Sylphide à bicyclette

Le tribunal de la musicienne, partie 1

Timbre soviétique montrant une usine sidérurgique.


Ce soir, je chante sur la scène du Kino. Je suis pieds nus sur le parquet élimé, je porte mon vieux pantalon noir et cette drôle de veste à paillettes que j’ai chiné dans un marché gris du port fluvial. Je m’accroche à un micro à grille qui a connu le règne du roi Alphonse, à ma droite il y a Pauline à la guitare électrique, Emiko à la batterie, et aussi un punk des aciéries qui se retient à sa basse comme à une barque au milieu de la débâcle du fleuve. Mes mots rebondissent et grésillent dans les baffles, je n’ai aucune idée de la justesse de ma voix et ça n’a aucune importance. Je chante un texte écrit vingt ans auparavant et dont le parolier gît dans le grand cimetière de l’île des martyrs. Les mots raclent ma gorge et à la fin des phrases ils deviennent des trémolos de rage qui me font frissonner.

Je chante faux, maintenant je le sais, mais ça n’a aucune sorte d’importance, ni pour moi, ni pour la foule du Kino, il y a des punks des hauts-fourneaux, des vétérans des aciéries qui dodelinent de la tête en cuvant leur rhum, des adolescents qui dansent avec leur premier amour, ils ne sont que cinquante et pourtant cette vieille baraque qui a une tonne de plomb dans ses murs est pleine à craquer comme l’opéra un soir de première. Alors je continue de chanter, Pauline d’arracher des riffs à sa guitare, Emiko de maltraiter sa batterie hors d’âge, et ça continue de danser dans les effluves de tabac noir. Ma chanson parle du ciel bleu au-dessus des plaines de l’Oro, des champs de blé, d’une église en ruines, d’une forêt où déjà arrivent les feuilles d’automne, d’un amour d’adolescence, de la jeunesse écrasée par les chenilles grinçantes de la dictature, je continue de le déclamer jusqu’à tomber à court de couplets, alors je gronde, je murmure et sur les rivages de ma voix mourante viennent s’échouer les dernières notes de guitare. Je m’incline, je reprends mon souffle, et après un court silence j’enchaîne sur un autre morceau.

Celui-là est tout simple, sans batterie, juste Pauline sur trois notes perchées, une vieille balade de la vallée de l’Oro, une mélopée transmise de génération en génération pendant six siècles, des comtés de la grande-terre à la province royale et reprise par les ouvriers dans l’ombre des hauts-fourneaux. Elle parle du temps qui file, de la mélodie des rossignols, des églises de la Madone et des amours naissants entre bergères. Cette fois ma voix est douce et juste, comme autrefois, comme à l’opéra, de l’autre côté de la frontière, là dans la grande terre où le blé roule sous un ciel infini, où on m’a brûlé un lys dans la peau, je danse avec mon micro, même les punks sont suspendus à mes lèvres, et je me raccroche à la petitesse du Kino pour ne pas perdre pied, à la chaude présence d’Emiko et de Pauline, à l’humanité amassée de l’audience, à Jehanne la serveuse qui me fait des clins d’œil en jonglant avec ses verres, à la rouille qui s’écaille sous mes ongles, ça me fait sourire et je reviens sur terre dans le cône blanc d’un spot en train d’agoniser. À la fin de la balade, je murmure le dernier couplet, celui qui parle d’un cygne blanc et d’un cygne noir, mais qui en fait dit l’amour d’un homme pour un autre ; puis je laisse les applaudissements me glisser dessus, je salue et saute au bas de la scène. Pauline me suit avec sa guitare, Emiko refait le col de sa chemise et on s’achemine vers le comptoir. Les punks prennent notre place et s’installent dans un vacarme de chaises. Je m’éponge le front avec mon foulard. Je goûte un moment d’insignifiance au milieu de la cohue, la cible de tous les regards redevenue une ombre mouvante dans l’audience, puis Pauline me tape sur l’épaule et me ramène dans le brouhaha.

« Je crois qu’il va falloir que je remplace ma guitare. Elle vieillit mal. »

Emiko rattache ses cheveux noirs et s’envoie un verre de rhum.

« Qu’est-ce qui peut bien vieillir dans ce truc ? C’est pas une guitare acoustique. Le bois va pas te lâcher.

— Le son est de plus en plus grave. Les bobines des capteurs doivent être en train d’agoniser.

— C’est juste les baffles du Kino qui sont nulles. Tu craches tes décibels dans du matériel fabriqué sous Mahev, faut pas s’attendre à un miracle.

— De toute manière, je doute que l’acoustique soit la principale préoccupation de notre public, tempéré-je. Hein, Pavel ? T’entends encore quelque chose ? »

J’agite la main vers un métallo de Belica, qui répond en levant un pouce auquel il manque une phalange.

« Tu vois ? Maman disait déjà que le Kino était juste une machine à bruit il y a vingt ans.

— D’accord, d’accord, concède Pauline. Mais c’est pas avec du matériel antique qu’on va jouer sur de meilleures scènes. Tu vois me ramener à l’Autostrata avec cette guitare ?

— On ira pas à l’Autostrata. Ce sont des cons, dis-je.

— T’en veux toujours à Francesco, hein ?

— Il m’a samplé ma voix sans autorisation, mince !

— Au pire, ça coûte combien une guitare neuve ? demande Emiko.

— Je suis allée voir le catalogue Mogge, soupire Pauline. La moins chère dans l’entrée de gamme est à deux mille rèn. Je gagne cinq cents rèn par mois, laisse tomber. Je vais pas mettre quatre mois de salaire dans un instrument de musique. De toute façon, avec les gamins, j’ai pas d’épargne. »

Je hausse les épaules.

« Moi je n’ai pas d’enfants. Je pourrais compenser.

— Et donc tu gagnes un tiers de moins que nous deux, laisse tomber. Pauline, tu peux pas acheter local ? À mon avis, sur les deux mille rèn, tu dois bien payer la moitié en droits de douane.

— Je sais. Il paraît qu’il faut préserver l’industrie nationale. Putain ! On produit sept millions de tonnes d’acier par an, c’est pas notre faute si le reste du pays ne sait pas quoi en faire ! T’as vu les guitares de la manufacture de Loire ? Des banjos électrifiés, les machins. Je ne fais pas deux soirées avec.

— Si ça continue, il va falloir demander à Francesco.

— Pas question ! bondis-je. Du reste, il ne fait pas de rock, lui. Juste du disco énervé. Il a pas de guitares.

— Il appelle ça de l’électro, sourit Emiko.

— Ouais. Arrêtez avec lui. La scène de l’Autostrata, c’est pas non plus la gloire ultime.

— Attends, il presse des cassettes, quand même !

— Mais il ne passe pas à la radio.

— C’est pareil pour tout le monde dans ce trou.

— Ah ça, pour recycler des chants de grève ou passer des balades sirupeuses, il y a du monde, mais pour la nouvelle musique, nada. Enfin. Je vais ajouter une guitare à la liste des fournitures du groupe. Je vous préviens, ce sera en sixième place, derrière les bouchons d’oreille.

— Faut pas trop se plaindre. Il y a un an on jouait dans la rue, maintenant on est au Kino, j’ai connu pire comme début de carrière. »

Jehanne s’approche de nous. Ses cheveux décolorés cascadent sur une chemise blanche où brille le logo du Kino, une caméra noire tenue à bout de bras par une souris. Elle nous fait glisser trois nouveaux verres de rhum.

« Allez, arrêtez de vous plaindre ! Le public vous aime bien et moi aussi. Hé, Rebecca, tu sais que pas une semaine ne passe sans qu’un client, parfois une cliente, demande le numéro de téléphone de la belle brune qui chante sur notre scène ? Mais je sais que ça t’intéresse pas. Hélas ! »

Je lui souris. Mon asexualité est de notoriété publique dans mon cercle artistique. Si à l’époque mahéviste cette inclination m’aurait valu d’être inscrite au registre des perversions, désormais je sais que ce n’est qu’une aimable particularité. C’est ce qu’on m’a dit lors de la visite annuelle chez le médecin du travail. C’est quelque chose qui arrive. Je suis normale. Je suis une bonne socialiste. J’ai donc le droit d’être heureuse.

« Dis donc, dit Pauline. Tu pourrais rediriger les admirateurs vers la jolie tête blonde qui joue de la guitare.

— Ou la tête brune derrière la batterie ! ajoute Emiko.

— Ah oui, mais on ne vous demande pas avec autant d’enthousiasme. En plus vous êtes mariées et mères. Je suis dans l’obligation déontologique de ne pas donner suite. »

Soudain vacarme. Un ouvrier pousse la porte de service du Kino et débarque dans notre dos. Imperméable aux notes des punks, il s’approche du comptoir, refait le nœud de son catogan, remet ses lunettes sur son nez aquilin et adopte l’allure générale d’un individu qui a quelque chose à faire. Je lui donne un léger coup de coude.

« Salut, Akkö. Si tu comptes m’écouter chanter, tu viens de me rater d’un quart d’heure.

— J’aurais bien aimé, mais je ne viens pas pour l’amour de l’art. Tu as quelque chose d’autre à te mettre ? »

Il lorgne ma chemise à paillettes comme s'il s'était agi d'un animal exotique.

« Non. Je comptais faire la tournée du port après le concert.

— Il va falloir remettre ça à un autre jour. On a un blessé sur le chantier de Taïga-Sud.

— Il est neuf heures, ça ne peut pas attendre demain ?

— Non. C’est grave. Viens, je suis garé derrière. »

Je repose le verre et me cogne le poignet sur le comptoir.

« Je dois y aller. Désolée, les filles.

— C’est ça, soupire Pauline. Bonne nuit. »

Je me dirige vers les toilettes pour échanger mes escarpins contre des chaussures de ville et descends par la porte des artistes. Akkö m’attend, accoudé contre la portière de l’Otoca bleu-jaune avec l’inscription MILITSIA peinte sur le capot. Il semble déterminé à conduire, ça ne me gêne pas. Même sur les derniers modèles, la direction est raide, les freins périlleux et le moteur électrique semble avoir été emprunté à un char d’assaut. Je m’engouffre dans l’Otoca et me fais agresser par des effluves de tabac froid et de fluide à batteries. Akkö démarre.

L’Otoca mord les pavés de l’arrière-cour du Kino et s’engage en silence sur la voie réservée aux trolleys. La pluie cesse. À travers la vitre embuée, je distingue les échos déformés de la nuit métallique et les éclats des réverbères qui tapent sur le capot. Les toits de zinc des anciens hôtels de la nomenklatura reflètent les lueurs de l’industrie au travail. L’horizon est une forêt de cheminées ; celles des haut-fourneaux, des aciéries et des piles nucléaires qui se découpent contre les collines boisées des coteaux de l’Oro. Dix millions de tonnes d’acier par an, dix-sept mille habitants, dix kilomètres sur quinze, toi, le combinat syndicaliste d’Orostal, tu es la plus grande usine sidérurgique du monde et tu contiens en ton sein la somme sensible de mon existence. Dans la nuit, tu es un dieu ronflant, et je me demande quelle épreuve tu viens de m’envoyer.



J’ai froid. Ma veste a pris la couleur des pavés.

« Bon, Akkö, fais-moi un topo.

— Les ouvriers de Taïga-Sud ont trouvé un blessé grave dans le terrain vague du vieux haut-fourneau, il y a une heure, j’ai pris l’appel. Cela ne m’amuse pas plus que toi de faire des heures supplémentaires, et ce n’est pas comme si on nous les payait. »

Je ne relève pas. Je n’ai aucune raison de me plaindre de mon statut. L’indemnité syndicale d’une inspectrice de la militsià me place sur le deuxième échelon national, à côté des soudeurs, des métallos et des conducteurs de train. J’ai aussi droit à une bonne avance sur les listes d’attente pour l’électroménager, qui m’a déjà permis de récupérer un lave-linge, un frigidaire et un analogue. J’ai l’espoir d’acquérir un four avant la fin de l’année, ce qui me permettra d’enfin arrêter d’emprunter celui d’Emiko.

L’Otoca s’arrête au fond du boulevard, freine et s’engage sur une piste de maintenance. Je soupire en apercevant les néons rouges de l’Autostrata, qui siège de l’autre côté de la rue.

« Ils ont foiré à quel point, les camarades de Taïga ? Tu penses que c’est de la négligence, ou le blessé a commis une faute ?

— Je sais pas. La victime s’est pris un crochet de grue sur la tête. C’est peut-être juste de l’usure matérielle. Dans tous les cas, le responsable va passer un sale quart d’heure. »

L’Otoca traverse un bois d’agrément, passe sous un pont ferroviaire, puis s’arrête en face d’un espace industriel couleur de rouille. Du complexe Taïga-Sud, le premier à s’être installé à Orostal dans les années vingt, il ne reste que l’écrasante perspective verticale d’une cheminée de briques et un squelette de métal dont seules les équipes de démantèlement osent profaner le mausolée. Deux ouvrières en tenue jaune font le planton devant le portail d’entrée, exercice des plus vains, car je connais au moins trois autres passages pratiqués par les intempéries dans le mur d’enceinte. Trois sœurs-thaumaturges sont penchées sur une silhouette étendue au sol, leur ambulance est garée à l’ombre d’une pelleteuse avachie. Je me retiens d’inspirer, de peur que mes paillettes ne fassent subitement irruption dans la chape de pénombre qui plane sur Taïga. En claquant, la porte de l’Otoca m’arrache un frisson. Le froid est une lame qui porte la senteur de l’industrie aux aguets, huile, graisse et guano.

Je suis Akkö dans le terrain vague. Le sol est jonché de gravats, comme si des chars s’étaient battus pour l’usine, et une lune timide pointe à travers les orifices pratiqués par le gel dans la cheminée du haut-fourneau. La victime est étalée entre deux plots de béton, face contre le brancard, et sous elle s’est épanouie une corolle de sang noir. Le crochet de la grue gît à quelques mètres, luisant. La thaumaturge en chef se retourne et secoue la tête. L’air aussi las qu’au lendemain d’une défaite du sporting d’Orostal au football, Akkö sort son enregistreur à cassettes et pousse le bouton. Sa voix m’ancre dans la réalité du moment.

« Inspecteurs de la militsià Kelina Akkö et Rebecca Pavli, début d’enregistrement. Nous sommes le troisième jour de l’hiver, quatre-vingt-seizième année du Grand Siècle. Il est vingt-et-une heure passées de dix-huit minutes. Nous nous trouvons sur le terrain vague du site de démolition du haut-fourneau de Taïga-Sud. Nous sommes en présence d’un mort dont le décès vient d’être confirmé par les sœurs-thaumaturges arrivées sur place avant nous. Je certifie que le lieu n’a pas été altéré depuis l’appel à la militsià. »

Je mets un genou en terre et enfile une paire de gants d’examen.

« Rebecca Pavli. La victime est un homme à l’âge estimé entre cinquante et soixante ans, ethnicité ceriséenne. Il est vêtu d’un manteau brun, d’un casque de chantier, d’une chemise de lin, d’un pantalon de travail noir et de chaussures de sécurité fabriquées par les ateliers Belica. Il porte une montre sans marque au poignet droit. Le sujet présente un traumatisme crânien violent avec traversée du casque, sans exposition de l’os, causé par la chute du crochet d’une grue située à son aplomb. Le reste du corps est superficiellement intact. Il y a un portefeuille dans la poche droite du pantalon, je le prélève et l’ouvre. Ce dernier est en cuir artificiel. Le battant droit contient vingt-cinq rèn en billets de cinq, ainsi que seize pièces de dix centimes et deux coupons d’alimentation. Les documents sont au nom de Piotr Liztja, soixante-deux ans, retraité. Un examen à la lampe torche révèle un filigrane authentique. Je déclare ainsi le sujet identifié. »

Akkö coupe l’enregistreur. Je me tourne vers l’une des ouvrières laissées pour garder la porte.

« Qu’est-ce qu’un retraité faisait à cette heure-ci sur le parvis ?

— Liztja travaillait ici avant qu’on arrête définitivement Taïga-Sud, il y a dix-huit ans. Il a un contrat avec le syndicat de démolition, comme il connaît très bien les lieux, il vient nous aider à coordonner le démantèlement des parties les moins bien documentées.

— Et il travaille de nuit ?

— Non, son quart finit à dix-huit heures, mais parfois il reste plus tard. On avait un problème avec une ligne électrique qu’on ne parvenait pas à trouver sur les plans, alors il a fait un peu de rab pour assister les déblayeurs qui finissent à vingt heures.

— Est-ce que la grue était encore en activité ?

— Non. Le grutier a tout replié vers seize heures.

— Je vais avoir besoin des registres de maintenance, de la liste des utilisateurs de la grue ces dernières quarante-huit heures, ainsi que du registre du personnel présent sur le site aujourd’hui.

— Bien sûr. On vous apporte ça dès demain, je fais passer le mot à l’administration.

— Rebecca, on va voir la grue. »

Akkö fouille dans l’Otoca, en sort une épaisse lampe électrique cerclée dans un coffrage jaune, l’allume et la tourne vers la grue. Le cercle blanc découpe une scène de théâtre dans le squelette roussi du hangar ; tout autour de la machine dégueulent des entrailles faites de soles mortes, de coursives percées et de tuyaux éventrés. Des générations de pigeons on fait leurs besoins dans le mausolée de Taïga-Sud et le guano couvre tout d’un voile beigeâtre. La carcasse d’un coléoptère militaire est encore prise dans les câbles crachés par le plafond, personne n’est allé risquer sa vie pour le libérer. Quel intérêt ? Tout partira dans le dynamitage du hangar prévu pour le début de l’année prochaine. En attendant, le cockpit sert de latrines aux piafs.

Je passe un harnais, un casque, des chaussures de sécurité et je suis Akkö le long de l’échelle qui grimpe à la cabine de la grue, quinze mètres au-dessus du sol. Notre arrivée chasse une mouette à l’air renfrogné. Akkö darde sa lampe à l’intérieur de la bulle vitrée et la fait luire comme une goutte de quartz. Je me glisse à l’intérieur. Akkö rallume son enregistreur.

« Kelina Akkö. Nous examinons la grue.

— Rebecca Pavli. Je suis dans la cabine. J’inspecte les commandes. Elles sont basculées en position réglementaire de repos, tous les leviers sont en butée. Les verrous sont posés. L’interrupteur général est basculé en position de veille et la clef n’est pas sur le contact. J’en déduis que la grue a été correctement repliée après utilisation. Je passe à l’analogue. »

Je bascule l’interrupteur général ; l’écran bombé de l’ordinateur vibre en émettant une lueur verdâtre. Il me crache son invite de commandes à la figure, sans plus de façons : lui aussi trouve qu’il est trop tard pour travailler. Je finis par lui faire accepter d’afficher l’historique de fonctionnement de la grue.

« Là, ça devient intéressant. Cinq minutes avant que Litzja ne soit repéré par les ouvriers, je vois un ordre d’ouverture et d’éjection du crochet. Il s’agit d’une commande d’urgence, destinée à empêcher la grue de basculer en cas de perte du contrepoids. L’exécution est automatique.

— Mais le contrepoids est toujours en place.

— Exact. Les dalles de béton sont toujours là. Il n’y a pas non plus eu d’ordre manuel, car l’interrupteur correspondant n’a pas été basculé, ni n’a laissé de trace dans le registre. Donc l’ordinateur, seul, sans sollicitation externe, a décidé de larguer le crochet au moment où Liztja passait sous la grue.

— Est-ce que la grue dispose de caméras de surveillance ? »

Je jette un coup d’œil à l’épais manuel stocké sous le siège.

« Oui. Deux caméras pour assister le grutier, dont une à l’avant, avec un angle de vue parfait sur l’endroit où Litzja a été percuté par le crochet.

— Est-ce que ces caméras sont accessibles à distance ?

— Je ne vois aucune raison pour que ce ne soit pas le cas. Les caméras sont accessibles par l’ordinateur de bord via un faisceau de fibre optique standard et la grue est reliée au réseau de Taïga. »

Akkö coupe l’enregistreur.

« Donc l’ordinateur a été piraté.

— Ou alors un circuit a perdu la boule. Ne sautons pas aux conclusions.

— Passons chez Liztja. J’ai regardé son dossier en venant, il a une compagne, il faut lui annoncer le décès. »

La mouette que j’ai chassé revient à tire-d’aile, se pose sur le verre et reste parfaitement silencieuse. Rien vu, rien entendu, hein ?



La pluie est venue d’un coup avec des hallebardes glacées qui raclent les rues et étouffent les lueurs des réverbères. L’Otoca ronronne et le toit cliquette comme si une armée de dactylographes avait élu domicile dans l’épaisseur de l’acier bleu. Une sœur-mortuaire est passée juste après notre descente de la grue et a officialisé le décès, les sœurs-thaumaturges ont évacué Liztja, j’ai posé les scellés sur la grue et Akkö a condamné le terrain vague de Taïga-Sud. L’horloge du gratte-ciel Nevski sonne vingt-deux heures. Je pense à la Madone d’Orostal, à sa statue disposée à l’aplomb exact du dôme de la basilique et que les mahévistes ne sont pas parvenus à dynamiter sans risquer de faire s’effondrer tout le bâtiment et d’entraîner le haut-fourneau de Belica dans sa chute. J’ai perdu ma foi quelque part entre ici et la frontière de Lys, mais je ramène quand même ma main contre mon cœur en signe de prière, pour Liztja, pour cet homme que je ne connais pas et qui a reçu un crochet de grue en travers du crâne par l’action d’une ligne de code. Akkö se gare au pied d’un alignement d’immeubles de béton et jette sa cigarette par la fenêtre. Notre défunt habite quelque part dans cet amoncellement de balcons et de garages à vélo, comme les trois quarts des métallos d’Orostal.

« S’il te plaît, couvre ce truc. On peut pas aller annoncer un décès avec ta veste à paillettes.

— Hé bien vas-y tout seul.

— Le protocole dicte qu’on doit être deux. Regarde dans la boîte à gants. » J’y trouve une veste de fourrure, de la vraie, sans doute du vison, qui porte au revers l’emblème d’une marque de haute couture lysienne. Un petit morceau du vieux royaume en terre socialiste. Il a l’air perdu.

« D’où ça vient ? Tu as vidé un coffre de la douane ?

— De la garde-fleuve. Il y a eu une saisie le mois dernier et quelques vestes sont tombées du camion. Le cours du manteau de vison au marché gris est de sept cents rèn pièce, je me suis dit qu’avec trois neveux, je méritais une petite prime. Il vaut mieux que cette veste finisse sur les épaules d’une soudeuse que sur celles d’une apparatchik de la capitale, non ?

— Tu déconnes, Akkö.

— J’optimise mes revenus. »

Je déplie le manteau. Il me fait l’effet d’un morceau de nougat pourri.

« Je gagne vraiment pas au change.

— Mieux vaut ressembler à une mamie royaliste qu’à une danseuse disco pour annoncer un décès. »

La nuit s’est arrêtée autour de nous. Douze monolithes de béton montent d’une place envahie d’aulnes et de cyprès ; les fresques sur les murs dépeignent des métallos au travail dans la lumière dorée de Taïga-Nord. Au coin des bâtiments, les images se recouvrent pour former un seul et même tableau qui inonde la pénombre d’orange et de jaune. Nous traversons le jardin d’enfants, rempli de jouets abandonnés, et nous présentons à une concierge qui nous indique l’étage où résidait Liztja. Le dossier du recensement mentionne que la compagne de Liztja s’appelle Paula Venberg et a cinquante-huit ans. Je laisse Akkö passer en premier, il toque, personne ne répond, je finis par sortir un passe et déverrouiller la serrure. L’odeur sèche de l’appartement entre dans le couloir – un mélange de lessive terminée, de désodorisant et d’algue séchée – puis j’entends un crissement affairé et un chat de gouttière me saute dans les pattes. Je le soulève et le repose à l’intérieur. Après avoir ronronné dans mes jambes, il disparaît dans le salon.

« Je crois que ce n’est pas la peine de se fatiguer à chercher Venberg, souffle Akkö. Regarde. »

Il indique une commode où trône le portrait en noir et blanc d’une cinquantenaire aux yeux clairs et à la figure douce, assortie de la mention à Paula, 37-89.

« Décédée depuis sept ans.

— Sauf que l’appartement est dimensionné pour un couple.

— Liztja a dû tirer des ficelles. Il n’est pas très dur de faire oublier un décès aux services du logement. »

Le crime est dérisoire, mais il a son importance, car il signifie que le retraité avait, d’une manière ou d’une autre, des appuis en haut lieu. Je ne trouve pourtant aucune trace visible de corruption ; l’appartement est très chichement décoré, avec juste quelques tableaux sans valeur accrochés au mur, qui représentent des scènes de campagne et de mer dans un style réaliste-socialiste d’un ennui à mourir. La batterie de cuisine porte le sceau de Taïga, c’est sans doute un cadeau de ses anciens camarades. Je compte une télévision-radio, un frigidaire, un four, une plaque de cuisine, un lave-linge, les clefs d’une motocyclette, rien de surprenant pour un ex-métallo. Je complète mon inventaire par l’étage : une chambre aménagée et un lit simple. Les livres sur les étagères sont des romans de gare quelconques et la garde-robe tout aussi passe-partout. Rien n’indique un train de vie dispendieux.

« J’ai du mal à croire qu’il n’ait employé ses relations que pour garder cet appartement après la mort de Venberg, dit Akkö. On ne meurt pas pour un passe-droit aussi mineur…

— Rien ne dit que cet appartement ait un quelconque rapport avec un possible meurtre.

— Je sais, mais pour l’instant, je ne vois rien d’autre à quoi se raccrocher. »

Par acquit de conscience, je fouille dans le fatras parfumé de l’armoire à vêtements au-dessus du lit. Un portrait de Liztja trône au-dessus d’une pile de chemises, trop haut pour qu’il ait pu le voir chaque jour au saut du lit, mais suffisamment mis en évidence pour qu’il fasse partie intégrante de la décoration. Je fais redescendre la photographie parmi les hommes. Sur la plaque de verre, Litzja a vingt-cinq ans de moins et trente kilos de plus.

« Putain ! » lâche Akkö. Il y a de quoi. Le Liztja du portrait est vêtu d’une veste d’uniforme rouge-vert avec des épaulettes d’argent et d’une casquette frappée de l’étoile mahéviste à cinq branches. Une médaille est accrochée avec du scotch au revers, les palmes du peuple, la deuxième plus haute distinction mahéviste, accordée pour services rendus à la patrie en temps de paix ; je la saisis comme on prend un talisman, la fait rouler dans ma paume et m’assure de son poids, signe qu’elle est authentique. Litzja était un homme de la Spécial Politsià, Sépa dans les documents officiels, Spépo pour les apparatchiks et les punks, juste la police pour le commun des mortels, les chiens de garde de Kaj Mahev, les hommes qui nous enfonçaient le canon de leur automatique dans les côtes avant même de s’annoncer, la machine à transformer du papier en monceaux de corps et à nouveau les corps en papier. Et lui, là, sur la photo, il sourit comme un ange.

« Pourquoi ça ne figure pas sur sa fiche au recensement ? demandé-je à Akkö.

— Le département de politsià d’Orostal comptait sept cents personnes. Il y a eu cinq cents condamnations en tout, le reste est passé entre les mailles du filet, putain de rats…ils ont fait cramer les archives, sans témoignages directs, on n’a rien. Liztja a très bien disparaître dans le chaos de la révolution.

— Et ensuite, il se serait réinventé un passé civil ?

— Ce n’est pas improbable. Les aciéries étaient à l’arrêt, on crevait de faim, tout le monde voulait se barrer, t’es passée par là, toi aussi. Pendant quelques jours, il suffisait d’un bidon d’essence, de cinq cents rèn et d’un fonctionnaire peu regardant pour se refaire une vie. Un faux passeport, des faux certificats de travail et voilà tout. Piotr Liztja, lieutenant-brigadier de la Sépa, décoré par Kaj Mahev en personne, devient Liztja Piotr, retraité de Taïga aux états de service irréprochables, syndiqué et en couple depuis trente ans. Pas la dernière fois que ça arrive.

— Quinze ans depuis la révolution, c’est long. Pourquoi personne ne l’a dénoncé ?

— Qui aurait pu le dénoncer, exactement ? Un ancien collègue qui aurait reçu le même traitement ? Les tribunaux de réparation n’accordent plus de remises de peine pour coopération avec la justice, qui va risquer dix ans de prison pour faire tomber un retraité tranquille ? En plus, un lieutenant-brigadier de la politsià, ça savait rendre service. Les occasions ne manquaient pas. Un imprimeur oublié dans une rafle, une porte malencontreusement laissée ouverte lors d’une arrestation, ou alors un rival en amour qu’on fait arrêter et qui par malheur se fait descendre en tentant de s’évader… punaise, il pourrait même avoir eu des appuis dans la nomenklatura. On a dû lui renvoyer l’ascenseur, voilà tout.

— Jusqu’au moment où il est devenu gênant. Son éventuel meurtre pourrait être un solde de tout compte pour ses années de service.

— Ou alors d’autres vétérans de la politsià avaient peur qu’il cause avant de mourir. Il y a des centaines de corps qu’on n’a jamais retrouvé et ça ne m’étonnerait pas que Litzja en ait enterré quelques-uns lui-même.

— Ce qui me tracasse, c’est la visibilité du crime. Si quelqu’un avait voulu supprimer Liztja, il aurait versé de la ricine dans le thé ou lui aurait vaporisé du cyanure dans la figure. La grue, ça ressemble plus à un message.

— Justement. Il y a forcément d’autres retraités de la politsià à Orostal. Peut-être que le sort de Litzja est censé leur faire peur.

— On spécule dans le vide. Il est tard, on a pas les idées claires.

— Tu n’as pas tort. Je vais poser des scellés sur la porte et on reprendra tout ça à tête reposée. Je te ramène ?

— C’est gentil. »

Je prends l’appartement en photo avec mon vieil Electronika-58, j’aide Akkö à dérouler son scotch jaune sur les meubles et je m’esquive dans le parc. Il s’accoude contre le capot pour fumer ; les volutes de tabac s’effilochent en un brouillard blanchâtre autour de sa tête de renard arctique. Le regard tourné vers les étoiles, il a l’air de vouloir prendre leurs secrets rien qu’avec la noirceur abyssale de ses pupilles.

« Tu sais quoi ? Si je n’étais pas inspecteur, je n’en aurais strictement rien à foutre. Un ancien de la Spépo mort, c’est comme un animal écrasé, on laisse ça sur le bord de la route, on nettoie la bagnole et on continue.

— Je croyais que ton peuple respectait les animaux.

— Qu’est-ce que tu sais de mon peuple, de toute manière ? »

Je hausse les épaules. Nous ne faisons équipe que depuis trois mois et nos vies respectives nous sont restées impénétrables : d’Akkö, je ne sais que ce m’évoquent les traits de son visage et je devine que ce ne sont que des clichés empreints d’exotisme facile. Il expire une nouvelle bouffée et darde le bout rougeoyant de la cigarette à la face de l’étoile polaire, qui brille au-dessus des immeubles.

« Ma terre est un pays que vous appelez le Kiln et qui a le malheur de se trouver entre Cerisier et Firmament. Les premiers dolmens de mes ancêtres sont à deux cents kilomètres d’ici, au bout d’une route défoncée que cette pauvre Otoca ne pourrait jamais supporter. En vérité, à ce pays nous ne donnons pas de nom, c’est juste le nôtre. À l’école, tu as dû apprendre un ramassis de conneries, que nous portons des tuniques de laine bariolée, que nous chassons le renne et que nous voyons danser les âmes de nos morts dans les vagues des aurores polaires. Tu as aussi dû apprendre un nom : Kilnites. C’est une insulte. Dans notre langue, nous sommes les Kaulà, les enfants du grand blanc. Et nous ne vénérons pas les animaux. Nous considérons simplement que les bêtes de somme, les bêtes sauvages et les chiens de garde méritent le respect. Mais pour le chien errant qui dévore les rennes, je n’ai aucun égard et je n’en attends pas. Pareil pour la politsià.

— Tu ne trouveras aucun contradictoire en moi. Mon premier souvenir de Cerisier, c’est la politsià qui triait les réfugiés de Lys au poste-frontière. Intellectuel ou prêtre, tu passes pas. Ouvrier qualifié, tu passes. Jeune femme célibataire, ça dépend, si tu as un certificat de moralité et une promesse de mariage avec un bon mahéviste, tu passes. Maman avait appris la plomberie sur le tas avant son exil, alors la politsià a ouvert la barrière, mais moi j’étais trop jeune pour faire des gamins et j’ai traversé dans le réservoir d’un camion en échange de six cents rèn. Au deuxième poste-frontière, la politsià a battu maman parce qu’elle n’avait plus d’argent à leur donner. Mais ils l’ont quand même laissé passer. Il faut croire que Cerisier avait vraiment besoin de plombiers.

— Et maintenant, te voilà inspectrice Rebecca Pavli.

— J’ai toujours eu peur que le peuple se retourne une fois de plus contre les immigrés. Je me dis qu’être dépositaire de la loi peut me protéger.

— C’est une motivation comme une autre. Je peux la respecter. »

Il écrase sa cigarette dans un étui en ivoire de narval.

« Je suis passé dans les prisons de la politsià. Dix jours sans dormir ni manger, si ça se trouve, c’était Litzja derrière la vitre sans tain. Maintenant c’est lui qui traîne avec sa cervelle dans le gravier et moi qui fume sous les étoiles. Un meilleur Kaulà y verrait matière à écrire une ballade, hélas je chante faux. Grimpe. On s’en va.

— On fait quoi, pour le chat de Litzja ?

— Je vais envoyer un vétérinaire. La pauvre bête mérite un meilleur maître. »

Akkö démarre. L’Otoca part sur les pavés avec un murmure grésillant et le brouillard montant efface les fresques dans la lunette arrière.

Partie 2
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