où le Courrier Sept avait atterri.
Les flammes avaient complètement disparu, et les pyramides comme les crevasses avaient été rendues à leur paix immobile. Le grand arc de la Porte montait vers le zénith sans soleil, et, de sa présence grise, dessinait une révolution de vingt-deux mille kilomètres, qui s’achevait exactement là où elle avait commencé, au pied du Courrier Sept. De son regard pourtant perçant, Tali ne voyait dans la mégastructure pas plus de sens qu’avant d’y atterrir ; contrairement à une planète, qui se révélait toujours un peu quand on y posait le pied, la Porte était parfaitement fermée à toute révélation du sol. Peut-être était-ce pour le mieux.
« Mise à feu dans trois minutes », dit Isaac-Isabeau.
Tali vérifia que son harnais était bien sanglé, puis, d’un coup d’œil sur l’une des caméras internes du Courrier Sept, que l’Ixi l’était lui aussi.
« C’est quand même dommage que les Ixi se soient ainsi annihilés…je suis sûre qu’on se serait bien entendus, dit Bulle. Quelle poisse. La Séquence a essayé de voyager plus vite que la lumière pendant vingt millions d’années, et n’a réussi à concevoir que des trous de ver morts-nés, les Voyageurs Oubliés n’ont jamais essayé, les Vriijs non plus, tandis que les Ixi se sont autodétruits en quelques siècles à peine…pourquoi on a réussi, avec le translateur ? On le mérite pas.
— Je pense que tu as la chaîne de causalité dans le mauvais sens, répondit Tali. Nous n’avons pas découvert le translateur, il nous a adoptés. Ergo, nous ne sommes pas ses utilisateurs : nous sommes simplement le moyen qu’il a trouvé pour voyager dans la galaxie, et nous faire aller là où il souhaite que nous allions.
— Tu as une preuve de ça, hors ton bon sens de navigatrice ?
— Aucune. C’est précisément ce qui rend cette hypothèse précieuse, à mes yeux. »
Isaac-Isabeau fit un geste de la main, très délicat, pour indiquer à Tali que le Courrier Sept allait partir. Alors, elle ferma les yeux, souhaita bon voyage à l’Ixi, et ne les rouvrit que quand l’éclat coruscant des moteurs traversa la pénombre.
FIN
Illustration par Bruno Werneck pour Eclipse Phase, sous licence Creative Commons CC-BY-NC 4.0