Le tribunal de la musicienne, partie 2

Notre bureau de district se trouve sur Grande-Rue, le boulevard qui court sur un kilomètre entre le port fluvial et la gare de fret. C’est un lieu de passage, où les trains chargés d’acier grondent trois fois par jour et dont les devantures donnent sur les ateliers affairés de Belica ; dans les étages de béton, secrétaires et ingénieurs font tourner la grande machine prolétarienne. Techniquement, Orostal ne possède plus de forces de police. La doxa syndicaliste considère le crime comme l’expression d’un échec de la société, et ainsi la criminalité est d’abord et avant tout du ressort des services sociaux, garants du bien-être et du respect de la volonté du peuple. On ne sort la militsià que pour les affaires les plus sérieuses, et ainsi je me retrouve la plupart du temps à investiguer des décharges sauvages. Je sais que dans certains pays étrangers, les policiers passent l’essentiel de leur temps à sanctionner les véhicules mal garés et à mettre les ivrognes en taule, et je suis heureuse de ne pas avoir à le faire. Je n’ai pas l’âme d’un malfrat en uniforme.
Nous avons droit à trente mètres carrés : mon espace de travail, celui d’Akkö et le garage de l’Otoca. Au rez-de-chaussée, il y a un salon de thé pour machinistes dont l’enthousiasme déborde de temps à autre jusqu’à envahir le pas de ma porte avec des fêtes improvisées. Tant que notre antre reste intact, je ne bronche pas. De toute manière, la plupart des fêtards sont des habitués du Kino, je ne vais pas me les mettre à dos. Mon royaume mesure neuf mètres carrés, mes sujets sont une palanquée de dossiers, du matériel de terrain qui a fait deux révolutions et un terminal analogique que je soupçonne fortement d’être de la contrebande officielle. Jamais les petits espaces ne m’ont troublé. En arrivant de Lys, on nous a jetés avec maman dans la cage de béton armé d’un immeuble pour les rebuts d’Orostal, qui aux dernières nouvelles a été reconverti en ferme fongique après s’être avéré trop inconfortable pour la volaille en batterie. J’en ai gardé des coudes cagneux, un nez cassé lors d’une descente de la politsià et un émerveillement de gamine devant les vingt mètres carrés de mon appartement.
Je fais chauffer le samovar et sors le petit-déjeuner. Une allocation spéciale doit nous permettre de nous nourrir sur place mais son montant n’a pas été rehaussé depuis la révolution, et avec l’inflation, les dix coupons hebdomadaires représentent à peine de quoi acheter une baguette de pain par jour. Akkö a abandonné et vient au bureau avec son lard de renne et ses mandarines ; moi je ne désespère pas, je me dis qu’au bout d’un moment le ministère finira bien par agréer aux demandes du syndicat des inspecteurs. En attendant, j’achète un quignon de pain chaque matin et je ramène les fruits et le porridge de mon frigidaire. Mon médecin me dit que je ne mange pas assez, mais comment pourrait-il savoir qu’à seize ans, une pesée faite dans les douches de Taïga-Nord m’a donné à peine quarante kilos et que jusqu’à mes vingt ans je n’ai fait qu’un repas par jour ? La famine est ma ligne de normalité.
« Salut, dit Akkö en passant le nez par la porte de service. Tu as bien dormi ?
— Non. Je n’aime pas me coucher après vingt-deux heures.
— Embêtant pour une future bête de scène.
— Les concerts du Kino sont à vingt heures. Tu le saurais si tu venais me voir de temps en temps.
— Mais à l’Autostrata, c’est à vingt-deux heures.
— M’en parle pas.
— C’est quoi ton problème avec Francesco ?
— Il a samplé ma voix sans autorisation pour une de ses chansons. Je me retiens de lui flanquer une assignation pour violation de mes droits de propriété intellectuelle. Je ne sais même pas ce qu’il m’a trouvé. Je suis pas une soprano.
— C’est vrai. Tu es plutôt alto.
— Tu t’y connais ?
— Je fais semblant. Avant de faire sauter des voitures, je les réparais. J’ai été le garagiste personnel d’un apparatchik de Taïga-Sud pendant quelque temps. Et puis il a déplu à un proche de Mahev et le lendemain on a trouvé son corps bouffé par des cochons. C’étaient des choses qui arrivaient. Reste qu’il aimait l’opéra et que je me souviens de quelques bribes de nos conversations.
— Tu as du nouveau sur Litzja ? »
Il engloutit une tartine de miel.
« Et que veux-tu qu’il y ait de nouveau en une nuit ? Les soeurs-mortuaires confirment la cause du décès, on le garde à la morgue jusqu’à l’enterrement.
— On fait pas d’autopsie ?
— La médecine légale a vraiment mieux à faire. Et puis bon, il a reçu un crochet de grue sur la tête. Je vois mal ce qu’une autopsie pourrait nous apprendre de plus. Que Litzja avait le cœur fragile et un ulcère à cause du remords ?
— Et pour Taïga ?
— J’ai appelé la direction ce matin. On a rendez-vous dans une heure, tu viens ?
— J’accours. Roule, princesse. »
L’Otoca glisse dans les rues trempées. Nous entrons dans le complexe de Taïga par la route qui contourne le port fluvial où les péniches soufflent et ronchonnent en déchargeant la houille et le minerai de fer. De là, les matières premières sont prises en charge par des tapis roulants et cheminent vers les terrils où s’agite une paire d’excavatrices nucléaires. Taïga est une machine à émettre de la chaleur, dont le sous-produit anecdotique est trois millions de tonnes d’acier par an. De la cokerie qui produit le combustible pour les hauts-fourneaux jusqu’au convertisseur qui délimite le domaine chimique de l’acier raffiné, en passant par l’usine d’agglomération et les foyers de fonte, c’est tout le paysage devant nous qui devient une collection de feux rouillés d’où s’évaporent des tombereaux de pluie. Une noria de trolleys-camions nous hèle alors que nous passons devant l’usine la plus récente du complexe, la cokerie Taïga-Trois. Elle n’a que dix ans et pourtant se fond déjà dans l’architecture plus ancienne comme si elle avait toujours fait partie du complexe ; entre l’oxyde de fer exhalé par les hauts-fourneaux, la poussière de houille, la peinture anti-rouille qui a la couleur de cette dernière et les rigueurs de l’hiver qui craquellent le goudron, on dirait que Taïga a subi un bombardement nucléaire. La brume finit par nous engloutir au moment où nous dépassons les lignes d’approvisionnement de la cokerie.
Akkö renâcle et gare l’Otoca sur le parking de l’administration. La direction n’a envoyé personne pour nous accueillir, mais je remarque, soigneusement dissimulée derrière un camion, une Otoca jaune qui vient de l’usine d’Arkansk, à l’autre bout de la ville. Qu’est-ce que ses métallos font là ? Peut-être que Litzja y avait des amis, ou alors d’anciens collègues de la politsià s’y cachent encore.
L’administration de Taïga est juchée au-dessus de la ligne de laminage, où travaillent des machines obstinées qui servent à découper et affiner l’acier encore malléable en provenance des convertisseurs. La coulée matinale vient d’avoir lieu et une activité fébrile règne sur la chaîne. C’est toute une constellation d’étoiles ambrées qui s’offre à moi dans la distance que me permet d’observer la passerelle qui mène aux bureaux ; le travail à chaud de l’acier sauvage fait naître une rivière de feu sous mes pieds. Le volcan me crame les joues. Les métallos nous regardent. Le motif de notre visite ne doit pas faire mystère, j’imagine que la nouvelle de la mort de Litzja est aussi secrète que la liste des conquêtes extra-conjugales de Pauline. Akkö me presse du coude. Je sais qu’il n’aime pas traîner dans les chaînes terminales de Taïga. Il préfère le haut-fourneau de Toundra, loin dans la campagne enneigée, où les coulées ont une couleur sèche et où la matière intermédiaire surgit du sol comme par l’entremise d’un esprit.
Retour à la réalité, sortie de la chaleur, entrée dans la tiédeur blanche des bureaux, isolés du reste de Taïga par une porte à triple vitrage. On ne se présente pas aux secrétaires à l’accueil, tout le monde nous connaît déjà. Une grande tige empressée m’explique que Maria Loubianka, la secrétaire syndicale de Taïga, nous attend dans la salle de réunion au bout de l’aile. Je me regarde dans une glace et me dit que, même sans ma veste à paillettes, même avec mes chaussures de sécurité et mon casque, je ressemble à une danseuse échappée du Kino. Je ne sais pas pourquoi, mais ça ne me gêne pas.
La salle de réunion est une arène blanche dont le mur est orné des quatre étoiles de Taïga, Toundra, Belica et Arkansk, qui entourent le cercle brisé d’Orostal. Une grande discussion s’y tient ; j’en reconnais immédiatement les protagonistes. Loubianka est juchée sur une chaise, ses longs cheveux gris noués en un strict chignon, l’air inquiet et fureteur, elle m’évoque une chouette qu’on aurait chassé jusque sous les poutres de l’aciérie. Son interlocuteur est assis sur la table, ses jambes ballant contre les barreaux des fenêtres, les bras croisés, des lunettes fines sur un nez tout droit, une silhouette d’élégant ingénieur, c’est Anton Belic, le directeur d’Arkansk. Sa vue m’agace. Qu’est-ce qu’il fiche là ? Nous ne sommes pas là pour lui, Litzja n’est pas son ouvrier et je n’ai aucune envie de mener une conversation aussi sérieuse en présence d’un élément étranger à Taïga. Akkö devance ma pensée et, après un bref salut à Loubianka, se penche vers Belic, le visage fermé.
« Bonjour, directeur Belic. Kelina Akkö, inspecteur de la militsià. Nous avons un rendez-vous privé avec la directrice Loubianka.
— Laissez, soupire l’intéressée. Anton a des informations qui pourraient nous aider à y voir plus clair dans la tragédie qui a pris la vie de Piotr Liztja. J’aimerais qu’il reste. »
Je ne presse pas plus avant ; j’ai peur d’apparaître comme un flic qui détermine qui a le droit à la parole et qui ne l’a pas, ce qui m’indispose encore plus que la présence de Belic. Je sais qu’aucun de ces sentiments n’est rationnel. Belic est un homme compétent ; ce n’est pas pour rien que monsieur l’ingénieur est réélu directeur d’Arkansk depuis plus de vingt ans. Il est aussi une figure d’Orostal, un orphelin de la guerre contre Firmament dans les années quarante, né de père inconnu à Belica, d’où son nom de famille ; il a été l’un des derniers enfants à recevoir son patronyme d’une aciérie. Alors je le laisse s’établir dans la pièce pendant que Loubianka nous mets un épais dossier sous le nez, que j’épluche rapidement avec Akkö. Il contient le registre du personnel ayant eu accès à la grue pendant la journée précédant l’accident, les tableaux de maintenance de la machine, les registres de l’ordinateur de contrôle et, pour faire bonne figure, les témoignages tapuscrits du portier, du contremaître et du chef du personnel, recueillis par l’inspection du travail de Taïga ce matin. Tout concorde : Litzja avait une très bonne raison d’être sur place, il sortait de l’usine par ce chemin-là tous les soirs, et personne n’a approché la grue depuis sa mise hors ligne à dix-sept heures. Je suis un peu surprise par la célérité avec laquelle ces documents ont été rassemblés ; Loubianka doit avoir à cœur de prouver sa bonne foi.
« Écoutez, dit Belic, qui doit en avoir assez d’aller se resservir du café pendant que nous parcourons les liasses. Concernant la grue, je pense que…»
Akkö le coupe d’un geste du poignet.
« Directrice Loubianka. Est-ce que vous étiez au courant que Piotr Liztja était un ancien de la politsià, avec le grade de lieutenant-brigadier et les palmes du peuple ?
— Non. Je n’étais pas au courant et pour tout vous dire, je ne connaissais pas vraiment Piotr Liztja. En termes professionnels, je n’ai rien à lui reprocher. Il nous a été d’une grande aide lors de la réfection de Taïga-Sud, sans lui nous aurions été bien en peine de reconstituer le tracé du réseau électrique mahéviste. Comment est-il passé à travers les mailles du filet ?
— Nous pensons qu’il a corrompu un fonctionnaire lors de la révolution pour s’inventer un passé de métallo.
— Pourtant, sa compétence était irréprochable.
— Vous lui avez fait faire des gestes techniques ?
— Il avait soixante-deux ans, je n’allais pas le faire grimper sur un wagon-torpille. Et puis le règlement m’interdit de laisser des non-qualifiés libres de leurs mouvements dans l’enceinte de Taïga-Sud.
— Pourquoi ? Le site de chantier est contrôlé, d’accord, mais pas le reste.
— Nous stockons nos explosifs de démolition dans le hangar du haut-fourneau désaffecté, il n’y a pas que des feux d’artifice là-dedans, nous disposons également de charges lourdes à l’inventaire. C’est un équipement très dangereux. Moins de métallos s’y trouvent, mieux c’est, même s’ils sont à la retraite.
— On est pas là pour parler de votre artillerie, coupe Akkö.
— Revenons à Litzja. Avait-il des amis à Taïga ou ailleurs ?
— Personne que je connaisse. C’était un homme solitaire. »
Akkö tape la couverture du dossier.
« Vous êtes très préparée.
— C’est notre premier accident du travail mortel en sept ans. Je n’en ai pas dormi de la nuit. L’idée que l’évènement pourrait se répéter si nous n’en identifions pas la cause me ronge. »
Brave Loubianka, pareille à elle-même, qui voit tout de suite le potentiel danger pour ses ouvriers au lieu de chercher un coupable, et c’est bien pour cela qu’elle a été élue pour succéder aux gardes-chiourmes de Kaj Mahev. Belic mâchonne son crayon en prenant la parole.
« Ce n’est pas une erreur humaine. J’ai eu un accident semblable à Arkansk le mois dernier, avec une libération intempestive du crochet lors de la veille nocturne d’une de mes grues. Il n’y avait personne en dessous, Madone soit louée. Nous n’avons compris que nous étions passés tout près d’une tragédie qu’au matin, en trouvant le crochet planté dans le sol. La grue qui m’a fait défaut est du même modèle et de la même marque que celle de Taïga-Sud, c’est la raison de ma présence ici. Dès que Maria m’a fait part du tragique sort de monsieur Litzja, j’ai effectué le lien et je suis venu.
— Si l’erreur n’est pas humaine, de quoi s’agit-il alors ? demande Akkö.
— Les grues d’Orostal sont toutes contrôlées par le même logiciel. J’ai fait partie de l’équipe qui l’a conçu. Il a toujours donné satisfaction, mais il semble mal réagir avec nos nouvelles grues.
— Celles de Taïga et Arkansk.
— Exactement. Elles viennent de la capitale, elles ont été fabriquées par les industries Madrague et il y a des problèmes de compatibilité notoires. Je vous passe les détails, mais la conclusion à laquelle nous sommes parvenus est qu’il y a un souci avec les ports d’entrée des systèmes d’urgence des grues, ceux qui se déclenchent quand la machine est sur le point de basculer à cause du vent ou de la perte des contrepoids en béton. Les sondes sont trop sensibles et le logiciel réagit beaucoup trop vite. Une grue, la nuit, ça travaille toujours, sous l’effet du froid ou du vent. Dans les bonnes conditions, il suffit d’un bruissement de la structure pour que le logiciel croit la grue sur le point de basculer et déclenche le largage de la charge utile. Si je ne me trompe pas, vous avez dû trouver sur l’analogue une commande d’ouverture du crochet isolée, sans interaction du pilote, et sans signal supplémentaire.
— C’est exact. Pourquoi ne pas en avoir averti Taïga plus tôt ?
— Nous avons mis énormément de temps à comprendre le problème, parce que cette mauvaise réaction est complexe, aléatoire et ne se déroule que dans des conditions très précises. Le rapport final n’est arrivé sur mon bureau que la semaine dernière, et je devais déterminer si le problème affectait uniquement ma grue, ou si c’était commun aux autres Madrague. D’évidence, c’est la dernière option qui prévaut.
— Et nous avons une commande de dix autres grues Madrague en attente pour un total de quinze millions de rèn, si je ne me trompe pas. Il ne faudrait pas mettre en cause les gracieuses dotations du gouvernement en leur signalant que toute la couche logicielle est à refaire.
— Si vous cherchez à tout prix un coupable dans la mort accidentelle de Liztja, j’accepte la charge de négligence.
— Il n’y a pas de quoi monter un dossier, tempéré-je. Du reste, si l’on suit votre hypothèse, directeur Belic, cela signifie que Liztja a simplement été victime d’une terrible malchance.
— C’est exact. Un dysfonctionnement aléatoire de la grue alors qu’il passait dessous. C’est triste à dire, mais nous avons eu de la chance. Le signal défectueux aurait pu être envoyé à un moment bien pire, par exemple lors des travaux de jour, et nous serions en train de pleurer toute une équipe. Je vais vous faxer les registres de notre propre grue, ainsi que le rapport circonstancié de mon équipe de maintenance, vous l’aurez dans la matinée. Si vous voulez me convoquer à Grande-Rue pour avoir plus de détails, je me tiens à la disposition de la militsià. »
Pour la forme, j’interroge Loubianka du regard, mais elle n’a rien à ajouter et se contente de hocher la tête. Akkö replie le dossier, le fait passer de son côté de la table, le glisse sous sa veste et se lève, l’entretien est fini. Nous rentrons à l’Otoca dans une brume encore plus épaisse que tout à l’heure ; la seule chose que j’aperçois de Taïga en partant est l’épave du haut-fourneau sud, dont la partie médiane est prise dans une explosion de métal fondu, à jamais figée en place par le catastrophique arrêt de coulée qui, il y a quinze ans, a définitivement condamné cette ruine au silence. Akkö sourit.
« Punaise, il est doué.
— Belic ?
— Il fait son numéro de mouton sacrificiel, mais je suis sûr que le rapport sera rédigé de la manière qu’il faut pour qu’il soit absolument impossible de prouver une quelconque négligence de sa part. Ce n’est pas la première fois qu’il gère Arkansk comme une citadelle de silence et qu’il s’en sort les mains propres par la grâce d’un document parfaitement ciselé.
— Arkansk fait de la rétention d’informations ?
— Tu as écouté son discours ? Moi je, moi je, il parle comme si Arkansk lui appartenait. Il vit en vase clos, il oublie qu’Orostal est une communauté et quand ses conneries lui reviennent à la figure, il s’en sort avec une pirouette. En tout cas, si Belic a raison, il faut neutraliser toutes les grues Madrague déjà installées et garder au port celles qui doivent arriver. Je vais lire le rapport et appeler la capitale.
— Et moi, je fais quoi ?
— Toi, tu continues de fouiller du côté de Liztja. Même si c’est bien un accident et qu’on s’est monté la tête pour rien, nous n’en avons pas moins un ancien chien de garde qui nous est passé sous le nez, et je n’aime pas du tout cette idée-là. Qui sait, en fouillant dans ses relations, tu trouveras peut-être d’autres retraités, que la juge Maheut sera ravie d’interroger. » Je hausse les épaules. Petite, je rêvais d’être secrétaire, fascinée par la normalité du métier ; puis j’ai compris qu’on n’avait jamais échappé à un lynchage à coups de machine à écrire.
Je verrouille la porte de mon bureau, termine le thermos de tisane et pivote vers mon analogue. Cette machine blanche et ronronnante a coûté cinq mille rèn à la militsià ; pour moi, une telle masse d’argent appartient au domaine de la science-fiction. Dix mois de salaire de deuxième échelon. Qui garde une telle somme sur soi ? En plus, on se l’est faite directement livrer. Je laisse traîner mes doigts sur le clavier, je tape mon code d’accès au réseau d’Orostal et l’écran devient un horizon noir, traversé de lignes de fuite démultipliées jusqu’à l’horizon, une mégalopole de géométries, boucles, quadrillages, avec en son centre exact un cube blanc aux arêtes parfaites, posé en équilibre sur un de ses coins. Voilà. Je regarde le Cybersyn. Au fond de ses circonvolutions politiques, le conglomérat d’Orostal sait que la planification centralisée communiste marche. Ce sont les plans quinquennaux qui ont sorti notre nation de son état agraire et féodal pour en faire la deuxième puissance industrielle des Archipels, qui l’ont doté de l’arme nucléaire et d’une électricité quasi gratuite, qui ont enfin redressé le socialisme dévasté par la mort du mahévisme. Mais, et je suis bien placée pour le savoir, Orostal sait aussi quel est le prix de la planification. Nous avons tous connu dans notre chair les crises de sous-production, les famines qui ont fauché des milliers de vies, les usines qui se hâtent de mal produire à la fin des plans quinquennaux pour ne pas être en retard, les mensonges à tous les niveaux, les fusils qui cassent dans les mains des soldats, les voitures qui ne démarrent pas les matins d’hiver, les respirateurs artificiels qui lâchent en pleine réanimation, les antibiotiques qui ne sont que des fioles remplies d’eau, toutes ces morts stupides, qui auraient été évitées par l’acceptation d’une réalité toute simple.
Cette réalité, c’est que la matière humaine est molle et falsifiable, que la communication est imparfaite, que les usines d’Orostal produisent six millions de pièces individuelles qui fournissent cent mille ateliers dans le pays. Aucun être humain, même avec une armée de secrétaires du parti derrière iel, ne peut relier les fils de cette économie.
Ainsi est né le Cybersyn. Je ne prétends pas parvenir à effleurer la réalité tangible de ce gigantesque cube replié sur lui-même qui trône au cœur de la graphie du réseau. Le Cybersyn est un océan composé de milliers de terminaux disposés à travers tout le bassin industriel, qui rassemblent les données de production économiques au jour le jour, puis les croisent avec les projections quinquennales, les simulations socio-financières et les desiderata des ouvriers pour simuler en temps réel l’économie d’Orostal. Du moins, c’est comme cela que le présentent les cours de cybernétique que j’ai un peu suivi à l’université. Je ne suis pas bien certaine de ce qui se trame dans le Cybersyn, mais j’en mesure les effets. Le cube est partout. Il filtre tout, de la vitesse moyenne des bus au tonnage de fonte produit par les hauts-fourneaux, en passant par l’état d’hydratation des forêts. Tous les douze mois, il propose aux syndicats d’Orostal un quota de production sur l’année, assorti d’un plan de charge et de recommandations d’embauche, de construction et d’acquisition de machines-outils. Mes camarades en discutent, remettent au Cybersyn un plan altéré de remarques et d’amendements, le cube fait une contre-proposition, et au fil des réunions, nous savons quoi faire pour l’année à venir.
La mémoire du Cybersyn est très pratique pour certaines de mes investigations. Prenons Belica, par exemple : la manufacture a une très fâcheuse tendance à égarer les comptes-rendus de maintenance, mais le Cybersyn, lui, enregistre tout, et à défaut, il peut même reconstruire les données entrées par recoupement. D’ailleurs, l’université encourage tout un chacun à comprendre le fonctionnement du Cybersyn et sa programmation sous-jacente ; il y a encore sur ma table de nuit un pavé de cinq cents pages intitulé Introduction à la Cybernétique Socialiste que je me suis promis d’ingurgiter un jour. Bien. Je dois me forcer à détacher mon regard du cube. J’ouvre une barre de recherche et je tape le nom de Piotr Liztja. La géométrie du paysage se contracte et se met en mouvement. Comme d’habitude, je n’y comprends rien. Je sais pourtant que ces arches, tours et ponts partent d’une bonne intention, de l’idée que les simples lignes de code sont trop technocratiques et trop bourgeoises. Il est sain que l’informatique socialiste s’exprime à travers des formes intuitives qui permettent de faire exister la donnée au monde et de la saisir de manière instinctive. Le Cybersyn doit être simple. Si on peut conduire un tracteur, alors on doit pouvoir lire le réseau. Certes. Il y a une raison pour laquelle je laisse l’Otoca à Akkö.
Une liasse de dossiers éclate en face de moi. Le nom de Piotr Liztja apparaît dans une vaste quantité de documents officiels, mais tous appartiennent à la panoplie à laquelle je m’attendais : certificats de travail, carnets de sécurité sociale, versements de retraite, listes d’attente pour l’électroménager, bail pour l’appartement, visites médicales. Ils passent tous le test de confiance du Cybersyn. Pas étonnant. Si la construction de la fiction Piotr Liztja a eu lieu juste après la révolution, le Cybersyn s’est contenté de faire remonter les documents depuis les archives numérisées, et comme Liztja a graissé la patte de l’état civil, tout est parfaitement authentique. Théâtre de luxe pour un homme mort ; rideau. J’épluche le reste des données, qui consiste en une traîne fragmentaire de notes diverses et sans aucune importance, à part un chemin rouge qui s’égare dans un coin de la visualisation. Il m’agace, car il indique une source qui se trouve sous le plan du Cybersyn, et je ne connais pas cette fonction. Je regarde le contenu du chemin lui-même : demandes d’accès révoquées, instructions illisibles et références invalides. L’analogue m’oppose une fin de non-recevoir à chaque tentative de plonger sous le sol. Agacée, je le mets en veille et j’ouvre l’épais manuel qu’on m’a livré avec la machine et qu’Akkö a placé dans le registre d’équipement à la case arme improvisée.
Le chapitre consacré à l’architecture de la visualisation spécifie que le sous-sol du quadrillage n’est, comme tout le reste, qu’une facilité de représentation pour indiquer que son contenu est réservé à des données de maintenance, programmes de routine et autres caches non vidés, en somme un abysse calme où est reléguée toute la masse dont le programme n’a plus besoin mais qu’il garde pour diverses raisons que je devine inaccessibles à ma petite âme toute simple. Le manuel ajoute, en termes plus complexes, que c’est la chasse gardée des ingénieurs du réseau. Je considère un instant d’appeler la ligne d’assistance technique, mais je me rappelle que ma dernière tentative m’a valu de patienter deux heures en écoutant des chants patriotiques et qu’il y a de meilleures manières de dépenser l’argent du contribuable.
Heureusement, la musique peut venir à mon aide.
Ce soir au Kino, c’est Pauline qui capte la lumière des spots ; je me contente de l’accompagner depuis un coin ombragé. Il faut dire que Lune Noire, le classique du hard rock ceriséen, fait la part belle aux solos de guitare électrique et que Pauline donne de sa personne en gravissant les montagnes de riffs que lui promet la partition. De notre trio, je la sais être la plus talentueuse, mariée à sa guitare comme certains piliers du Kino l’ont été à leur piano dans les années soixante-dix. Oui, maintenant, j’entends bien que les baffles massacrent les graves, que certaines notes sont inaudibles, que la sono est en train de mourir, mais l’audience n’en a toujours rien à faire. Les lycéens de Grande-Rue ont envahi la piste de danse, poussé les punks dans l’arrière-cour et se déhanchent au rythme de la batterie d’Emiko. Quand le refrain me revient à la figure, je me rends compte que, depuis une bonne minute je me suis emmêlée les pinceaux et que je chante dans un mélange baroque de plusieurs langues. Cela non plus, l’audience ne l’a pas relevé.
Quand Pauline arrache le dernier riff, les lycéens sifflent, demandent une reprise, mais les punks, qui ont repris du poil de la bête après leur défaite en début de soirée, signalent bruyamment que c’est à leur tour de jouer. Pauline, en nage, ne demande pas son reste et s’esquive avant d’échanger une tape triomphale avec le chanteur du groupe qui va nous remplacer, un gaillard d’Arkansk à qui il manque un bras. Je la rejoins au comptoir. La serveuse fait apparaître nos verres.
« Vous avez réfléchi à créer vos propres morceaux ? demande-t-elle. Vous feriez un tabac.
— On y a pensé, répond Pauline. Mais c’est compliqué. Ce ne sont pas les idées qui manquent, mais nos goûts diffèrent pas mal, et on a nulle part où composer et répéter. Je ne vais pas te piquer ta scène pour tester des sons.
— Le syndicat du Kino n’accepterait pas, de toute manière. Mais réfléchissez-y ! On peut vous dégoter un gymnase vide où répéter. Francesco a commencé pareil.
— Ressers-nous du rhum, au lieu de me parler de cet empaffé. Hé, Rebecca, ça va ? Je trouve notre chanteuse bien silencieuse.
— Dis, batteuse, j’aurais besoin de tes lumières. Je suis en train de chercher des données sur quelqu’un qui vient de mourir, mais le seul chemin dont je dispose pointe vers l’abysse. Tu sais, l’espace sous le Cybersyn ? Enfin, je sais pas si tu as la même visualisation que moi, mais est-ce que tu vois ce dont je parle ? »
Emiko écarte sa frange et secoue la tête. J’aime beaucoup quand elle fait cela.
« Oui, je vois très bien de quoi tu parles. C’est qui, ton type ? L’accident de l’autre soir, celui qui s’est pris une grue ?
— En effet. L’homme est un retraité-vétéran de la politsià, mais il est passé entre les trous du filet.
— Moui. C’est singulier. Tu n’as personne pour t’aider ?
— J’ai une tête à avoir une secrétaire ?
— Passe au bureau demain. Je vais voir si on peut te faire une place entre deux réparations.
— De quoi vous parlez ? demande Pauline.
— Des histoires de Cybersyn.
— Un jour, il va falloir que j’explique aux gamins pourquoi vous passez des heures à tourner autour d’un cube blanc. Enfin, si jamais vous trouvez une guitare là-dessous, vous savez qui appeler.
— C’est ça. »
Je repose mon verre de rhum et considère les punks sur la scène. Ils ne sont pas mauvais, après tout. J’aime le cœur que je trouve dans leur colère, même si ce n’est pas la mienne.
L’Otoca glisse sous une pluie chaude et roulée par la brise. L’hiver a subi une défaite temporaire, et dans la brume brille la pile nucléaire d’Arkansk, ses tours de refroidissement surgies des toits comme une mignardise royaliste. Akkö jette des regards noirs aux cyclistes qui s’approchent un peu trop. Il y en a beaucoup dans cette partie du complexe, où les rues sont trop étroites pour les tramways. Pour les voitures aussi, d’ailleurs. Akkö finit par se garer devant la façade d’un immeuble de rapport. La densité des étals de rue est devenue trop importante pour y risquer l’Otoca, que je viens de faire repeindre à grands frais.
« Tu vas voir qui, déjà ?
— Ma batteuse. J’ai besoin de ses lumières.
— Ah oui, la Céruléenne.
— Qu’est-ce qu’une inspectrice de la militsià fout avec une immigrée capitaliste, hein ? Il se trouve qu’Emiko Villi est la meilleure batteuse d’Orostal, que ses rouleaux de riz sont à se damner et que je me jetterais sous un tram pour elle, voilà tout.
— Attends, attends. Je ne porte pas les Céruléens dans mon cœur, mais ça n’a rien à voir avec l’idéologie de leur gouvernement. Ils n’ont pas attendu leurs métanationales et leurs caciques néolibéraux pour nous coloniser et planter des puits de pétrole sur la terre enneigée. Firmament a toujours été le grand ennemi des Kaulà, c’est tout. Tu sais quoi ? Quand tu verras ton Emiko, demande-lui si elle croit encore aux kamis.
— Les quoi ?
— Les esprits, si tu préfères. Ceux que vénéraient ses ancêtres. Bonne Madone, mais qu’est-ce que tu as appris à l’école ?
— Je ne suis jamais allée au lycée, et je n’ai pas eu le temps de tout rattraper à l’université.
— Dans tous les cas, si elle y croit, c’est une bonne personne.
— Et sinon ?
— Je réserve mon jugement. »
Je sors en levant les yeux au ciel, rabats les pans de ma veste et continue plus avant dans la rue. Le haut-fourneau de Belica et ses traînées d’oxyde de cuivre sont tout proches, mais le domaine d’Emiko a les abords studieux d’un centre de bureaux. Les lanternes suspendues aux devantures des boutiques projettent sur mon visage des éclats rouges, jaunes et bleus, qui se superposent à la ligne de basse fournie par les yeux blancs des trains en contrebas. Vendeurs et passants s’interpellent dans des accents et des syllabes qui ne m’évoquent rien, parce que je ne parle que la langue de mon pays d’adoption et, un peu, quand je suis malade, celle de mon pays de naissance. Mais Akkö a raison. De Firmament, je ne sais presque rien. Je n’ai jamais eu la curiosité de demander à Emiko d’où elle vient vraiment, à quoi elle pense en regardant les aurores polaires, pourquoi elle est partie, qui étaient ses parents, ses frères et ses sœurs, peut-être parce qu’il y a toujours une singulière tristesse dans ses yeux quand elle voit le drapeau rouge et bleu flotter au-dessus du restaurant au coin de la rue. Un drapeau, oui, c’est l’essentiel de ce que représente Firmament pour moi, une grande chose abstraite, étirée sur la carte, les armoiries des méta-entreprises sur les conteneurs et deux cents têtes nucléaires braquées sur mon pays. Même le quartier des immigrés n’a pour moi de présence autre que sa position sur les plans d’Orostal, juste dans l’axe des fonderies.
Je courbe la tête en passant sous les portiques de bois qui en délimitent l’entrée. Les huit cents migrants céruléens d’Orostal vivent dans un quadrilatère composé de deux grandes rues et d’une quinzaine de blocs d’habitation. Leur hauteur, peu commune dans le district de Belica, est un héritage des clapiers à lapin mahévistes, mais, avec le temps, elle a donné naissance à un urbanisme particulier, tout en verticalité, où les rues au sol sont doublées par des étages aériens qui tressent un maillage de boutiques, de temples et de jardins. Cela me fait un peu peur ; j’ai l’impression que le ciel va m’absorber. Les bouches de refroidissement du métro nimbent le niveau le plus bas dans un brouillard ras, qui en montant se mêlent à des émanations d’encens, de cuisines et de vapeur d’eau. Je prends la mesure des alentours. Les étals vendent des nouilles de riz et des falafels aux algues, les temples sont surplombés de figures animales et de diables sereins, tandis que les portes ouvertes des cuisines laissent entrevoir toute une humanité affairée, qui parle vite dans le sifflement des bouilloires et le cliquètement des analogues.
J’avise la porte d’un petit bloc de bureaux qui arbore le cube blanc du Cybersyn. Son hall d’entrée est doux et nacré comme l’intérieur fantasmé d’un vaisseau spatial. Je me présente à une ingénieure de réseau perchée sur une chaise de teck et obtient d’elle la localisation précise d’Emiko. Je monte à l’étage, où ronronne une double rangée d’analogues sous l’égide combinée d’un alignement de kamis en bois et d’un poster d’Orostal. On a mis à chauffer un samovar en faïence et une théière de maté. Emiko est assise dans un sofa. Elle garde sur ses genoux un singulier appareil qui tient à la fois de la machine à écrire et du clavier de synthétiseur.
« Assieds-toi ! Tu veux du thé ?
— Déjà pris. Qu’est-ce que c’est ?
— Quoi donc ? Ah, oui, ça. C’est un analogue portable. Tu imagines bien que je ne trimballe pas le contenu de cette pièce quand je pars dépanner un terminal à l’autre bout d’Orostal. La performance peut laisser à désirer, mais c’est plutôt pratique. Bon, on y va ? J’ai une réunion de production dans une heure.
— Je ne veux pas te déranger.
— Arrête de dire n’importe quoi, si tu me dérangeais, je ne t’aurais pas demandé de venir ce matin. »
Emiko me fait signe de sauter dans le sofa et réveille l’écran de l’analogue portable. Une étendue bleue s’épanouit sous mes yeux et laisse renaître le cube du Cybersyn. Emiko est déjà connectée. Sa trace informatique apparaît sous la forme d’une icône carrée, que cercle l’engrenage d’Orostal.
« Je ne peux pas te donner mes autorisations d’ingénieure, mais je peux te montrer ce que je vois. Voilà l’étendue de la zone où je suis habilitée à intervenir. »
Un dixième de l’espace informationnel passe du blanc au bleu. Je cille vers le Cybersyn, dont je trouve la sérénité indécente. Il pulse au rythme de la coulée d’un haut-fourneau.
« Vas-y, tape la recherche que tu as faite avec ton analogue. »
Je m’exécute. Le tentacule rouge apparaît à nouveau dans la visualisation et perce le plancher de l’horizon. Emiko cliquette sur son écran et parcourt une série de tableaux dont j’ignore parfaitement la fonction, puis entre une disquette sécurisée dans le flanc de son analogue, je suppose pour débloquer les fonctions réservées aux ingénieurs. L’écran se contracte et passe à travers le plancher dans une éruption de couleurs sanguines. Là. Je suis dans l’inaccessible. En dessous du plan du Cybersyn, les architectures de la mégalopole de données couvrent tout le spectre du rouge, du carmin au sang profond. En examinant les bordures de l’écran d’Emiko, je me rends compte que ces bâtiments sont aussi plus éloignés et plus compacts, étirés en tours immenses que séparent des étendues planes et vides. Le cube blanc, lui, est plus loin, plus flou, comme si je le regardais à travers un lac. Le souffle me manque. Emiko me prend par l’épaule.
« Hé. Tu as le vertige ?
— Normalement non.
— Attends. »
Elle enlève une fiche de l’analogue et l’intervertit avec une autre, sortie de sa poche. La visualisation redémarre. Cette fois, je me trouve au niveau d’un sol rassurant, d’où partent de gentilles tours, basses comme des piliers de tables de camping.
« Voilà. C’est la visualisation que nous utilisons pour travailler là-dessous. Elle est plus agréable que celle par défaut, qui a du mal à traiter les stocks de données et te renvoie cet abysse pas très engageant. Par contre, il ne faut pas que nous remontions sans changer de fiche, sinon la densité de données à la surface va transformer l’espace en un chaos non-euclidien. C’est là tout le problème, il y a mille à dix mille fois moins d’activité dans le plan inférieur du Cybersyn.
— Où sommes-nous, exactement ?
— Pour simplifier, disons que nous sommes dans les fondations du Cybersyn. Tu vois, le réseau n’est pas né de nulle part. Nous l’avons construit par-dessus une infrastructure plus ancienne. Le Cominsern, tu vois ce que c’est ?
— Pas vraiment.
— Bon. Nous ne sommes pas les premiers à avoir l’idée du Cybersyn, d’accord ? Kaj Mahev en avait déjà eu l’intuition, enfin ses ingénieurs en tout cas. Ils n’étaient pas idiots, ils voyaient très bien que la planification bureaucratique n’était pas suffisante, qu’il fallait un liant technologique pour s’assurer que les ordres du Parti soient respectés à tous les niveaux, et ça commençait dans la plus grande aciérie du pays. Alors ils ont élaboré un réseau d’ordinateurs interconnectés, qui passait par les lignes du téléphone : le Cominsern. Il fut très vite utilisé pour la surveillance de masse. C’était une machine à espionner les communications, à lire les télégrammes, à établir des profils idéologiques et à classer les opposants en catégories de danger, le tout de manière parfaitement automatisée, pour cloisonner le système autant que possible et concentrer le pouvoir dans les mains de la nomenklatura. À son apogée, le Cominsern pouvait même ordonner des arrestations en temps réel, et en lien direct avec la politsià.
— Et on n’a pas détruit cette horreur ? Pourquoi ?
— L’architecture du Cominsern était trop précieuse. Le régime était en retard de deux ou trois décennies en termes d’infrastructure de communication, le débit était pitoyable, ce qui a d’ailleurs dû sauver quelques têtes, mais les ordinateurs centraux comme les couches logicielles étaient incroyables, peut-être même mieux que ce qui se faisait en Firmament à la même époque. Alors, quand le Cybersyn d’Orostal a été bâti, le squelette de l’antenne locale du Cominsern a été réutilisé pour asseoir sa toile de connexions. Rassure-toi, le Cybersyn n’est pas capable d’espionner ta ligne téléphonique, tous les réseaux ont été séparés. Mais les fondations du Cominsern sont toujours là. Tu es en train de les contempler.
— Pourquoi ont-elles cette couleur ?
— Par défaut, le rouge indique des données peu sollicitées. Plus la teinte est sombre et moins l’architecture a été remontée à la surface par les requêtes du Cybersyn. Une grande partie des informations et logiciels présents dans cette partie sont dormants, c’est-à-dire que la fréquence de sollicitation est en moyenne d’une fois par mois. Pour le Cybersyn, c’est très faible, on parle d’une architecture qui peut sonder une base de données plusieurs milliers de fois par seconde. Les utilisateurs normaux comme toi n’ont aucune raison de descendre jusqu’ici, et même moi je ne traîne pas souvent dans les profondeurs au-delà du premier niveau. Ne le répète pas, mais je me suis laissé dire qu’il y a quelques programmes que nous ne comprenons pas vraiment, là-dessous, des éléments du Cominsern dont nous avons perdu la notice et qui ne répondent pas à nos sollicitations. Reste à espérer que ton chemin ne va pas vers l’un d’eux. »
Emiko éclate la tour la plus proche. Le nom de Piotr Liztja s’accroche à une complexe arborescence qui m’évoque un bâtiment figé dans son effondrement. Une ligne blanche apparaît à l’horizon, une orbite qui boucle son cercle au-delà du monde et qui fait se figer Emiko sur place.
« Qu’est-ce que c’est ? demandé-je.
— Une armillaire, c’est-à-dire un algorithme de sécurité du Cybersyn. Ce n’est rien. J’ai juste oublié de montrer patte blanche. »
Emiko insère une disquette cryptée dans le port libre de l’analogue. La ligne clignote et disparaît.
« Voilà. Il faut être très prudents avec ces logiciels. Là-dessous, il n’y en a qu’un seul, mais il est déjà parfaitement capable de nous faire exploser.
— Physiquement ?
— Oui. Mon analogue possède deux batteries lithium-ion, une surcharge peut les faire prendre feu et crois-moi, une armillaire est plus que capable de procéder à ce tour de passe-passe avant que je ne me déconnecte. Quand quelqu’un s’introduit dans les logiques du Cybersyn sans s’identifier, même un ingénieur, les armillaires tirent à vue. Imagine les dégâts que pourrait faire un agent étranger une fois dans les rouages d’Orostal…
— Les armillaires sont des reliques du Cominsern ?
— Oh, non. La sécurité informatique du Cominsern était terrible. Pourquoi s’embêter à développer des pare-feu ? Tout était sous cloche. Personne n’avait un accès en écriture au Cominsern à part les ingénieurs de Loire, la politsià et quelques apparatchiks triés sur le volet. La solution contre un piratage était une balle dans la tête du responsable. Ceci étant dit, l’intervention de cette armillaire me dérange, parce que je ne suis pas à un niveau où elle aurait dû se manifester. Cela veut dire que la trace laissée par ton Piotr Liztja plonge très profond, et dans des fondations d’où viennent parfois des logiciels non-régulés du Cominsern.
— Attends, c’est quoi cette trace, exactement ? Liztja était actif dans le Cybersyn ? Je n’ai pas vu d’analogue chez lui.
— Non, c’est pas Liztja. C’est une série de requêtes effectuées par un programme qui venait de là-dessous dont le but était de traquer ton métallo. Au vu des demandes, il cherchait des adresses, des lieux de vie, un emploi… et il était assez bien fichu pour ne pas attirer l’attention des armillaires. J’ai un point d’entrée dans un serveur, mais il ne donne pas directement accès à la source. C’est quand même très étrange que l’accès à des données personnelles n’ait pas déclenché au moins une vérification. A moins que…ah, je vois. Il y a bien eu une alarme relayée à l’armillaire, mais le signal a été interrompu et n’est pas remonté jusqu’à la surface. Je ne sais pas comment le programme espion a fait ça, je ne vois qu’un trou dans les registres, donc une personne avec un accès administrateur a empêché manuellement la détection. J’aime pas ça du tout, Rebecca.
— Tu crois que la personne qui espionnait Liztja était un ingénieur ?
— Non, un ingénieur serait passé par des accès officiels, c’est forcément externe, peut-être dans l’administration d’une aciérie, mais un programme capable de se déplacer comme ça dans le Cybersyn, sans attirer l’attention ni des pare-feu, ni des armillaires, je sais pas d’où ça peut venir, à part peut-être du Cominsern.
— Tu pourrais retrouver l’analogue d’où le programme a été injecté dans le réseau ?
— Peut-être. Donne-moi une seconde. »
Elle sort une fiche colorée, qu’elle insère dans un port libre de sa machine, puis pianote quelques lignes ; à mes yeux, de la magie noire. J’attends. La tour pivote, puis deux autres traces de données, interrompues en leur centre, se matérialisent à travers le bloc à la manière d’une poignée de racines robustes victorieuses dans leur guerre contre le béton.
« Oui, j’ai une source, c’est une prise réseau dans le métro, du côté de Belica, sans doute un poste public, à mon avis le responsable s’est fait la malle depuis belle lurette.
— Donne toujours les coordonnées. On ne sait jamais. »
Elle me file un post-it griffonné.
« J’ai autre chose. Je trouve la même requête, mais pour une autre personne que Liztja. Le logiciel espion semble s’être aussi intéressé à une certaine Anouka Milsic. C’est tout ce que j’ai.
— Je vais appeler le recensement. Merci beaucoup. Dis-moi, je peux te poser une question ? C’est Akkö qui m’a demandé.
— Je t’en prie.
— Est-ce que tu crois aux kamis ? »
Emiko darde sur moi un regard mi-amusé, mi-inquiet.
« Bien sûr. Je travaille dans leur royaume. »
Partie 3
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Cliché par Vyacheslav Argenberg, CC-BY-NC-SA.