Sylphide à bicyclette

Le tribunal de la musicienne, partie 4

Image montrant des cheminées d'usines sidérurgiques


Le soleil est froid et maladif ; ce matin, la rouille de Taïga flotte en direction du fleuve. Attifée de sa tenue de cheminote, Pauline m’évoque une variété exotique de champignon jaune surgi du macadam. Akkö, contrairement à moi, ne rigole pas. Sa veste se balance en cadence avec les souffles d’air chaud exhalés par les bouches rouillées de Belica. La rue grouille d’industrie aux aguets.

« Je ne désapprouve pas l’initiative, mais on a pas déjà assez de boulot comme ça ? grogne-t-il. J’ai passé la matinée pendu au téléphone avec les services techniques. Techniquement, les morts de Milsic et Liztja sont encore classées comme accidents du travail par le Cybersyn, et les sacro-saintes statistiques commencent à tirer la tête.

— Tu as dit à l’administration qu’on soupçonne des meurtres et que Maheut nous avait autorisé à enquêter pour meurtre ?

— Non, parce que je n’ai rien à leur mettre sous la dent. Les ouvriers de Nevski ont relevé les registres de la grue du Ville-de-Loire, ils sont tout aussi propres que ceux de Taïga. Il n’y a eu aucune intrusion, et l’incendie de l’analogue peut s’expliquer par l’usure du matériel.

— Tu as prévenu le directeur Belic ?

— Oui, il avait l’air peu surpris. Il va pétitionner la capitale pour diligenter une enquête sur les grues Madrague.

— Tu lui as parlé de la possibilité d’un piratage ?

— Oui. Il m’a dit que si un programme avait été injecté dans le réseau, les armillaires l’auraient immédiatement repéré.

— Sauf si l’algorithme vient déjà de l’intérieur, intervient Emiko. Un programme signé par un ingénieur d’Orostal ne serait pas ciblé par les armillaires. Justement, peut-être qu’en cherchant la fiche d’entrée de ce maudit machin, on aura une meilleure idée de sa structure.

— Et bien alors, bonne fouille. Sur ce, mesdames, je vous laisse. Je vais aux archives centrales, histoire de voir si Milsic et Liztja ne sont pas mentionnés dans des documents auxquels le Cybersyn n’a pas accès. Ne tombez pas dans un trou. Bien le bonjour à vos maris. »

Akkö se renfrogne et s’engouffre dans l’Otoca, qui est immédiatement engloutie par la brume. Emiko déplie un plan d’Orostal pour le tenir à bout de bras.

« Bien. Le point d’accès réseau du programme est juste là.

— En pleine rue, donc c’est sous nos pieds, peste Pauline.

— C’est bien pour ça qu’on a besoin de toi, dis-je.

— Une idée de la profondeur ?

— La ligne de métro se trouve à dix mètres sous le bitume. À vue de nez, je dirais que tes coordonnées pointent dans la station Vendémiaire.

— La quoi ?

— C’est une station fermée au public. L’excavation a été réalisée sous Alphonse, elle devait s’ajouter à tout un réseau inachevé, il y avait de grands desseins pour Orostal à l’époque. Le roi voulait y loger un million d’habitants, il paraît.

— La cocaïne lui avait déjà cramé la tête.

— En tout cas Vendémiaire a été entièrement équipée à l’époque, mais l’accès à la surface n’a pas été percé. Les trains n’ont aucune raison de s’y arrêter.

— On peut y accéder ?

— Il faut passer par les vestiaires de Belica, je vais vous trouver casques, lampes, chaussures de sécurité et une décharge en bonne et due forme, après seulement on descend à Vendémiaire. Nous avons eu assez d’accidents du travail comme ça !  »



Vendémiaire. Un wagon-torpille arrive depuis Taïga avec trois cents tonnes de fonte liquide contenues dans son cylindre blanc. Les phares bavent et font scintiller les cuivres au plafond, une odeur de plastique brûlant me balaye, puis le tunnel est rendu au silence. Ma lampe-torche peine à illuminer le volume de la station abandonnée, dont j’ai du mal à mesurer la véritable ampleur. Tout sent la moisissure. En entendant l’écho de mes pas, j’imagine Vendémiaire bordée d’un abîme avide, prêt à toutes nous engloutir, mais chaque passage des wagons-torpilles me renvoie au tunnel étriqué. Le marbre est d’une propreté exemplaire, les bancs rouges et vides, les kiosques aveugles attendent les publicités depuis neuf décennies, une volée de larges escaliers donne sur du béton gris : la désolation est parfaite. Emiko s’avance jusqu’au milieu de la station.

« Alors ? demande Pauline. Tu vois quelque chose ?

— Que dalle, répond Emiko. Tu es sûre qu’il n’y a pas de ports Cybersyn ici ?

— Sûre et certaine. Le contrôle des wagons s’effectue en amont et en aval.

— Où est l’armoire téléphonique la plus proche ? »

Pauline nous conduit jusqu’à un boîtier de bois laqué, enroulé dans un cocon de toiles d’araignées. Emiko ouvre le clapier dégorgeant de fils et secoue la tête alors qu’une souris mal réveillée s’échappe en nous sifflant à la figure.

« Tu as une idée de l’âge de ce truc ? demandé-je à Pauline.

— Je l’ai toujours vu ici et on y a jamais touché. Cela date de Mahev ?

— Pire. Alphonse. Cabine fixe modèle 1898 des industries Léterrà. C’est pas un boîtier de téléphone mais de télégraphe. Je ne garantis pas ma compétence avec ce truc. Je ne connais même pas le Morse…»

Emiko entrouvre son havresac, sort son analogue portable et enfonce sa fiche multifonction dans la prise de sortie la plus proche. La machine pépie. Je vois son écran dessiner une toile qui ressemble fort à une architecture de réseau.

« Il y avait des ordinateurs à l’époque d’Alphonse ? demande Pauline.

— Ben non.

— Qu’est-ce que c’est que cette interface, alors ?

— Le boîtier de télégraphe est relié à une branche du téléphone qui emploie les anciens réseaux en cuivre, retourne vers Belica, puis s’y connecte au Cybersyn. Cela doit être une sorte de backup du Cominsern, il y en a souvent dans les parties du réseau qui datent de Mahev.

— Attends, ça vient de Mahev ou Alphonse, ce bazar ? J’y comprends rien.

— Le boîtier a été installé sous Alphonse, mais la connexion au réseau de téléphone a été bricolée sous Mahev.

— T’es sûre que ça faisait partie du Cominsern ?

— Je trouve des traces de code écrit en Elbrus. C’est un langage de programmation des années soixante conçu spécialement pour le ministère de la Défense et de l’Intérieur. Oui, c’est une branche du Cominsern. Mais le contenu est décevant, je n’ai pas de trace informatique exploitable, évidemment le registre local a été effacé, heureusement, dans le monde physique, notre pirate n’a pas été des plus soigneux.

— Ah bon ?

— Dis-moi, Rebecca, il y a un entraînement pour devenir inspectrice ? Une période de formation, ou quelque chose comme ça ?

— Quinze jours de mise à niveau judiciaire et un stage de trois mois auprès d’un inspecteur confirmé, pourquoi ?

— T’as pas remarqué les magnifiques traces de pas juste au pied du boîtier ? »

Je dirige le faisceau de ma lampe torche sur le sol. Obnubilée par la technique, je n’ai pas pensé à examiner les alentours du boîtier de télégraphe, ce qui m’agace plus qu’autre chose. A ma décharge, il n’y a pas grand-chose, juste une paire de semelles qui a imprimé un passage furtif dans une couche de poussière d’oxyde de fer, on ne voit la trace qu’en lumière rasante ; je découvre ainsi chez Emiko une acuité que je ne lui connaissais pas. Les traces ne sont pas assez complètes pour déterminer une pointure, mais je pense reconnaître l’avant d’une chaussure anti-choc. Quant à dire si elle appartient à un employé du métro ou non, impossible à déterminer ; tout le monde porte des équipements de sécurité dans cette ville. Je m’enfonce dans les profondeurs de Vendémiaire, suivant la piste en plaçant ma torche juste contre le sol. Un wagon-torpille hurle en soulevant l’air étale. On monte les marches de l’escalier, je me prends à imaginer les passants qui ne sont jamais venus, les jupes à crinoline et les hauts-de-forme de la belle époque où personne ne savait encore quelles épreuves ce grand siècle nous réserverait ; et puis derrière, la poussière de cireurs de chaussures, de nettoyeurs de vitres, de vendeurs de journaux et de porteurs de valises, cette nuée prolétarienne au milieu de la noblesse déjà faisandée. Parfois, dans les caves des immeubles, j’ai vu les ombres des morts, mais ici il n’y a rien en dehors de mon imagination, car Vendémiaire est un mausolée de silence, intouché par l’humanité. À la fin de ma quête, je trouve une porte encastrée dans le mur de marbre avec une totale absence d’élégance : on dirait qu’un canon y a projeté une tonne d’acier avant qu’un soudeur indélicat ne passe le tout à la peinture.

« Pauline ! Je croyais que Vendémiaire était isolée !

— Hé bien elle l’est ! Ce que tu vois, c’est juste la porte d’un tunnel de maintenance qui part vers une autre portion désaffectée du métro, mais ça fait bien trente ans qu’elle n’a pas été…» Je donne un coup sec sur la poignée, qui me reste dans les mains ; avec elle part le reste de la porte dans un fracas d’acier rouillé. « …ouverte. Ah merde. Mes camarades vont me tomber dessus s’il faut installer une nouvelle dalle.

— Je crois que tu vas être exonérée de toute faute. Vise ça. »

Je lui tends le verrou, qui a été découpé à la pince monseigneur, puis lui montre les gonds, dont deux ont reçu la visite d’un outil que je devine être une scie électrique. L’agression a été commise depuis l’extérieur de Vendémiaire, et le découpeur devait se trouver dans le tunnel sombre que je devine au-delà de la porte. Pauline met les mains sur les hanches. Son casque sautille.

« Il arrive souvent que des gamins s’amusent à essayer de rentrer dans le métro désaffecté depuis les stations abandonnées, c’est la première fois que l’inverse a lieu. Je vais devoir faire un rapport. »

Emiko braque sa lampe dans le tunnel. Le pinceau nimbe des parois lisses et recouvertes de chaux hydraulique, l’ancêtre du béton. La leçon d’histoire improvisée ne me plaît pas, car au-delà, je ne trouve rien que l’ombre. Pauline déroule sa carte de service, l’étale par terre et s’y acharne du bout de sa lampe. Le résultat de ses cogitations lui arrache un juron. Elle pointe la station Vendémiaire, puis un passage en pointillés, qui se connecte à une boucle bleue faisant le tour d’Orostal, comme une bernacle accrochée à l’industrie.

« Qu’est-ce que c’est ? demande Emiko.

— OK-LB. Le deuxième métro. »

Emiko et moi échangeons un regard interdit.

« Ok, soupire Pauline. Le programme Citadelle, ça vous dit quelque chose ? »

Très vague souvenir de fac.

« Quand Mahev a décidé qu’Orostal devait se préparer à recevoir une attaque nucléaire ?

— Voilà. Je connais juste les grandes lignes, hein. Je suis pas une historienne, moi.

— On avait remarqué, souffle Emiko.

— Bon, reprend Pauline. C’est quoi qui est important ici ?

—  Les usines ? hasardé-je.

— Ben non. C’est nous. Les ouvriers. Le capital humain. Une usine, ça se reconstruit en trois mois. Un métallo, ça met vingt ans à être opérationnel. Regarde-moi. J’ai passé sept ans à conduire une grue, plus dix dans les tunnels, dix-sept ans de carrière en tout pour devenir une experte !

— Je comprends toujours pas le lien avec le métro.

— Le plan c’était de faire comme à Loire ! En cas d’alerte nucléaire, hop, tout le monde dans le métro. Le problème c’est qu’il est pas profond, notre métro. Les lignes oscillent entre cinq et dix mètres. C’est normal, faut pouvoir facilement accéder aux wagons-torpilles. Les crânes d’œuf de l’époque ont pensé que ça ne suffisait pas. Donc Mahev a fait creuser un second métro, qui était censé relier les principales usines entre elles, ainsi que les centres administratifs. C’est le réseau OK-LB. Deux lignes entre quatre-vingts et cent cinquante mètres de profondeur, qui devaient desservir six bunkers capables en tout d’abriter trente mille ouvriers. Autant te dire qu’à cent millions de rèn l’abri, ça a fait long feu, mais les lignes avaient déjà été construites quand Mahev a décidé qu’Orostal n’était finalement pas si importante que ça. Donc on a ce trajet à la con qui double le nôtre et pourrit depuis vingt ans.

— Il a été exploré ?

— Partiellement. La plupart des accès sont bloqués et le reste est en mauvais état.

— Quelqu’un pourrait circuler à pied dans le réseau OK-LB depuis le reste d’Orostal ?

— Sans problème avec une bonne carte.

— Et qui en dispose ?

— Toutes les administrations des aciéries, pour commencer. Ok, bouge pas. Il me faut des plans plus détaillés, je cours à Belica et je reviens. »

Pauline disparaît en direction du passage par lequel nous sommes venus. Je me pose sur la marche la plus proche. Un wagon-torpille fend la nuit, et son souffle arrache au tunnel une odeur de pourriture.

« T’étais vraiment pas au courant ? demande Emiko.

— Non. Le métro, c’est pas mon domaine. Et toi ?

— Si le Cybersyn n’y va pas, je n’ai aucune raison de m’y intéresser. Dis, t’as peur du noir ?

— Plutôt. »

Elle jette un coup d’œil nerveux à l’angle béant de la porte.

« Merde. On est deux. »

Nous nous enlaçons sans nous poser plus de questions. Quand Pauline revient, elle est chargée d’une carte roulée dans un tube de deux mètres de long qu’elle porte comme une hallebarde et s’arrête juste au pied de l’escalier.

« J’interromps quelque chose ? »

Nous défaisons notre étreinte.

« Soutien psychologique, c’est tout.

— Bien, bien, bien. »

Pauline déplie sa gigantesque carte du métro et la cale avec des chutes de fonte. Elle entoure Vendémiaire d’un cercle rouge.

« Nous sommes juste là. Ici, c’est le tunnel que cette porte était censée garder des explorateurs urbains. » Son crayon souligne une excroissance qui part de Vendémiaire et se connecte à un carrefour souterrain. « Une fois arrivé au bout de ce tunnel, on débouche sur une plateforme de répartition qui rayonne dans quatre directions. Au nord, ça se connecte à la deuxième ligne d’OK-LB, mais le tunnel s’est effondré et on tombe vite sur un siphon d’eau de pluie. À moins que notre larron soit un homme-grenouille, il est pas allé par là. »

Je pointe le tunnel sud, qui mène jusqu’à un emplacement souterrain noté comme Église des Tréfonds.

« Ouais, non, dit Pauline. Il est pas allé par là non plus.

— C’est quoi, cet endroit ?

— Il y a une secte de métallos qui y offrent de l’huile et du fer à une sorte de dieu souterrain pré-Madone, t’occupes. Ils sont très sympa, on les connaît bien, si un type suspect était passé par là, ils nous l’auraient signalé.

— Faut vraiment que vous partagiez vos informations avec la militsià.

— En tout cas, je ne pense pas qu’il soit allé à l’est non plus. » Pauline désigne un tunnel qui remonte vers la surface aux alentours de Nevski. «  C’est la cave de la militsià locale.

— Sortir sous le nez de Marika, mauvaise idée. Donc il nous reste le tunnel ouest. Il mène où ? »

La ligne est brisée ; au-delà du carrefour, elle figure en pointillés incertains.

« Je sais pas. On a pas cartographié cette partie d’OK-LB.

— Hé bien il va falloir compléter tes plans. On y va. »



Les six camarades appelés par Pauline en renfort sont attifés comme s’ils se rendaient à une quelconque croisade prolétarienne ; comme Emiko et moi, ils peinent sous le poids des casques, des lampes, des bottes de sécurité et des vestes réfléchissantes. Les lanternes projettent des éclats dansants sur les murs arrondis du tunnel. Les souffles des cheminots forment des nuages de buée comme une armée de cumulus éphémères. Il fait froid comme dans une grotte ; des filets d’eau glacée me tombent sur le nez et une odeur de moisissure tenace me prend la gorge. Pauline avance avec un œil sur son calepin où est clipsé le plan d’OK-LB, elle a le sourire enjoué et le regard brillant d’une touriste qui vient de se trouver un petit coin de paradis au fond d’une vallée de campagne. C’est bien la seule. Emiko s’accroche à sa lampe torche comme s’il s’agissait d’une épée. Je lui tiens la main. Je ne sais pas vraiment si ce que je ressens est de la peur ou un simple réflexe animal. Je suis largement en dessous des espaces où j’avais l’habitude d’évoluer, de ce petit monde de coursives, d’égouts, de passages et de garages qui constituait le miroir de la surface, où ni la politsià, ni les passants ne pouvaient m’atteindre. Cet univers n’est pas le mien. Il n’est celui de personne à Orostal, sinon peut-être Liztja et Milsic, les morts qui nous collent aux basques dans les nuages de poussière que soulèvent nos bottes. De temps en temps, les lampes révèlent une lézarde dans un mur, nous captons la rumeur d’une rivière souterraine, l’odeur de la rouille fait irruption autour d’une section de béton armé jamais terminée.

Les cheminots doivent voir les points de rupture de la technique engloutie d’OK-LB, tandis que moi, je cherche les traces qu’auraient pu laisser notre intrus sur le sol meuble. Je n’en trouve qu’une poignée ; soit il a été plus prudent une fois hors de Vendémiaire, soit le froid m’engourdit trop pour que je puisse me livrer à une recherche exhaustive. Nous arrivons rapidement au carrefour. Sa voûte monte en direction d’un oculus qui ne donne que sur la roche, les rails se croisent juste sous mes pieds, et ma lampe torche fait luire des briques rouges, repeintes à la hâte. Cette section d’OK-LB a réutilisé une partie de la vieille Orostal, celle qui a été construite à l’époque où Alphonse n’était même pas encore un éclat dans un coin des yeux de son grand-père, celle qui a coulé dans cette terre noire qu’on dit nourrie par le fer que crachent les hauts-fourneaux, et avant eux les mines de nos ancêtres.

« Donc on va à l’ouest, souffle Emiko. C’est où ? Je suis complètement paumée. »

Pauline pointe la porte la plus éloignée sans une hésitation. Nous lui emboîtons le pas. Le tunnel continue. Nous dépassons un métro arrêté, dans lequel une nuée de rats d’eau a fait son nid ; je vois une trace de pas juste à côté de la bogie arrière, la même que celle qui a imprimé la poussière à Vendémiaire, nous ne nous sommes pas trompées.

« Je comprends pas pourquoi il est passé par Vendémiaire, dit Emiko. Il existe plein de points d’entrée du Cybersyn non surveillés, certains sont accessibles depuis la rue, et lui, il se casse les pieds à traverser la moitié d’Orostal dans une ligne de métro pourrie. »

Pauline sourit.

« Il y a plein de raisons. Personne ne surveille OK-LB, c’est l’endroit idéal pour passer inaperçu. Entre le métro et les égouts, on doit pouvoir rayonner depuis l’entièreté d’Orostal ici, voire au-delà, il y a des carrières de calcaire qui vont jusqu’à Aigues-Dolentes, en aval. Si vous savez le nombre de personnes qui passent par ces tunnels chaque mois…

— Si tu as des problèmes avec des intrus, tu peux me solliciter, dis-je.

— La militsià a autre chose à faire que jouer à l’office de tourisme. Reb, je pars du principe que l’habitant d’Orostal lambda va toujours chercher à explorer le labyrinthe du métro, il n’y a aucun moyen d’empêcher ça. C’est comme, je sais pas, un tropisme ou un truc du genre. On préfère accompagner le mouvement que s’y opposer. »

Les autres champignons jaunes ne pipent pas mot ; je suppose que Pauline doit parler pour eux. Nous continuons. La lampe frontale d’un des cheminots révèle, au détour d’un tunnel, un graffiti réalisé avec cette peinture rouge sang que les métallos de Belica fabriquent à partir d’oxyde de fer et de laitier, le sous-produit principal de la fusion du fer dans un haut-fourneau. Il représente un homme barbu dont la partie inférieure du corps est constituée d’une queue de poisson, recouverte d’écailles géométriques. Je reconnais Dagon, le dieu ancestral de l’Oro, avant que les hangars et les hauts-fourneaux ne recouvrent les marais et la capitale de la reine des pêcheurs. Pour moi, il n’est qu’un paragraphe dans les cours de civilisation antique à la faculté ; Pauline, pourtant, esquisse un geste apotropaïque, ramenant sa main contre son front avant de toucher le graffiti. Emiko fait de même, et devant mon air ahuri, répond :

« Quand je t’ai dit que je travaillais au royaume des kamis, cela inclut aussi les esprits du sol. Et puis du reste, on n’est jamais assez prudente. »

Elle frotte sa manche droite, celle où est tatouée la carpe cosmique de l’hôtel Avoria. Peut-être les deux poissons ne se supportent-ils pas. Alors que l’équipe se remet en route, Emiko se rapproche de moi et murmure.

« Je crois pas à l’hypothèse de la discrétion. Regarde-moi ce bordel autour de nous, faut vraiment en vouloir… tu sais ce que je pense ? Moi, si j’avais à infiltrer le Cybersyn, je passerais par une cabine téléphonique, c’est tout aussi discret et avec un analogue portable, ça prend deux minutes, top chrono.

— Tu l’as déjà fait ?

— Je voulais pas que ma grande se retrouve dans le même collège que les enfants des métallos de Taïga. Déjà qu’on me regarde mal quand je me ramène là-bas parce que je suis céruléenne, j’imagine même pas avec les enfants. Mais je pouvais pas modifier les registres du Cybersyn depuis mon poste de travail, tu vois. Alors je suis passée par une armoire télécom d’un tramway, un soir en rentrant. J’avais pré-écrit le script, ça m’a pris juste le temps d’insérer la fiche. Je suis pas allée ramper dans OK-LB.

— Où est-ce que tu veux en venir ?

— Que le pirate avait une raison de passer par ici. Au-delà de la discrétion, je veux dire. Il est allé jusqu’à Vendémiaire parce que c’était dans le coin, mais il cherchait autre chose.

— Comment est-ce que tu peux en être aussi certaine ?

— Parce que si jamais j’allais ramper dans ce trou pourri de ma propre initiative, ce ne serait certainement pas par plaisir, va. »

Nous arrivons en face d’une deuxième rame de métro. L’odeur a changé ; désormais, mes narines sont agressées par une senteur de charbon et de métal chaud, soufflée par des grilles rouillées qui courent au-dessus de moi et sans doute viennent de Belica. La lampe de Pauline fait luire les armoiries de la rame de tête : vert-rouge, l’ombre de la politsià y rôde jusque dans le grain délicat des sièges que la vermine n’a pas touché, parce que les portes sont verrouillées depuis trente ans. Le nom ARBASTKAÏA est inscrit en grand sur le mur juste après le train, et je devine dans l’ombre la forme grisâtre d’un quai de station, long d’une vingtaine de mètres à peine et dont les colonnes d’affichage, au lieu d’arborer des publicités, sont vides et recouvertes de béton. Des regards entendus sont échangés. Arbatskaïa, le commissariat central de la politsià pour le quartier de Belica, n’existe plus depuis que la juge Maheut a ordonné sa démolition par une excavatrice nucléaire ; nous venons d’en retrouver l’ombre.

« On est à quelle profondeur ? demande Emiko.

— Cent-deux mètres, répond Pauline en dardant sa lampe vers l’intérieur du quai, ne parvenant à arracher à l’obscurité qu’un agglomérat de gravats. Le passage s’est effondré. C’est pas par ici que notre intrus s’est infiltré.

— Pourtant c’est par là qu’il est passé.

— En même temps, il doit exister des centaines de tunnels encore inconnus. »

Emiko se met à genoux et dessine une empreinte de pas du bout de sa lampe. Je trouve la suivante sur le quai, boue détourée sur du marbre qui est resté insouillé depuis la fin du règne de Kaj Mahev. Nous prenons pied sur la station. J’essaye d’imaginer le va et vient des officiers de la politsià, et tout ce qui me parvient à l’esprit est l’image de Liztja et Milsic en train de parler de la pluie et du beau temps alors qu’ils attendent le métro suivant, et au revers du porte-documents de Litzja, je lis la mention LP, Laisser Partir. Juste avant que la porte de la rame se referme sur eux, j’entends le claquement du revolver que Milsic est en train de charger avec soin et patience, les balles roulant dans sa paume comme une poignée de bijoux délicats. C’est Pauline qui me sauve de l’image rémanente.

« Hé ! Viens voir ! »

L’assemblée de champignons jaunes s’est rassemblée en face d’une porte que l’intrus a fracturé en position ouverte, comme celle de Vendémiaire.

« Fais gaffe, dit Emiko. La politsià aurait très bien pu miner la station. »

Pauline craque une fusée éclairante et la jette dans la pièce ; je me glisse à ses côtés comme au spectacle. L’espace ainsi révélé mesure vingt mètres de long pour cinq de haut et m’évoque un hangar. L’écarlate de la fusée révèle un océan de cassettes audio qui forme une masse noire et luisante, incurvée comme l’arrivée soudaine d’une langue de lave émise par un volcan souterrain. J’entre. Mon premier pas rencontre une bande magnétique qui m’expulse tête la première dans l’amas de supports d’enregistrements. Pauline et Emiko me relèvent ; je m’attends à des rires goguenards parmi les cheminots, mais iels restent silencieux et immobiles face à cette nécropole dont maintenant je reconnais la nature.

« C’est un dépôt de la politsià, murmuré-je. Toutes ces cassettes doivent être des pièces saisies qu’il fallait concasser. Je suppose que la révolution a dû empêcher les rouge-vert de tout détruire.

— Mais iels ont eu le temps de faire sauter le passage, dit Emiko. Pourquoi, à votre avis ? »

Pauline lève la lampe-torche. Une bouche de plomb me saute à la figure.

« Tu crois que les cassettes venaient de là ? »

Je souffle et je me demande si la voix de Maman est quelque part dans cet océan de bandes magnétiques, gravé pour l’éternité dans un sillon de polyester ; je me sens soudain bien seule dans la nuit d’OK-LB.

« La cavité devait communiquer avec Arbatskaïa. Ils pellaient les cassettes à détruire dans une trappe et hop, disparu de la face du monde, continue Pauline.

— Saints-kamis ! souffle Emiko en se penchant sur le tas. Il y en a pour des milliers d’heures d’enregistrement. »

Je prends la première cassette à portée, la retourne : sa bakélite couleur pétrole malade porte une adresse à Belica, aujourd’hui celle d’une ferme fongique, une date et le nom d’un agent de la politsià.

« Ce sont bien des écoutes téléphoniques, dis-je. J’en ai écouté des heures et des heures au bureau quand je travaillais pour le tribunal de compensation populaire. Il faudra des semaines à une équipe entière pour tout éplucher.

— On dirait que notre intrus s’est fait la même réflexion, sauf que lui savait quoi chercher. Regarde-moi ce merdier. »

Emiko pointe une surface endommagée dans le sol bétonné, où brille un éclat du fer bon marché dont on fabrique des pelles et pioches à Belica ; l’intrus s’est acharné sur le tas pour s’ouvrir un chemin avec une farouche énergie. Je déplace la fusée plus loin dans pièce. À partir de la moitié de la vague, le béton s’arrête pour laisser place à la terre molle des terrasses alluviales de l’Oro. Je ne trouve ni analogue, ni dépôt, ni rien qui sorte de l’ordinaire des murs lisses, à part un meuble de bois noir, miraculeusement épargné par la furie de l’intrus, qui porte une demi-douzaine de cercles gris. Leurs étiquettes sont toutes identiques ; je suis face aux épreuves recopiées de la même écoute, réalisée il y a exactement trente-deux ans, sans nom d’agent ni adresse du suspect. Il ne manque qu’un seul support dans le rack, et son arrachage, à en juger par l’absence de poussière sur sa niche, est récent.

« Ah ça… dit Emiko. Tu sais ce qu’il a emporté, notre intrus ? Un minidisque audio. On n’en manufacture plus depuis la révolution. C’était plus cher qu’une cassette, de moins bonne qualité qu’un disque, rien à sauver. Le type a fait un détour entier par OK-LB pour récupérer ce truc, donc ça vaut quelque chose. Le problème, c’est que je connais personne qui possède encore un lecteur compatible. Même au bureau, on en a pas.

— Moi si, soupiré-je. Francesco, à l’Autostrata. »



Ma veste à paillettes scintille sous les éclats dansants de l’Autostrata. La froide devanture de la discothèque pavoise en rouge et bleu, comme la modernité du drapeau céruléen. Une armée de disco et d’électro mène la cavalcade à travers les portes ouvertes, où un videur coiffé d’un borsalino noir garde un œil attentif sur l’accoutrement des invités. Je vérifie la bonne tenue de mon patte d’eph, le cirage de mes chaussures, puis montre mes mains vides au gorille pour lui signifier que je viens en tant que citoyenne et pas qu’inspectrice, mensonge auquel je ne vois aucune conséquence. L’Autostrata n’est pas dans mon domaine ; il applique la vieille loi d’Orostal voulant que les problèmes entre clients avinés s’y règlent aux poings et dans l’arrière-cour. Tant que les histoires de l’antre à Francesco restent dans le domaine de la discussion animée et des affaires de cœur mal digérées, je n’ai rien à redire. Le respect de la propriété intellectuelle par le tenancier de l’antre, c’est un autre problème ; à tout hasard, je suis venue avec un procès-verbal prérempli.

Une fois passées les fourches des néons, je suis capturée par les synthétiseurs qui remontent le long de ma colonne vertébrale en longues vagues humides. J’ai beau prétendre le contraire, je sais que la néo-électro de l’Autostrata est tout autant connectée aux rues d’Orostal que le punk-rock du Kino. Ce dernier est l’enfant du caniveau, des chaînes à vélos et des machines-outils, alors que la néo-électro vient des demoiselles du téléphone, des ronronnements samplés des trains et des cliquetis des analogues. Pas le même quartier, pas le même prolétariat, une rue d’écart, mais Orostal toujours chevillée au corps, même si ça me fait mal de le dire. Je me mêle à la foule éparpillée entre le bar, la piste de dance et les loges, glisse vers le comptoir. Le serveur de l’Autostrata est un solide Kaulà, au visage tatoué de baleines hagardes. Nous portons le même habit de lumière.

« Salut, diva, dit-il avec un air de conspirateur. Qu’est-ce que je te sers ? Je viens de recevoir du rhum aux raisins, une tuerie, tu en veux un verre ?

— Je préfère une limonade.

— C’est plus marrant quand c’est Emiko qui vient nous rendre visite. Sa descente fait plaisir à voir.

— Elle boit beaucoup ?

— Elle se défend. »

Je prends note.

« Il faut que je parle à Francesco. Il est là ?

— Cela dépend pourquoi tu veux le voir.

— Des histoires de musiciennes. Avant que tu ne poses la question, je ne suis pas là pour lui casser la gueule parce qu’il a samplé ma voix sans autorisation, sinon j’aurais amené Pauline et ses cheminotes. Il faut juste que je lui fasse écouter quelque chose.

— Tu as de la chance, il vient de terminer son set. Il doit être quelque part à l’étage.

— Je ne peux pas le rater, je sais. Merci. »

Je m’éclipse après avoir englouti ma limonade. Le serveur fait un geste et les baffles se mettent à cracher un morceau de Francesco, Maraudeur, issu de ses premières expérimentations avec les synthétiseurs modernes. Je préfère cette escapade onirique à ses aventures disco plus récentes. Il y a une véritable émotion dans les profondeurs de son synthé, dans les cascades d’octaves balancées contre une puissante batterie semblable aux respirations cadencées d’un marteau pneumatique de Belica, mais c’est surtout la précision du morceau qui me fascine. Ce soir, son arrangement me frappe droit au cœur, et je m’en veux de mettre autant de temps à comprendre pourquoi. La tonalité n’a rien à voir, le genre est complètement différent, mais le tempo, lui, est exactement celui du solo de violon à la fin du grand monologue de Madame Papillon, la pièce historique du répertoire lysien pour laquelle je me suis tant fantasmée en soprano. Francesco a fait exprès. Ce remix de Maraudeur est un missile avec mon nom sur la tête chercheuse. Il est où, ce salaud ? Là, je le vois. Il sort d’un halo de spotlights et de paillettes, un cigarillo aux lèvres. Mon artilleur musical a la carrure d’un soudeur des docks, mesure une bonne tête de moins que moi, arbore une épaisse moustache assortie à des favoris flamboyants et regarde le monde à travers une paire de lunettes de soleil carrées. Son sourire est goguenard.

« Madame Papillon, hein ? lui lancé-je.

— Il n’y a que toi pour remarquer un détail comme ça. Qu’est-ce que tu fous ici ? Le Kino ne te plaît plus ?

— Il faut que je te parle.

— J’imagine bien que c’est pas pour danser la salsa.

— C’est ça qu’on danse à l’Autostrata ?

— Non, on a du goût, ici. Tu veux quoi ? Si c’est pour le sample, écoute, d’accord, j’aurais dû demander, mais enfin, je n’ai tué personne.

— C’est pas pour ça. J’ai trouvé un minidisque sur une enquête et j’ai besoin qu’on m’en lise le contenu.

— Donc tu t’es dis, tiens, Francesco doit avoir ce qu’il faut au milieu de son bordel de synthétiseurs et de pédales wah-wah ! Ben oui, parce que le petit Francesco il fait de la musique de merde, mais quand il s’agit d’accumuler les conneries pour faire du bruit, il est champion.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

— Je me fous de toi ! La tête que tu tires quand tu as l’impression que tu dois des excuses à quelqu’un, on dirait un chien mouillé qui vient de sauter au fond d’un caniveau pour éviter le tramway. C’est incroyable. Mais relève un peu la tête, redresse-moi ces épaules, bon sang ! Moi je peux ressembler à une cacahuète avachie, je passe mon temps derrière un synthétiseur. Mais toi, tu chantes ! Hausse le menton ! Je ne peux pas le faire, parce que j’en ai deux. Attends, il me faut mon assistant. Louis ! »

Un solide charpentier en gilet scintillant émerge du brouhaha vaporeux.

« Louis, est-ce que tu pourrais me passer quelques-uns de tes morceaux, le temps d’occuper les baffles ? Je reviens. J’en ai pour cinq minutes. Allez, Rebecca, viens. »

Le cigarillo de Francesco se dandine pour tracer un chemin rougeoyant dans la fumée et je suis son mouvement jusque dans les coulisses. Le disc-jockey habite à l’étage, où il entretient un studio encombré. Je compte un lit, très grand, pour deux au moins, et froissé, ainsi qu’une kitchenette standard de Belica. Le reste est une tentative désespérée de faire rentrer une quantité tout à fait déraisonnable de machines à bruit dans un espace horriblement restreint. Je reconnais l’antique synthé qui a valu à Francesco de se faire virer du Kino par les punks, une énorme armoire analogique, une collection de claviers colorés, puis une armée de tableaux hérissés de fils, molettes, interrupteurs, modulateurs et autres ustensiles de navette spatiale. Les instruments arborent tous le logo doré de Mogge.

« Minidisque, minidisque, mais dans quelle allée pourrie est-ce que tu es allée te trouver un minidisque ? râle Francesco en fouillant dans un tas de machines au chômage. Est-ce que tu sais depuis combien de temps on n’en fabrique plus ?

— C’était dans une pile d’enregistrements de la politsià.

— J’espère que c’est pas des trucs téléphoniques, j’ai vraiment pas envie d’envoyer ça dans mes baffles. Tu sais qu’ils m’avaient mis sur écoute, les salauds ? Pendant cinq ans, au moins ! Soi-disant que j’étais à risque accru d’activités anti-révolutionnaires. Il paraît que c’était un ordinateur qui m’avait identifié.

— Et c’était vrai ?

— Ben non ! Je vais pas te mentir, Rebecca. Je n’ai pas un passé de militant, je cachetonnais pas pour Solidaritàt le soir, j’étais comme la plupart de ceux qui dansent sur cette piste, je faisais le dos rond en attendant que ça passe. Et pour moi, faire le dos rond, ça voulait dire prendre le tramway pour aller passer mes neuf heures à Taïga, fermer ma gueule, rentrer à la maison, taper un peu de musique sur un piano, dormir et recommencer. Et ces salopards me mettent sur écoute ! Ah, ils ont dû se marrer, tiens. Les ébats téléphoniques du petit gros de la rue des Grives et de la grande tige téléphoniste de l’appartement d’en face, ça devait bien les faire se bidonner dans leur tramway d’espionnage ! On l’appelait la baleine, cette saloperie grise, elle se traînait comme un tank dans la rue, et ils étaient bien au chaud dedans, ces fils de…ouais. Pardon. Tu l’as vu de plus près la politsià, toi. Désolée.

— C’est rien. Est-ce que tu peux me lire ce minidisque, finalement ?

— Mais bien sûr, file-moi juste une prise quart de pouce.

— Une quoi ?

— Alors, que tu sois une inculte en musique moderne, je veux bien, mais tu devrais au moins connaître le matériel employé par ta guitariste. La pointe en or, là, au sommet de la pile. »

Je jette à Francesco un bitoniau ressemblant vaguement à sa description. Il fiche la prise dans un appareil en bakélite carrée, y insère le minidisque et appuie triomphalement sur le bouton de lecture. J’entends un grésillement sec, puis un claquement, suivi de l’irruption d’un son haché. L’enregistrement est amateur ; je me tends en me demandant quelle confession obsolète les baffles vont se mettre à cracher, mais aucune voix ne vient. A la place, l’océan d’interférences donne naissance à quelques notes de synthétiseur, haut perchées, délivrées en cadence et répétées sur une ligne de basse. Toutes les deux répétitions, la tonalité change légèrement, et une couche sonore s’ajoute, pour former au bout de trente secondes une musique vive et précise. Et surnageant en pointe sur le labyrinthe sonore, il y a un riff, à l’incroyable simplicité, dix notes, pas une de plus, pas une de moins, qui frappe à travers ma veste à paillettes et droit au cœur. Je me mets à marquer la mesure jusqu’à ce que le morceau s’arrête brusquement, vaincu par la limite d’enregistrement du minidisque agonisant. Francesco siffle.

« Ouah. Tu as une date pour ce minidisque ?

— Une notice au revers indique qu’il a été enregistré en l’an 66 du grand siècle. Trente ans tout pile. »

Le sourire de Francesco devient béat.

« Génial. Oh, génial !

— Qu’est-ce qu’il y a de si incroyable ?

— Mais enfin, tu n’écoutais pas ? Tu ne reconnais pas ce riff de synthé  ? Tu reconnais pas cette bombe atomique ? Tout le monde l’a remixé ! Les cinq notes d’Équateur ? Le début de Moonlight ? Le leitmotiv de Trans-Isilanka Express ? C’est un truc de génie, et ça vient d’Orostal !

— Attends, je veux bien être inculte, mais les morceaux dont tu me parles, ils ne sont pas de chez nous, on est d’accord ?

— Laisse-moi expliquer. Après la révolution, il s’est passé un phénomène étrange. Des sons se sont mis à sortir d’Orostal. Des morceaux de musique incomplets, des fragments qui sont apparus comme ça, chez des artistes locaux et dans les réseaux étrangers. La plupart étaient assez pourris, artistiquement comme techniquement. Mais il y avait des pépites. Et l’un de ces sons était ce riff de dingue, que tout le monde a copié.

— Et tu as une idée de la compositrice ?

— Il y a quelques années, un collectif de musiciens céruléens s’est mis en tête de retracer l’origine des leitmotivs d’Orostal. Quand tout le monde sample un extrait, c’est pas mal de savoir d’où il vient. Je leur ai servi de contact local. Pour les trois quarts des morceaux, la traque n’a pas été très difficile. Il m’a suffi de remonter jusqu’aux disquaires d’où c’était sorti, qui avaient souvent effectué les enregistrements directement dans les cafés-concerts. La créativité de nos camarades ressortait au grand jour après soixante-dix ans de chape de plomb. Certains de ces artistes se sont même faits un nom pour eux-mêmes, comme Martha Spengler qui a émigré en Firmament ou les Vieilles Fées, qui jouent à la capitale.

— Et pour le quart restant ?

— Là, il a fallu travailler un peu plus. Cette portion-là n’émanait pas de la rue, mais des prises de la politsià, comme ton minidisque. Toutes les pièces d’art anti-mahéviste, comme ils disaient, n’étaient pas détruites, certaines ont survécu et sont devenues de véritables œuvres. Je t’avoue, je n’ai pas aimé faire ça. On avait cent cinquante-sept artistes inconnus sur la liste. Il y en avait que neuf encore en vie.

— Et les autres ?

— Passage express devant les tribunaux puis soit exécutions sommaires soit camps de travail à perpétuité, ce qui revenait au même, et trente-deux portés disparus. Les concernés étaient dans leur grande majorité des militants, pas forcément de Solidaritàt, il y avait un peu de tout, y compris des syndicaux moins radicaux et quelques pauvres types de la nomenklatura. Je crois qu’aucun d’entre eux n’a été arrêté juste pour un enregistrement, il s’agissait plutôt de pièces à conviction. Pour monter un dossier de dénonciation contre-nationaliste, tu vois. Jazz, rock, proto-électro, ça faisait bien dans la case activités anti-étatiques.

— Et ce riff, il appartient à quelle catégorie ?

— Aucune.

— Comment cela ?

— Il y a un seul morceau que nous ne sommes jamais parvenus à retracer. Ce riff de synthé. Rien. Impossible de l’attribuer à quiconque. Un coup de génie, un truc de dingue, enregistré avec trois bricoles sur un clavier tenu par du scotch, qui aurait dû valoir le statut de superstar à son autrice, et…rien. D’où est-ce que cela vient ? Je dois le savoir !

— Il y avait une étagère pleine de ces enregistrements dans un débarras souterrain de l’ancien commissariat Arbatskaïa. Tous identiques.

— Comment tu es tombée dessus ?

— C’est compliqué à expliquer, mais je pense que les récents accidents du travail à Taïga et Nevski sont des sabotages informatiques, et la trace du tueur potentiel nous a amené à ce dépôt. Vu l’état de déliquescence de l’endroit, il n’y est pas passé par hasard, et autant que je puisse en juger, il cherchait cet enregistrement. Je n’en suis pas certaine, mais c’est la meilleure piste dont je dispose pour l’instant.

— Il faut trouver l’autrice de cette œuvre. Il y a quinze millions de ventes de cassettes cumulées pour les chansons qui samplent ce riff, tu te rends compte ? Imagine vendre des millions de romans et que ton nom soit parfaitement inconnu, tu n’aurais pas envie de taper sur quelqu’un ?

— Tu n’avais pas autant de scrupules quand tu samplais ma voix à la sauvage.

— Ah, mais c’est pas pareil !

— C’est vrai, je suis juste la chanteuse du Kino et j’ai jamais pressé de cassette.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

— Il paraît que tu t’es fait quinze mille rèn en vendant les enregistrements où tu remixes ma voix.

— Pas moi. L’Autostrata.

— Génial, ma voix subventionne les beaux-arts ! Mais je ne vois aucun moyen de retrouver ta compositrice. Le minidisque n’avait ni numéro de dossier, ni nom associé, juste la date et l’heure de l’enregistrement.

— Il y a peut-être un moyen.

— Lequel ?

— Regarde. »

Francesco sort d’une étagère une disquette dont la couverture a été raturée au feutre.

« Là-dedans, j’ai les échantillons sonores des huit cents cinquante modèles de synthétiseurs qui existent dans le monde. C’est à jour en date du mois dernier. Je m’en sers pour planifier mes achats.

— Et donc tu peux identifier le synthétiseur dans ce morceau ? Cela nous avancerait à quoi ?

— Chaque synthé présent à Orostal avant la révolution était une pièce de contrebande, et donc quasi unique. Je connais le gars à travers qui les importations passaient, il s’appelle Arkady, il travaille à la décharge d’Arkansk. Si j’identifie l’instrument, je peux lui demander de remonter jusqu’à un de ses anciens clients. En tout cas c’est à tenter. Il y a juste un problème. A la main, trouver une correspondance entre le riff et un synthé va me prendre des jours, peut-être des semaines…

— Tu n’as pas un index ?

— J’ai un tableau de références avec les dates et les modèles.

— Et les différences entre les synthés, est-ce que c’est quantifiable ?

— Oui, la tessiture, la durée des notes et tout le toutim sont spécifiques à des modèles individuels, un programme d’analyse audio doit pouvoir sortir ces données.

— Et si on filait tout le dossier à un analogue ? D’abord, on éjecte tous les synthétiseurs qui n’existaient pas à l’époque, puis on compare automatiquement les notes avec les échantillons restant. Clac.

— Tu le dis d’une manière qui rend la chose toute simple.

— Mais je connais une personne pour qui c’est tout simple ! Passe-moi ton téléphone, je l’appelle. »



Les lunettes de Francesco absorbent la lumière des analogues et je trouve que ça lui donne l’air d’une variété d’insecte épinglé sur un mur de kamis colorés. De l’autre côté de son bureau, Emiko empile soigneusement une tour de tasses à café, mais je sais qu’elle a écouté mon discours avec grande attention.

« Oui, c’est faisable, dit-elle une fois son château fort terminé. C’est même assez trivial. Il me faut le tableur avec l’index des synthés, la banque de sons et l’enregistrement original.

— Tiens, dit Francesco en lui tendant une disquette. J’ai tout mis là-dedans. Fais gaffe, je n’ai pas de copie !

— Madone, mais il faut que je vous apprenne tout ! Faites des sauvegardes de vos données personnelles ! Bon. J’ai du boulot dans l’immédiat, je vais faire ça cette après-midi. »

Nous sortons dans les couleurs froides du quartier céruléen. Les statues de bois exhalent la fumée rêche qui sort des entrailles de Belica.

« J’ai un set dans une heure, il faut que je prenne la tangente, dit Francesco. Je suppose que ce n’est pas la peine que je te cherche dans le public ?

— Non, en effet.

— Hé, euh, Rebecca ?

— Oui ?

— Encore désolé pour le sample. »

Je hausse les épaules et il disparaît dans le premier tramway. Il reste encore une heure de jour et la pluie a battu en retraite dans les hauteurs des nuages. Tous les hauts-fourneaux brillent en ambre froide, Taïga, Belica, Arkansk, même Toundra de l’autre côté de la vallée. Je sais que Francesco ne comprend pas la peur qui m’a saisie quand j’ai pour la première fois entendu ma voix sur un de ses morceaux, cette terreur froide de l’effacement et de l’oubli qui me poursuit depuis que j’ai passé la frontière. Qu’est-ce qu’il peut bien en savoir, de toute manière ? Oui, il a fait le dos rond, comme tout le monde, comme la multitude qui grouille dans la rue, comme toutes ces âmes tranquilles qui vivaient leur vie derrière la transparence des fenêtres. Quel pourcentage ont réellement représenté les militants de Solidaritàt, les Kaulà rebelles, les imprimeurs à la sauvette les passeurs de disque ? Un sur cent ? Un sur mille ? La juge Maheut doit avoir les statistiques. Je n’ai pas envie de le lui demander.

Et je sais aussi qu’il y a un trou dans la profondeur de son enfance, dans les six années entre mon entrée à l’opéra et le départ pour Orostal, six printemps où j’ai vécu heureuse et ignorante. Là-bas, j’étais privilégiée, je ne peux pas l’oublier, même si le chaos des années suivantes crée une amnésie bien pratique. Je pourrais prétendre le contraire, que Rebecca Pavli n’est pas une fille de la haute bourgeoisie de Lys, que sa mère n’avait pas ses entrées aux dîners privés de la capitale en compagnie des ducs et des généraux. À notre arrivée, nous n’avions plus de papiers, ils avaient été brûlés par la politsià, et plus de famille, qui était tombée dans les camps royaux, j’aurais pu – je pourrais toujours ! – m’inventer une origine paysanne, comme maman. Elle m’a souvent intimé de ne jamais parler de son passé de directrice de ballet, parce que même sous les bottes de la politsià, c’était encore une tâche indélébile transmise à la fille par procuration. Mais maman n’est plus là et Orostal a massacré la politsià à mains nues. Rebecca Pavli est noble, et ça lui file la nausée.

Je descends le boulevard des Héros et je repense au riff de synthé. Francesco a raison, cet agencement musical est génial de simplicité et d’alignement, et c’est vrai que maintenant je me rappelle de sa présence dans le refrain d’Équateur, le tube planétaire d’il y a cinq ans. Je me demande si la blessure d’orgueil de sa compositrice est aussi douloureuse que la mienne. Francesco, tu es un petit con ! Je t’aurais volontiers autorisé à sampler ma voix si tu me l’avais demandé, mais non, il fallait que tu m’enregistres et me mixe en secret, parce que ça faisait rebelle, parce que ça faisait underground.

Je crache par terre en passant devant une statue de Mahev qu’on n’a pas encore déboulonnée, je grimpe dans le tramway et débarque au bureau de Grande-Rue. Akkö m’a laissé un message sur mon répondeur où il me demande de fermer boutique à sa place, car il est toujours coincé aux archives, où rien d’exploitable ne lui a été révélé sur Liztja et Milsic. Je pourrais peut-être me plonger à nouveau dans le Cybersyn, mais ma migraine me torture trop, alors je mets la clef sous la porte et décide d’aller traîner au Kino. Une rafale de pensées me reprend d’assaut sur le trottoir. J’ai l’impression d’être suivie par des fantômes rouge-vert et je n’ai même pas Akkö sur l’épaule de qui m’épancher, même pas d’assemblée de quartier où remplir des bordereaux idiots pour me calmer. Je pousse la porte du Kino, jette ma veste sur un portemanteau et demande à la serveuse une loge avec quinze rèn d’herbe à fumer. Je m’effondre sur le canapé, tire le rideau, allume la cigarette. La sérénité qui monte dans ma gorge m’agace, car elle n’est que celle des muscles et des nerfs, pas de l’esprit. Le ventilateur hache le silence. Les punks ne sont pas encore là, le juke-box est trop loin que je l’entende, la rue est trop calme pour rentrer jusqu’à moi. Au bout d’une demi-heure, je redescends au bar et grogne à l’adresse de la serveuse pour savoir si elle n’a pas de grenadine, mais elle ne m’écoute pas. Elle est penchée sur une silhouette affalée et ruisselante de neige fondue que je finis par reconnaître comme étant celle d’une Emiko échevelée.

« Tu devrais rentrer chez toi, dit la serveuse. Tu as déjà bu de quoi assommer tout un régiment.

— Oh, ta gueule, répond Emiko en agitant vaguement la main. Je n’arrive pas à me soûler, tu le sais très bien. Je ne suis pas plus incohérente maintenant que quand je suis entrée, alors file-moi un autre verre.

— C’est ça, et dans cinq minutes je dois appeler un tramway parce que tu t’écroules subitement, bon sang, Emiko, je passe ma journée à servir des vétérans de Belica et des punks à chaîne de vélo, tu crois que je n’ai pas déjà ma fournée d’armoires à glace qui prétendent tenir l’alcool comme personne et finissent au dispensaire ?

— Je pèse soixante kilos toute mouillée !

— Raison de plus. Ah, Rebecca. Tu ne peux pas me la sortir du bar, s’il te plaît ? L’amener quelque part où elle sera mieux ? Cela me rend malade de la voir comme ça, et je ne sais pas quoi faire pour l’aider. »

Je m’approche d’Emiko, qui darde un regard hagard sur moi.

« Emiko, je t’ai laissée il y a à peine trois heures, qu’est-ce qu’il y a ?

— Toi, va te faire foutre.

— Ce sera physiquement compliqué, mais tu ne réponds pas à ma question.

— Putain ! » Emiko tente de me lancer son verre à la figure, mais se retient au moment où le rhum va quitter le fond. « Tu parles comme ça avec les chefs des services que tu contrôles, aussi ? Gna gna gna, prévenante de mes deux, si j’avais besoin de conseils sur ma consommation d’alcool, j’irais voir un assistant social, maintenant fous-moi la paix. À moins que tu veuilles me faire passer la nuit au poste pour dégriser ?

— Quel poste ? J’ai pas de cellule à Grande-Rue. Allez, viens, on sort.

— Pour aller où ?

— Tu t’en sens de rentrer chez toi ?

— Non. Les enfants sont pas là, Goro est en déplacement à la capitale, c’est vide, il fait froid, il fait sombre, j’ai pas envie.

— Tu veux passer à mon appartement ?

— T’as des gâteaux dans ton antre ?

— Plein. »

Emiko esquisse un faible sourire et m’emboîte le pas.



Les clefs tintent sur la table basse à l’entrée. Emiko titube et tombe tête la première sur le sofa. Je grimpe jusqu’à la commode de la kitchenette et en tire trois boîtes qui contiennent une collection de gâteaux secs ramenés du marché des docks, l’un des trésors de mon appartement que je garde avec autant d’attention que des codes nucléaires.

« J’ai des croquants aux amandes, des palets sablés, des lunettes à la fraise, des cornets Lysiens, des galettes de sarrasin et des moutons de Cassiopée, tu veux quoi ?

— Passe-moi tout.

— Tu vas dépasser ton quota de pâtisseries pour la journée. Ils t’ont pas dit que tu mangeais trop de sucre, à la visite médicale ?

— Casse-toi. »

Je lui donne un cornet lysien, option la moins calorique mais à mon avis la plus réconfortante. Emiko se met à le grignoter, blottie dans le sofa.

« C’est pas mauvais, ça. Dis, qu’est-ce que tu fais avec autant de sucreries chez toi ?

— Le travail à la militsià peut être éprouvant. On a parfois besoin de réconfort. Akkö fume et boit, moi j’ai mes gâteaux.

— Tu as du rhum pour faire passer le cornet ?

— Non.

— Mens pas, j’en ai vu sur l’étagère.

— C’est pour cuisiner. Pas touche. Bon, Emiko. Qu’est-ce qui s’est passé ? Tu essayais de faire quoi, en te soûlant au Kino ?

— Rebecca, t’es pas devenue inspectrice pour jouer les mamans avec nous.

— Je te pose la question en tant qu’amie.

— Pareil.

— Et si je la pose en tant que chanteuse de notre trio ?

— Allez, laisse tomber. Oui, je bois beaucoup, mais quand je disais que j’étais incapable de tomber ivre, ce n’était pas une blague. Cela aussi, les exécutants de Sakhaline-Sambre l’ont grillé. Je n’arrive plus à tomber ivre du tout, je passe direct en coma éthylique sans rien ressentir. C’est pareil avec l’herbe, l’opium, même l’héroïne. Je vais pas bien, Rebecca. Le truc que tu m’as demandé de faire, il y a dix ans, je te l’aurais sorti en moins de deux, c’est trivial, mince ! Juste du tri de base de donnée et une comparaison, j’en aurais eu pour vingt minutes avec un script, je m’y suis cassé les dents pendant deux heures. J’ai oublié comment on utilise un putain de tableur, comment on code une macro de base ! Même le manuel me donne l’impression d’être une imbécile finie ! Je peux pas. Je peux plus. C’est facile, quand je suis assise devant mon analogue. Tu dois te dire que je suis une ingénieure, mais je suis juste un perroquet ! Un contremaître d’Arkansk m’appelle, me dit hé, madame Villi, je comprends pas, j’arrive pas à allumer mon analogue pour me connecter, je lui réponds bonjour monsieur, est-ce que vous avez pensé à le brancher ? Et neuf fois sur dix, il n’a pas branché. Mon travail s’arrête là. C’est pas juste le fait de ne plus pouvoir calculer une équation différentielle de tête qui me rend dingue, ça on s’en fout, c’est pas grave. C’est tout le reste. J’ai des absences, Rebecca, et elles empirent. J’oublie d’aller chercher les gosses au tram, je laisse déborder mes casseroles et maintenant, je ne suis même pas capable de me souvenir des termes d’un script que tu apprends en première année d’analyse de données à la fac.

— Tu as vu un médecin ?

— Je suis passé par un cabinet de neuropsychiatrie à la capitale. Les résultats des imageries sont normaux, tu parles, ils l’étaient aussi quand je suis partie de Firmament. Cela ne veut rien dire. Personne ici n’a idée d’à quel niveau opèrent les zaibatsus. En ingénierie neuronale, leurs labos ont trente ans d’avance sur les nôtres. J’ai vu des logiciels capables de modéliser l’activité de zones précises du cerveau humain et de les copier, ces tarés téléversent les processus mentaux de peintres décédés dans leurs générateurs d’images pour obtenir des copies de leurs tableaux, tu crois que ce qu’ils m’ont injecté est à la portée de notre médecine ? Il y a un truc dans ma tête, il galope toujours, et moi ce que je vois, c’est que l’année dernière, je n’oubliais jamais mes clefs au bureau.

— Est-ce que tu veux que je te prenne dans mes bras ?

— Oui. Je veux bien. »

Je la blottis tout contre moi et ses cheveux projettent une ombre parfumée sur ma joue.

« Alors ça, c’est drôle. J’aurais pas pensé que ma chanteuse serait confortable. Tu as les pommettes saillantes, ça tape un peu, mais ton épaule est très douce. J’aime bien être dans tes bras.

— Je suis désolée de ne pas pouvoir plus t’aider.

— Ah, s’il te plaît. Si les meilleurs psychiatres de Loire n’ont rien pu faire pour moi, ce n’est pas une inspectrice et chanteuse de rock qui va m’apporter autre chose qu’une épaule confortable, et c’est déjà beaucoup. Je n’ai pas réussi à me faire beaucoup d’autres amis ici, certes, mais il ne faut pas que tu te mettes à me porter sur ton dos. Je ne suis pas une chose fragile à réparer, je suis déjà cassée, et on peut pas recoller, c’est tout, c’est rien. Je m’en sens pas de rentrer. Est-ce que je peux rester pour la nuit ?

— Bien sûr. J’ai un lit secondaire, il était livré avec l’appartement. Il était collé au lit principal, j’ai dû y aller à la scie pour le détacher. Jamais compris à quoi il devait servir.

— Tu sais, les gens normaux ramènent parfois chez eux d’autres gens, avec qui ils ont envie de passer la nuit, ce qui est un euphémisme pour dire faire l’amour, et donc ils se mettent sur leur grand lit, ils se déshabillent et…

— Dis donc, tu ne serais pas en train de te foutre de ma gueule ?

— Un tout petit peu.

— Allez, termine tes gâteaux, je vais te faire à manger. »

Je descends dans la cuisine commune de l’immeuble, où une poignée de métallos se préparent pour leur quart de nuit. Je leur donne des légumes de mon balcon et en échange ils me font le legs d’une tarte aux carottes, que je m’empresse de faire cuire avant de la ramener à Emiko. Las, je la trouve chaloupant contre la table de la cuisine, son analogue portable ouvert, un linge humide sur le front, je crois que c’est mon torchon à pommes de terre.

« J’ai vomi dans tes toilettes. Désolée.

— Laisse tomber et mange. Reprends ça demain, à tête reposée. »

Emiko laisse tomber son menton sur son clavier et grignote un bout de tarte en secouant la tête.

« Je peux pas dormir tant que je ne suis pas parvenue à te rendre quelque chose.

— Emiko, je ne suis ni ta prof, ni ton employeuse. Tu sais, de mon point de vue, la manipulation de base de données, c’est de la sorcellerie, alors je ne vais pas moins bien te considérer si tu ne parviens pas à me sortir une correspondance. C’est déjà extraordinaire que nous ayons récupéré cet enregistrement.

— On vit vraiment pas dans le même monde. Des recherches comme ça, un vrai informaticien t’en sort quinze par jour !

— Arrête avec tes performances à la con, nous ne sommes plus en Firmament.

— Je sais. Mais je n’arrive pas à m’en convaincre. Chaque matin, je me réveille en me disant que ce n’est pas possible. Que je suis en train de délirer. Qu’on peut me virer à tout moment, me mettre à la rue pour avoir raté un algorithme, que mon appartement est loué à un marchand de sommeil, que je vais devoir débourser six mois de salaire pour faire soigner mon mari et que je vais me faire souffler dans les bronches parce que je ne suis pas assez rentable. De notre pays, je n’ai vu qu’Orostal et cette ville est un merdier doublé d’un cimetière, mais je ne pourrais pas vivre ailleurs, je ne pourrais plus. Avec le cerveau en état, je n’étais déjà pas faite pour Firmament, alors maintenant… je suis désolée d’être ainsi, Rebecca. Mais mince, je dois la vie à Orostal, sans déconner ! Alors, si tu me demandes de t’aider, je ne vais pas abandonner ainsi. Je vais pas…

— On a déjà eu cette discussion, non ? Je suis une inspectrice de la militsià. Je te demande pas de l’aide en tant que flic, c’est si difficile que ça à comprendre ?

— Tu sais très bien ce que je veux dire.

— Non, tu ne sais pas ! Je ne suis pas une policière ! Je ne suis pas un pandore, je ne suis pas un condé, je ne suis pas un flic, je suis une représentante du peuple assermentée, qui obéit au régime des fonctionnaires locaux à poste temporaire, tels que définis par la constitution syndicale d’Orostal !

— Mais c’est quoi la différence, autre que la sémantique ?

— La différence, c’est que c’est un policier qui a mis une balle dans la tête de ma maman. »

Emiko me fixe interdite.

« On a toutes les deux besoin de dormir. »



Je regarde la neige tomber sur Orostal. La fin de mon adolescence me revient en mémoire : un grand désert peuplé de séjours à l’usine dans le carré des clandestins, les fulgurances insurrectionnelles auxquelles j’ai participé, timide, à l’arrière des cortèges, protégée par les solides épaules des cheminotes. Je repense à ce moment où tout le monde aurait pu mourir, quand les chars mahévistes ont dévalé le Boulevard des Héros et ont braqué leurs canons sur cinq mille manifestants, ces mêmes blindés qui avaient déjà broyé les étudiants de Loire sous leurs chenilles ; je me souviens du grand silence sous le ciel bleu, d’une commandante de char qui scrutait la foule depuis sa tourelle, toute jeune, en uniforme bleu, ce devait être une volontaire des bataillons de la Garde, je me souviens du grésillement de sa radio, puis du pivotement des canons, d’abord vers les bustes des Héros, ensuite vers les rangs de la politsià. Premier jour de l’été, onze heures cinquante-deux, an 81 du Grand Siècle : le coup d’envoi de la révolution syndicaliste.

Dix minutes plus tard, maman me mettait à l’abri derrière un tramway renversé pour me protéger des tireurs embusqués logés dans les étages supérieurs de Nevski et un coup de feu claquait. Je me souviens du trou rouge dans son front, de ses yeux grands ouverts sur le ciel, de la fin de mon dernier été d’enfant, des lilas pourpres portés à bout de bras par la foule, enroulés au bout des canons des chars, peints sur les coléoptères des mutins de la marine. Il y a encore les pavés contre ma joue, l’odeur de la cordite dans l’air, le souffle chaud des mitrailleuses, la flaque de sang dans le caniveau. Il y a – quoi ? Mille, deux mille histoires semblables à Orostal ? De cette mort, absurde comme celle du dernier soldat tombé dans une guerre, je sais avoir fait mon deuil, comme la nation toute entière a fait son deuil des neuf décennies sacrifiées sur l’autel du national-communisme. La rage qui me reste n’est qu’un réflexe, le sifflement d’un haut-fourneau libérant sa fonte dans les rainures qui vont jusqu’aux wagons-torpille. Quand, comme ce soir, elle se fait trop pressante, je la conjure en me mettant à esquisser une danse silencieuse sur ma table, la succession de gestes nécessaires au démontage et au remontage d’une radio de terrain Electrotecnica-18, l’accessoire de toutes les révolutions du continent, trois virgule quarante-sept kilogrammes de bois et d’acier que l’on fournit aux volontaires pour la défense d’Orostal, contre les mahévistes qui peut-être vivent encore dans les bois, contre les divisions de Firmament qui inévitablement viendront, contre le temps qui fait lentement couler Orostal dans le marais.

La neige redouble de violence et Nevski continue de danser dans les nuages. Je chancelle hors de mon lit et passe au salon. Emiko s’est endormie contre son clavier ; l’écran de veille de l’analogue projette des éclats colorés sur ses cheveux. Je m’assieds sur un tabouret pour la regarder. Elle a l’air heureuse, avec les touches imprimées sur sa joue, et je me demande ce qu’elle a bien pu vivre et connaître dans sa chair en Firmament, dans cette terre trop proche dont je ne connais rien, sinon les pamphlets qui nous expliquent comment détruire leurs tanks avec une bouteille de liquide incendiaire et l’héraldique des méta-entreprises. Comme tous les adolescents enfermés dans les clapiers de béton, j’ai pu rêver de partir, de voir le vaste monde au départ d’Orostal, mais aucune contrée ne m’a jamais attiré. En sortant enfin libre après la révolution, j’ai découvert tout un monde qui jusque-là s’était refusé à moi, alors quel intérêt à l’exil ? Seul Lys pourrait peut-être accueillir mes pas, mais je ne me sens pas prête à revenir dans ma terre natale. La monarchie est encore trop solide, sa puissance, bien que pourrissante, encore trop bien ancrée dans les champs de blé.

Emiko baille en sortant de sa somnolence.

« Hé. Désolée pour hier soir. »

Il est trois heures du matin ; cela compte en effet comme un autre jour.

« Arrête de t’excuser. »

Elle pousse l’interrupteur de veille. L’écran scintille et s’ouvre sur un tableau parcouru de cases soulignées en rouge, sauf une, qui brille en vert clair. Elle colle son nez à la cathode.

« Tiens, regarde. J’ai une correspondance à cent pour cent d’égalité sur la tessiture et la sonorité.

— Et ça dit quoi ?

— Ton synthétiseur est un Mogge-1, modèle artisanal. En tout cas, ça courait pas les rues dans les années 70, donc si cette piste vaut quelque chose, tu trouveras facilement son revendeur. La sonorité est agréable.

— D’accord, il est génial, ce morceau.

— T’avances pas trop. Je viens de l’écouter cent cinquante-deux fois, personnellement, j’en ai ras-le-bol. Maintenant, dodo. Pour de vrai. »

Emiko chancelle jusqu’au lit pliant et s’y effondre avec un sourire béat. Je la borde et retourne regarder la neige tomber tout en montant et démontant ma radio imaginaire.

Partie 5
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