Le tribunal de la musicienne, partie 5

Tous les trois jours, Orostal s’arrête à sept heures du matin, quand Nevski envoie une tonalité douce sur les ondes pour indiquer le début du repos obligatoire. Les écrans des terminaux Cybersyn se verrouillent d’eux-mêmes, les carrés blancs deviennent gris, les grues basculent en position de repos, flèches tournées vers le ciel, les wagons-torpilles se rangent le long des quais, leur fonte bien à l’abri entre les briques réfractaires, Toundra et Taïga arrêtent de fumer, Belica s’endort, les lueurs d’Arkansk s’éteignent, les tramways se placent délicatement au fond des lignes et une tiède langueur tombe sur ma ville. Emiko est repartie chez elle au petit matin ; les enfants vont bientôt rentrer de classe de neige. Je n’ai presque pas dormi et j’ai assemblé ma radio quarante-sept fois. Mes mains fourrées dans mes poches ont encore envie de serrer une vis imaginaire, et en plus on approche doucement des quelques jours dans le mois où mes reins me font souffrir le martyre, alors après un café, une soupe de légumes et un peu de lard de renne offert par Akkö, je me fais l’intégralité de Grande-Rue à pied pour garder toute cette masse à l’écart.
La neige ne tombe plus ; un soleil de ouate traverse les dentelles de Taïga, illumine les trottoirs et, en croisant les cristaux de glace accrochés au fils du téléphone, projette des vitraux irisés sur les devantures des ateliers. Une fois passé le bâtiment principal de Belica, d’où s’envolent des rumeurs de mécanique oiseuse et de conversations animées – le club d’astronautique amateur de la manufacture est à l’œuvre – c’est un grand silence qui s’empare simultanément de la rue et de mon âme. Mes bottes s’enfoncent dans la neige et y ouvrent un chemin pour des pigeons frigorifiés. Je suis une pionnière ; Grande-Rue s’ouvre vers les quais, devant moi il n’y a que le grand blanc, et au-dessus les ondulations d’un azur dénué de nuages.
Une vague d’agitation humaine me capture quand j’arrive sur les rives de l’Oro, qui au niveau de Belica descendent en pente douce sur des risbermes sablonneuses prises dans une neige trouée. Quelques gars d’Arkansk se sont assemblés du côté de la darse aux péniches et ont tracé le cadre d’un terrain de football sur la neige qui recouvre les galets ; une trentaine de joueurs, dont certains venus de Taïga, sont en train de se passer une paire de ballons gelés à coups de pied, et leurs maillots forment quatre équipes vaguement égales. Anton Belic se tient sur le côté avec une petite casquette et des chaussettes montantes d’arbitre. Monsieur l’ingénieur siffle sorties et penalties avec une corne de brume et, quand un de ses joueurs parvient à mettre un but, ajoute une barre sur un tableau à craie surdimensionné qu’il a dû chaparder à l’école de Grande-Rue.
Plus loin, je devine d’autres terrains de jeu tracés dans les plages, qui s’étendent jusqu’aux flots libres de l’Oro – hockey sur glace, tennis, balle au prisonnier, athlétisme, les métallos ont fait des abords du fleuve un gymnase à ciel ouvert. Je vais rejoindre quelques filles de Belica qui jettent leurs lignes de pêche dans une vasque, sous le regard inquisiteur de deux brigadières de la fluviale qui, depuis leur petite barque, doivent mesurer la taille des truites qui sont ainsi tirées de l’eau. Je cherche l’alinéa du Code de l’Environnement d’Orostal qui règle la pêche en saison hivernale, ne le trouve pas, peste un peu contre ma mémoire et, au moment où je vais repartir vers l’appartement pour attraper un ballon et une canne à pêche dans mon bric-à-brac, me prends une boule de neige dans la nuque. Le projectile est parfait : suffisamment dur pour garder sa cohésion pendant la parabole qui l’a amené jusqu’à ma tête, suffisamment mou pour ne pas me faire mal, il possède également la suprême inélégance d’avoir été idéalement projeté. On ne m’aura pas. J’ai vu le tas de neige d’où est partie l’artillerie, à une trentaine de mètres, avec la brise qui souffle depuis les entrailles de Belica, c’est l’œuvre d’une ingénieure. De fait : un casque jaune fluo dépasse allègrement du tas, invitant l’ire de la boule de neige que je suis en train de confectionner. Attends, Rebecca. C’est trop facile. Un artilleur de cette trempe ne s’exposera pas comme ça. Je me fais une deuxième boule de neige et tire la première vers le casque, puis dès que le tireur – qui évidemment n’attendait que ça – émerge de son véritable abri, quelques mètres à côté, je décoche mon second boulet. Le plan était parfait, la visée l’est moins. L’infortunée boule de neige rate sa cible – la tête de Pauline – d’un bon mètre. Je bats en retraite vers le monticule autour de la bitte d’amarrage d’une péniche toute proche, talonnée par une pluie de projectiles. Pauline a bien préparé son coup. Acculée contre la neige, je tente vainement de répliquer, mais le tir de barrage est trop nourri pour que je fasse peur à autre chose qu’aux pigeons.
Je me vois déjà proposer ma reddition inconditionnelle quand tinte la sonnette d’un vélo tout-terrain, affreuse machine rouge sortie, comme la brise, du fourneau de Belica. Akkö est juché dessus ; avec son bonnet à pompons et son pull en laine de cerf-rampant, je le reconnais à peine. Il descend de sa monture et saute derrière ma fortification.
« J’étais en train de chiner quelques manteaux tout à fait charmants, mais je ne peux pas décemment laisser la militsià se faire prendre en embuscade », dit-il en désignant une péniche venue de Sainte-Saline, de l’autre côté de la darse, qu’entourent des tentes de marchés. « Bien. Peux-tu t’exposer, je te prie ?
— Tu as un plan ?
— Je veux juste voir combien ils sont. »
Je risque un œil par-dessus mon rempart et me fait immédiatement cribler par plusieurs tirs remarquablement ajustés ; c’est mon bonnet qui me sauve.
« Ah mais ils sont au moins trois, là-bas, dit Akkö. Ce n’est pas très juste. Attends. »
Il se met à mouler des boules de neige avec une célérité impressionnante. En quelques dizaines de secondes, un tas d’au moins trente projectiles se dresse entre nous. Il prend un boulet dans chaque main comme un guérillero lysien tiendrait ses grenades.
« Tu pourrais ressortir ? »
Je m’exécute. Cette fois, Pauline ne rate pas son coup et sa boule de neige me frappe en pleine figure, la neige coule dans mon cou et sous mon écharpe. Du coin de l’œil, je vois Akkö réagir avec précision, balançant les bras comme un discobole ; une par une, ses boules de neige effectuent une élégante parabole par-dessus nos fortifications et atterrissent derrière celles des cheminots comme des tirs de mortier dans une tranchée. Après une série de bruits humides et de protestations amusées, je vois apparaître Pauline et deux de ses camarades, tous douchés de neige comme des arbres surpris dans une tempête. Pauline lève le pouce ; Akkö accepte la reddition en agitant son bonnet. Nous courons les uns vers les autres, les cheminots sortent des bouteilles de rhum, on trinque à la santé du métro, de Taïga, de Pauline, d’Akkö, d’Orostal enfin, et quand les cheminots s’égayent vers les terrains de monsieur l’ingénieur pour s’immiscer dans le match, je suis à nouveau seule avec Akkö. Il fait la moue.
« Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je ne sais pas. Tu t’es amusée ?
— Je n’en avais pas l’air ?
— Si si. Je voulais juste vérifier.
— Et toi ?
— Non. Je ne me suis pas amusé. Enfin, c’était gratifiant de lancer ces boules de neige, mais je ne peux pas dire que ce soit amusant. Je crois.
— Pourquoi as-tu rappliqué, alors ?
— Pauline t’as pris en embuscade et avait ramené plus d’artilleurs que toi, donc ça ne me semblait pas très juste. On ne s’amuse pas quand le jeu n’est pas égal. Donc je ne me suis dit que tu ne t’amuserais pas si je n’allais pas équilibrer un peu les choses, parce qu’on est en repos et c’est un jour pour s’amuser. Donc je suis arrivé. Je ne sais pas si je suis clair.
— Pas vraiment. Où est-ce que tu as appris à lancer des boules de neige comme ça ?
— Mes frères me prenaient en tenaille à la sortie de la yourte quand on était gamins, on apprend vite à répliquer quand ça arrive tous les jours en hiver.
— Et ça ne t’amusait pas de le faire ?
— Non.
— Pourquoi tu jouais le jeu, alors ?
— Je ne voulais pas les vexer.
— Quand nous parlons dans l’Otoca, j’ai l’impression de te comprendre, mais alors là, je suis larguée.
— Moi aussi. » Il cligne des yeux. « Il faut que je revienne à la péniche. Ils ont un pot-au-feu que j’aimerais bien ramener à midi. Tu vas où, toi ?
— Voir Maman.
Le bac traverse l’Oro avec la régularité ahanante de son moteur électrique. Un bateleur, perché sur le château avant, écarte quelques blocs de glace du bout de sa gaffe. Je suis toute seule sur le pont supérieur, à serrer ma binette, mes gants de jardinage et ma brosse comme une imbécile, parce qu’il n’y a que les imbéciles qui se rendent au cimetière d’Orostal un jour de pause. L’île aux martyrs se tient au milieu de l’Oro, en son point le plus large, où deux abîmes de cent mètres rayonnent de part et d’autre de cette goutte de saules, de vase et de frênes qui brise les vaguelettes soulevées par le ferry en route vers Sainte-Saline. Le bac négocie son arrivée avec difficulté, car le héron maître des lieux ne semble pas vouloir nous donner sa bitte d’amarrage. Je saute à terre et ne demande pas mon reste ; je n’ai pas envie que les habitués me posent des questions.
Tout Orostal ou peu s’en faut a des proches, des amis ou des ennemis enterrés sur cette île. Très rares sont les ouvriers qui se font porter en tombe au-dehors des limites de la ville, c’est comme ça, on ne se l’explique pas, Orostal ne lâche personne, jamais, nulle part, en aucun lieu et en aucun temps, sous aucun roi ni aucun caudillo. Même ceux dont les cultes préconisent l’incinération inscrivent dans leurs testaments qu’ils souhaitent finir dans les columbariums qui, au-dessus de Toundra, criblent la colline comme autant d’yeux attentifs. Les premières tombes de l’île aux martyrs ont été installées là il y a mille ans, quand les ponts n’étaient que des amas de bois et de navires, la dernière il y a une semaine, j’ai vu passer le certificat de décès sur mon bureau, un certain Spiridon Veblen, mort de vieillesse dans son lit, je ne le connaissais pas, mais Akkö peut-être ; avant de devenir le doyen de Belica-Ouest, le vieux était celui de Solidaritàt. Piotr Liztja et Anouka Milsic n’ont pas encore été portés en terre, iels sont toujours dans la morgue de l’hôpital. Je n’ai pas reçu le rapport du médecin pour Milsic, mais je ne l’attends pas. Je ne vois pas ce qu’il peut bien me dire de plus.
Avec les escaliers de l’île aux martyrs, on remonte ton histoire, Orostal. On passe par les chantiers de fouille de l’université Loire-Sud, que l’hiver a interrompu. Les toiles blanches tendues par-dessus les tranchées sont alourdies par la neige et découpent ainsi les sarcophages de granit des premiers rois de ton coin du fleuve ; une pelleteuse est arrêtée sous une halle, prête à replonger dans tes entrailles. Plus loin, tu déroules les tombes des poètes maudits de l’Oro qui vivaient dans les villas de Taïga, dont tes arbres frêles ont couvert les inscriptions de lierre sauvage. Il n’y a pas de frontière avec les tombes de la royauté, du début de ton ascension, les mausolées et les caveaux de famille des capitalistes de Loire, il y a même quelques duchesses enterrées sous des dais de marbre. Après, tout s’accélère. Les tombes se densifient, elles deviennent des armées de cubes de béton qui portent de sobres inscriptions et, parfois, une héraldique personnelle, le symbole d’une aciérie, celui d’une manufacture ou la médaille du parti, c’est l’océan de ton calvaire comme de ta gloire, de tes sept millions de tonnes d’acier comme des entrailles sanglantes de la politsià, ce sont les morts de la répression et tous les autres, celles et ceux qui sont tombés de maladie, de vieillesse, de la pollution, dans la guerre contre Firmament et les hivers sans fin, ils se confondent sans que même toi tu ne puisses les distinguer, sauf quand les cubes portent haut le rossignol de Solidaritàt ajouté après la révolution. Quelques Kaulàs sont enterrés au fond des allées, je ne sais pas si tu les aimes, si même tu les connais, mais eux ont pris leur place à l’ombre de tes frênes. Leurs tombes sont plus belles que les nôtres. Dans le ciment de leurs arêtes sont incrustées des richesses de la terre enneigée, le bois de renne mêlés aux ailes de carbone des fusées qui montent vers le ciel depuis la darse stellaire de Vrangel, là où la banquise se mêle aux nuages en un unique dais blanc. Au secret du vallon mortuaire, tu gardes même la dernière demeure d’une journaliste isilienne égarée dans la terre de l’acier ; son mausolée est surplombé d’une figure de Mora, la Dame de l’Orient, qui n’est pas tout à fait la Madone d’Orostal, et dont le manteau ruisselle d’un millier de temples.
Tu retiens maman au détour d’une allée encore clairsemée, qui en son milieu arbore un vaste parterre de fleurs de givre et trois dalles de cuivre ; y sont gravés sept cents croix pour autant de corps jetés dans les fosses communes par la politsià au premier jour de la révolution, et que même les efforts minutieux des secrétaires de l’état-civil n’ont pas sorti de l’anonymat. La tombe de maman est toute simple, elle ne porte à son faîte qu’une sphère lisse, celle qu’on attribue aux innocents qui sont tombés sous les lilas du boulevard des héros. Je n’ai jamais trouvé la force d’y inscrire une dédicace, alors elle n’arbore qu’une simple inscription : Joséphine Pavli, 36-81. Ton lierre, qui coule depuis un chêne trois fois centenaire, s’est emparé du ciment, et ses feuilles restent vivaces même en hiver. Je me mets au travail, à genoux dans la neige. Je repousse les assauts de ton lierre, je gratte la terre qui s’est déposée dans les rainures des pierres, j’enlève le lichen qui a envahi les lettres du fronton. Si c’était ma propre tombe, j’aurais demandé à ce que personne ne vienne troubler ni les plantes ni la terre, pour que ma dernière demeure disparaisse peu à peu dans ta verdure immobile, se fasse reprendre par ton histoire comme les caveaux des duchesses qui n’ont jamais visité Vendémiaire, mais je me souviens que quand nous étions encore à Lys, maman demandait à ce que son gazon soit coupé à moins d’un pouce de hauteur et que, même quand nous vivions dans les caves à Belica, nous passions de longs après-midi à repousser les entreprises d’une glycine envahissante. Maman, tu as bercé mon enfance avec des parterres bien ordonnés, des carrés de lavande et des cercles de romarin, tu as guidé mon adolescence en me lisant tes traités de jardinage et cueillant les petites fleurs-de-lys qui poussent à travers les anfractuosités de la glace quand vient le cœur de l’hiver sur les berges de l’Oro ; et toi, Orostal, tu reviens sans cesse à la charge avec ton lierre, parce que c’est ainsi que tu vis, la grande machine, la dévoreuse d’îles, la consommatrice de charbon, la quantité de mouvement dirigée vers le monde d’après. Et je ne peux aimer l’une aux dépens de l’autre, vous êtes mes deux mères, unies encore dans la terre sablonneuse de l’île ; pour vous réconcilier, je n’ai que ma binette et mes sécateurs.
Je ne suis pas de celles qui parlent aux morts, alors quand la victoire sur le lierre est acquise, je m’assieds juste à côté du cube de ciment, je dispose quelques fleurs séchées à son pied et j’attends. Attendre, c’est un luxe que je n’ai jamais eu pendant mon adolescence, où il fallait sans cesse être en mouvement pour égarer le policier, le percepteur, le douanier, le propriétaire du cagibi. C’est le dernier luxe que je peux t’offrir, là, au milieu de tous ces morts qui n’en peuvent plus d’attendre depuis les décennies, parfois les siècles qu’ils sont là, mais je te sais différente, je sais que tu apprécies de voir ta fille, assise sur ta tombe à ne rien faire. Je sais que tu n’aurais que faire de mon petit appartement, du frigidaire et de l’analogue, comme de notre Otoca de fonction et sans doute de mon petit badge de la militsià, mais que de me voir libre d’attendre sous le soleil, au milieu des frênes qui ont abandonné leurs feuilles, à Orostal, à la fin du Grand Siècle – oui, cela te plairait, j’en entretiens la certitude absolue.
Je reste sur l’île aux martyrs jusqu’à ce que le soleil descende de l’autre côté de l’Oro, vers la rive sauvage, et disparaisse dans les bras des chênes du marais. Alors je repars sur le dernier bac tandis qu’une sœur-mortuaire commence à jouer du balai dans les allées désertes.
Ce soir au Kino, je suis toute seule sur scène ; a cappella, je chante l’air de Madame Papillon, celui qui est fait pour une soprano alors que je ne suis qu’alto, mais cela n’a aucune espèce d’importance.
Un redoux matinal a transformé la neige en déluge et les essuie-glace de l’Otoca balayent une eau lourde et noire qui moutonne sur le capot jaune. Francesco, mal réveillé de son set nocturne, darde un œil torve sur le brouillard à travers ses lunettes de soleil.
« Hé bien, moi j’ai pas de chauffeur, dit-il en mâchonnant son cigarillo éteint.
— Je suis inspecteur, pas chauffeur, répond Akkö, nullement troublé.
— J’ai jamais conduit de voiture. Enfin si, une fois. On a un minicart de golf à l’Autostrata, je sais pas d’où il sort, ça doit être une prise de Solidaritàt. Cela compte, tu crois ?
— Ouais. Cela compte. »
Je considère la route. Bâtie sur un remblai de l’Oro, elle longe une voie de train fréquentée par les wagons de charbon qui alimentent la cokerie de Taïga. La pluie claque sur les ballasts ; les monolithes d’Arkansk montent la garde dans la bouillaque, nimbés de lumière rouge comme les chandelles dans le temple de la Madone.
« J’espère vraiment que c’est une bonne piste, grommelle Akkö, parce qu’on n’a rien d’autre à se mettre sous la dent. Je suis allé voir le dossier de Milsic aux archives, il dit qu’elle a passé toute sa carrière à faire la circulation pour les fils de la nomenklatura.
— Tu crois qu’il a été caviardé ?
— Bien sûr. On ne meurt plus pour avoir mis une contravention au gamin d’un ministre… mais Maheut n’a rien d’autre à son sujet. »
La berge opposée de l’Oro m’échappe. Le fleuve est gonflé comme un océan paresseux.
« J’aime pas cette route, continue Akkö. J’y suis resté des jours en planque.
— Pourquoi faire ?
— Un chauffeur de la politsià conduisait ici tous les matins. Il roulait jusqu’à la plage, y laissait la voiture, revenait en train et allait la chercher le soir. On pensait qu’il allait se débarrasser de prisonniers, mais la bagnole était toujours vide. Elle revenait avec du sable sur les jantes et des rayures sur le capot. J’ai fini par comprendre que c’étaient juste des petits cons de la nomenklatura qui s’amusaient à faire des ronds dans le sable avec la voiture de service de leur père, alors j’ai pas mis de bombe sous le véhicule, ça aurait été contre-productif.
— Ah punaise, t’étais à Solidaritàt ? se réveille Francesco.
— Oui. Et j’ai survécu, même.
— Quand on descendra de la voiture, il faut pas que tu sortes en premier. Arkady a fait deux ans de prison sous Mahev. Il est toujours nerveux en présence de figures de l’autorité, même venues de Solidaritàt, et surtout si elles ont ta tête. Laisse faire mon charme naturel.
— Moi j’ai fait six semaines de torture. Je ne sais pas ce que je devrais dire.
— Rien, soupiré-je. Il n’y a rien à dire. »
La décharge d’Arkansk surgit du brouillard avec une indécente célérité. Orostal a mis cinquante ans à se doter de déchetteries dignes de ce nom, et, pour une grande partie de son existence, les gravières de l’Oro ont été le seul débouché des milliers de tonnes de ferraille, plastiques et sous-produits chimiques crachés par la marche en avant des industries. Désormais, cette étendue grise fournit au complexe d’Arkansk et à ses fours électriques une manne d’acier à refondre pour la réinjecter dans l’économie du continent. L’Otoca glisse dans l’ombre d’un bunker mahéviste, je présente mes papiers au planton de service et nous continuons à faible allure pour ne pas endommager les fragiles suspensions. Des grues ahanent au-dessus de vastes collines de déchets, heureusement ce ne sont pas des Madrague ; à leurs sommets se tiennent des ouvriers en tenue orange, harnachés comme des chevaliers à la bataille pour se garder des émanations toxiques en provenance des véhicules à démanteler. Un coléoptère gros-porteur arrive en vrombissant, une épave de blindé suspendue sous sa coque ; parvenu à l’aplomb d’un tas plus bas que les autres, il lâche sa proie, qui grince en écrasant une poignée d’Otocas soixantenaires. Le coléoptère repart et se fait avaler par la pluie.
Akkö nous donne des masques respiratoires. J’aide Francesco à passer le sien. Je sors la première. La pluie arrache aux déchets des effluves d’huile, de métal malade et de goudron putréfié. Francesco fait éclater son parapluie jaune sous le ciel gris et dodeline vers les vagues métalliques qui partent en direction de la colline la plus proche. Mon regard accroche les formes arrondies qui dépassent de la masse de ferraille en piquetant un cimetière d’instruments de musique – saxophones, violoncelles, trombones, harpes, pianos, hauts-bois, flûtes, baffles, trompettes qui forment une horde de pierres tombales alignées dans la direction du vent. Francesco se penche et extrait de la gangue sablonneuse une touche de synthétiseur qu’il fait miroiter dans la lumière des phares de l’Otoca.
« Bienvenue dans le secteur quatre de la décharge d’Orostal, dit-il jetant le morceau d’instrument dans l’Oro. Dernière demeure pour les affaires des trente-sept mille artistes ceriséens condamnés par la politsià en cinquante ans pour motifs de dégénérescence culturelle. La légende dit qu’il y a un violon lysien vieux de cinq cents ans là-dessous. Les écrevisses doivent l’adorer.
— Qu’est-ce qu’on doit savoir sur cet Arkady ? demande Akkö.
— C’était un trafiquant. Il faisait entrer des instruments exotiques à Orostal. Il approvisionnait les artistes amateurs avec du matériel d’enregistrement, des synthétiseurs, des pièces détachées, tout ce qu’il fallait pour faire vivre la scène underground de la ville. Il vendait des petits morceaux de liberté et maintenant il recycle la masse confisquée. C’est un indépendant. Son aversion envers les fonctionnaires, c’est pas juste du décorum. Si vous arrivez avec la subtilité habituelle de la militsià, il va vous faire sauter le caisson, je suis très sérieux. Il a un fusil de chasse, je sais pas où il l’a trouvé. Et il tire bien, le con. Je vais passer devant. Il faudrait aussi qu’Akkö reste derrière. Arkady va vraiment tirer à vue avec son manteau, sa petite casquette et sa tête d’ours des bois.
— Je prends le compliment, mais je viens quand même. »
Nous empruntons une passerelle dont les poutres vermoulues plongent dans l’épaisseur des déchets métalliques ; la brise, hachée par la pluie, fait chanter un amas de saxophones et grincer une formation de violoncelles. Une grue se meut dans le lointain, sourde à la plainte des déchets. Les caisses de voiture qu’elle relève sont toutes piquetées de violons que le grutier tente, sans succès, de détacher en secouant la pince. Un orgue monumental marque le paysage avec son cercle de tuyaux brisés et grimaçants. Un conteneur habité est installé à son pied, mais je n’y vois personne ; le seul engin à proximité est une grue de levage qui surplombe un aréopage de trompettes héritées de la fanfare de Taïga-Sud, fusillée pour avoir fait une fausse note dans l’hymne à Mahev en cinquante-deux. Francesco s’approche avec moi du conteneur et toque à la porte.
« Arkady ! C’est ton disc-jockey préféré ! Il faut qu’on discute ! »
La porte claque ; son coin manque de m’emporter le nez. La bouche noire d’un fusil de chasse annihile mon champ de vision. Son propriétaire est un homme roux et échevelé, petits lorgnons sur un nez busqué, en tenue haute visibilité orange. Des racines de fer me maintiennent à la terre. Akkö ne bouge pas. Il serre les poings.
« Du calme, du calme, tout le monde se calme ! implore Francesco. On est pas là pour te chercher des ennuis, on veut juste te poser quelques questions !
— Tu crois que j’ai pas vu la bagnole de la militsià ? J’ai rien fait ! »
Je veux répondre ; mes muscles ne suivent pas. Le canon me prend à la gorge dans une étreinte au goût de sang rouillé. À travers son âme, je vois le bout cuivré de la cartouche enclenchée dans la culasse. Une panique sourde me tord le ventre et la seule chose qui m’empêche de prendre mes jambes à mon cou est, paradoxalement, le souvenir de maman, fauchée par un sniper en se levant alors que je restais immobile.
« Hé, hé ! dit Francesco. Tu me fais confiance, hein ? Tu m’as fait la moitié de mon stock de synthétiseurs ! Tu te rappelles la fois où je t’ai filé deux mille rèn pour ce Mogge-Six ? La mobylette que tu t’es acheté avec ? Tu crois que je lâcherais la militsià sur un partenaire comme toi ? »
Arkady se crispe, éloigne le doigt de la gâchette et pointe le fusil vers le sol.
« Ok. Venez. Mais ne comptez pas sur moi pour faire le thé.
— Le fusil, dit Akkö avec une douceur feutrée. Désarmez-le. S’il vous plaît.
— Ouais, ouais. »
Arkady casse l’arme pour en éjecter la cartouche ; alors Akkö la saisit par le canon, la lui prend des mains et la brise en deux d’un coup sec. La crosse valse contre un violoncelle et en fait tinter les cordes. Le canon finit dans la boue. Arkady reste coi. Akkö me regarde, je vais bien, je crois, je me force à le croire. Je titube à l’intérieur. Le conteneur est tapissé de couleurs riches et dorées pour tenir la décharge à l’écart. Ma gorge me fait souffrir le martyre, une boule roulée au fond, des lames de rasoir contre mon larynx, mais le trou dans mon cœur s’est arrondi et je ne vois plus maman contre le pavé. Je remercie Akkö d’un hochement de tête. Arkady secoue le thé froid dans son samovar. Francesco s’allume un cigarillo.
« On vient pour un synthétiseur. Mogge-Un, modèle de première série.
— J’ai déjà repêché cinquante Mogge-Un dans cette décharge. Sers-toi et dégage avec tes sauvages.
— Ce n’est pas votre stock actuel qui m’intéresse, parvins-je à articuler. Ce Mogge-Un là a été vendu sous Mahev, il y a environ une trentaine d’années. Est-ce que cela vous dit quelque chose ? »
Arkady souffle, tapote son samovar froid et s’écroule contre sa table. Il enlève ses lorgnons, les nettoie et émet un long soupir.
« Putain. »
Ses épaules semblent lui être d’un poids incommensurable.
« Elle s’appelait Yasmina, lâche-il, et dans sa gorge ces quelques syllabes sonnent comme une conjuration.
— Qui donc ?
— La fille à qui j’ai vendu le Mogge-Un dont vous parlez. Ouais, c’était il y a trente-deux ans, presque jour pour jour. Mon premier synthé. La marchandise venait de Firmament, c’étaient les gars des docks qui s’occupaient de la faire entrer chez nous. Le matos électronique était chargé dans des ports francs, convoyé sur un cargo nucléaire, ensuite des péniches embarquaient les caisses et larguaient tout dans les marais de l’Oro. Il y avait un peu de tout, des pièces de bagnole, de la bouffe, des analogues, des radios, tout ce qui se vendait au marché noir, quoi. La politsià prenait trente pour cent de commissions. Moi, je fonctionnais sur commande. Yasmina, je l’ai rencontrée au Kino. Elle avait, quoi, trente ans ? C’était une métallo de Taïga-Sud, je crois. Elle faisait un peu de musique dans son coin, elle voulait tester un synthé moderne. À l’époque, j’avais pas encore bien saisi la valeur de ces machins, et Firmament non plus d’ailleurs. Le Mogge-Un était arrivé par erreur avec deux-trois analogues, je le lui ai refourgué pour deux cents rèn. On a échangé le fric et le matos sur un banc de Belica. Je l’ai pas revue. Six mois plus tard, la politsià est passée avec des mitraillettes. Je me suis trouvé à genoux avec un canon sur la nuque et ils m’ont gueulé dans les bronches pour savoir à qui j’avais vendu ce Mogge-Un.
— Et vous leur avez donné son nom ?
— Et son signalement, ouais…j’avais trois gamins à nourrir, j’étais censé faire quoi ? Bien sûr que j’ai balancé Yasmina ! Ils ne sont pas revenus. Je sais pas ce qu’elle est devenue. Je pense pas qu’elle soit encore vivante. On en finira jamais avec cette merde, hein ? Mahev nous fera toujours chier. J’aurais dû me barrer de cette ville. Je savais que vous finiriez par passer.
— Pourquoi ?
— Les deux morts des grues, là, Liztja et Milsic, j'ai vu dans les journaux, je connais leurs têtes. Ce sont les policiers qui m’ont braqué, j’en suis sûr. T’oublie pas la tronche des types qui ont failli te buter.
— Je ne vous le fais pas dire. Vous êtes sûr de m’avoir tout raconté ? Ces officiers, vous savez quelles étaient leurs relations exactes avec les contrebandiers ? Ils avaient des ennemis ?
— Mais qu’est-ce que j’en sais ? J’étais que dalle, un gars comme moi, il survivait en fermant sa gueule et en cherchant à en savoir le moins possible. J’ai des amis qui ont fait dix ans de camp pour avoir tenté de doubler la politsià, d’autres dont je n’ai retrouvé qu’une main. J’ai jamais revu ni Yasmina, ni ce Mogge-Un.
— Arkady. Je viens de Lys. J’ai grandi avec la peur au ventre. Je sais très bien ce qui se passe dans votre tête, mais si vous savez quoi que ce soit d’autre, il faut nous le dire. Je pense que Liztja et Milsic ont été assassinés, et le seul lien qu’iels pourraient avoir avec le tueur, c’est un morceau joué sur ce Mogge-Un.
— Vous pensez que je suis en danger ?
— Peut-être.
— Mais je ne suis personne !
— De quoi avez-vous si peur ?
— Il y avait une sale ambiance autour de Yasmina. J’ai exercé mon métier pendant plus de quinze ans, j’en ai vu passer des clients, des métallos aux apparatchiks, j’ai fait entrer des revolvers, des putains de revolvers en pièces détachées, et la politsià est venue une seule fois, pour un synthétiseur !
— Est-ce que Litzja et Milsic avaient l’habitude d’être aussi violents avec tout le monde ?
— Non. C’est la musique de Yasmina qui a dû les rendre fous. Ils aimaient pas les artistes.
— Tout était sous contrôle, dit Akkö. La contrebande n’a jamais été subversive. Tant que les policiers grattaient leur pourcentage, tout allait bien. Les gens comme toi n’étaient qu’une extension du régime.
— Je sais et je m’en fous. Mes gamins mangeaient à leur faim, c’est tout ce qui compte. Juste après la révolution, Liztja est repassé me voir. Il m’a posé des questions sur Yasmina, il voulait savoir qui c’était, comment elle avait vécu, comme si…je sais pas comment le dire. Comme s’il avait des remords.
— Donc vous avez reconnu Litzja et vous ne l’avez pas dénoncé ?
— Qu’est-ce que j’en avais à foutre ? J’avais peur qu’il revienne me trouer la peau, oui ! Vous savez ce que je pense ? Yasmina a essayé de doubler la politsià et elle s’est fait exécuter pour l’exemple. Et maintenant, quelqu’un efface les traces parce que ce qu’ils lui ont fait, c’était vraiment ignoble et ils savent que Maheut n’aura aucune pitié.
— Vous avez des éléments tangibles ?
— Mais merde, inspectrice, tu t’écoutes parler ? On parle de la politsià ! On parle de l’arbitraire !
— Vous êtes la dernière personne connue et encore en vie à avoir parlé à Yasmina. Vous cernez le problème, non ?
— Mais la seule chose que j’ai fait, c’est lui vendre un synthé !
— Et la balancer.
— J’avais un flingue sur la tempe ! Vous auriez fait quoi, vous, hein ? »
Un vacillement étouffé grince au-dessus du conteneur ; le glissement d’une paire de vérins, suivi du grincement d’une poulie et du passage de son ombre à travers le hublot de la kitchenette. Je me jette sur Arkady.
« La grue de levage ! Dégagez de là ! »
Akkö saisit Arkady par le bras et le pousse hors du conteneur, je le tire et le lance dans la boue ; la grue lâche et cinq tonnes d’acier écrasent la demeure improvisée dans un vacarme de fin du monde. Les batteries de la cabine prennent feu dans une langue d’ambre, je ferme les yeux, la joue brûlée, je roule dans la pente et je m’ouvre la joue sur l’angle rêche d’un tuyau. Francesco se rue vers nous. Je guette le vent, les cliquètements de la machine mourante, la proximité d’une autre mécanique venue nous tuer, mais nous sommes au milieu d’un amas d’industrie morte et ma tête n’en finit pas de me meurtrir. J’aide Akkö à relever Arkady et presse le pas en direction de l’Otoca. Les rails tout proches ferment notre ligne de fuite dans un brouillard à chaque seconde plus épais, excusé par la chaleur sourde des profondeurs, chargé d’hydrocarbures et de matière organique en décomposition. Un brinquebalement de métal grince dans la perspective brumeuse. L’air se charge d’une puanteur de charbon.
« Le train ! Le train ! »
Je ne sais pas qui hurle. Moi. Akkö. Le métal de la décharge. La locomotive a un seul œil qui crie sa rage au monde entier ; derrière suivent sept wagons chargés de blindés défunts. Le crissement des freins me terrifie par son absence. Je me prends le pied dans un tuyau d’acier, ma cheville devient un éclat de douleur blanche, puis le noir hurlant de la locomotive emplit l’intégralité de l’univers. Trop rapide pour prendre le tournant, elle grésille, verse sur le côté, roule, se plante dans le sol et rue vers ce ciel trop bas. Les wagons suivent en accordéon, matraqués par le souffle d’agonie des bogies tordues, ils grimpent les uns sur les autres, un char d’assaut bascule, je le vois tomber vers moi, je hurle encore, la tourelle se coince entre les flancs ouverts de la locomotive et s’arrête à quelques encablures de mon visage. La violence de mon cœur prisonnier de sa poitrine s’alignent sur les coups de boutoir du moteur de la locomotive ; désemparée, l’une de ses roues tourne encore et jette autour de nous des éclats de cendres et de gravier. Le monde s’est effondré sur moi, dans un mausolée que ferme le char d’assaut. Je rampe comme un ver monstrueux jusqu’à trouver un peu de lumière et d’air à travers une fissure qui poisse de fluide hydraulique. Francesco, recroquevillé contre l’orgue, n’a rien. Akkö est prisonnier sous une poutre et tente de s’en dégager, sans parvenir à arracher autre chose que des grincements à l’amas de rouille. Arkady a la jambe brisée et gît dans la boue, face contre les rails ; la lumière lui fait un suaire. La grue de déchargement de la motrice, petite et courbée comme une griffe, s’extrait lentement de son logement et fait pivoter ses pinces vers lui. Je veux crier, mais j’ai le souffle coupé.
« J’ai rien fait ! hurle Arkady. Je lui ai juste vendu un synthé ! »
Sourde à ses cris, la grue lui enfonce la nuque jusqu’à ce qu’il se taise enfin.
Les secours arrivent au compte-goutte. Les premiers sur la scène sont les recycleurs d’Arkansk, et j’accueille leurs gilets orange comme un marin voit les phares qui signalent le port. Le vrombissement d’une pelleteuse soulève mon mausolée et me libère de l’emprise du char d’assaut ; aussitôt, nous sommes récupérés par des sœurs-thaumaturges appelées en renfort, ainsi que les médecins du travail d’Arkansk, qui arrivent dans leurs petits vans rouges et blancs, toutes sirènes dehors. Je me blottis dans une couverture de sécurité. Un coléoptère de la sécurité civile surgit de la brume de l’Oro, largue une balise d’atterrissage et se pose là où il peut, à quelques encablures des débris mortuaires du train ; ses doubles hélices soulèvent des nuages de poussière malade. Un petit homme engoncé dans un uniforme vert sombre à épaulettes rouges en sort et trottine vers nous, c’est Aristote Krymov, le responsable des secours pour le secteur Oro-Arkansk, il a cinquante-huit ans et il a fait la guerre contre Firmament ; c’est le seul de la petite assemblée de gilets et de casques à ne pas détourner le regard de la grue sous laquelle gît encore Arkady et dont ne dépassent que ses jambes brisées. Les chars de la révolution font encore irruption dans la brume, leurs chenilles malaxant le sol avec l’indolence d’une nuée de titans. La pluie traverse le dais qu’on a tendu au-dessus de Francesco, Akkö et moi, trempe mes cheveux, transforme ma veste en un marais salé. Les sœurs-thaumaturges s’agitent autour de la grue, les recycleurs tentent de la faire basculer avec leur pelleteuse, sans succès, car le sol est trop meuble et la machine ne trouve aucune prise.
De l’autre côté du chaos de la locomotive, tous les feux de signalisation de la voie ferrée sont passés au rouge carmin et remplissent la brume de sang. Krymov finit par faire signe au conducteur qu’il peut arrêter de s’acharner et décroche une radio portable dont la longue antenne oscille dans le vent. Il a une longue conversation avec une opératrice ; dans un coin, une sœur-mortuaire se penche sur l’épave, sa haute cornette pointée vers le ciel. Un coléoptère militaire finit par faire son arrivée dans le chaos, ses rotors superposés hachant violemment les gouttes de pluie du bout des lames de leurs bords d’attaque. Krymov lui fait signe d’approcher de la grue de levage, deux conscrits font descendre des câbles depuis la baie de chargement, les recycleurs l’attachent à l’épave, les rotors forcent jusqu’à ce que le tout commence à se soulever, juste assez pour que les sœurs-thaumaturges parviennent à retirer le corps d’Arkady avant que les câbles ne cassent. La sœur-mortuaire s’incline, ses mains gantées fouillent dans ce qu’il reste du recycleur, elle les retire écarlates et secoue la tête.
« Allez, dit Krymov. Il faut que vous soigniez vos éraflures et alliez écrire votre déposition. On s’occupe du reste, je vais faire emporter le mort à la morgue d’Arkansk. »
Et il repart en baissant les yeux, comme sous le feu d’une batterie d’artillerie invisible.
Les sœurs-thaumaturges nous ont déposé à la polyclinique d’Orostal, située à mi-chemin entre Taïga et Belica, dans un ancien casino royal qui dégueule de murs blancs et de boiseries surannées, même si l’intérieur est aussi lisse et propre que l’envers du cube du Cybersyn. Une sœur toute jeune, à peine recrutée par les services sociaux, se penche vers moi et commence à s’occuper de ma plaie. Akkö ne dit rien ; accoudé contre un mur, il se masse le nez en contemplant ce qui reste de ses lunettes, dont les verres ont éclaté sous la pression du sol contre son visage. Je n’ose le déranger, même pour lui demander s’il n’a pas mal, car l’expression que je lis sur son visage est sans pareille : on dirait un soldat qui retourne en sa tranchée après avoir égorgé un autre homme à mains nues, comme ces vétérans de la guerre avec Firmament qui, à la faveur de l’emballement d’une machine ou du tir d’un feu d’artifice, reviennent dans la furie du front. La thaumaturge fouille dans ma nuque et contre ma joue, ses longs doigts de pianiste tricotent pour désinfecter et refermer ma plaie. Elle empeste l’antiseptique, comme toutes les autres ; je me demande si elle ramène cette odeur jusque dans son petit appartement de Grand-Rue. Quand elle passe dans mon dos pour vérifier si je ne me suis pas déplacé une vertèbre en rampant sous mon char d’assaut, je cherche le contact de la vitre. Une péniche brille en passant, sa corne de brume fait rebondir une onde sonore sur l’île aux martyrs, Taïga souffle du feu et le coléoptère de Krymov n’arrête pas de faire des allers-retours au-dessus de la décharge d’Arkansk, je me demande s’il est à la recherche de l’âme d’Arkady.
J’avais tort, Orostal. J’avais tort quand, à Nevski, je me suis dit que ce n’était pas pour cela que j’avais signé à la militsià. Oui, je suis lâche, oui, je le fais pour me protéger, mais maintenant, je sais. Je sais qu’il y a quelque chose de pourri dans les recoins de tes réseaux, de tes lignes téléphoniques, de tes pare-feu et de ton Cybersyn, et je ne peux pas t’abandonner, Orostal, je ne peux pas te laisser avancer le long de ton fleuve avec un fantôme dans tes entrailles, Orostal, je dois t’aider.
L’air est redevenu glacé. Les volutes de neige s’écrasent en essaims blancs sur les vitres de mon bureau, la rue est vide, l’heure suspendue, les ouvriers de Belica commencent à rentrer à la maison. Taïga, Toundra, Arkansk et Belica crachent leur fumée qui part en spirale jusqu’à Nevski. Akkö joue avec une cigarette éteinte et revisse sans cesse sa casquette sur sa crinière. À nous deux, nous comptons dix points de suture au front, à la hanche et aux jambes. Francesco s’en tire avec une bosse. Les sœurs-mortuaires ne sont pas parvenues à reconstituer le visage d’Arkady ; il a fallu nos témoignages pour l’identifier avec certitude.
« Toutes ces années à essayer de convaincre mes camarades que l’araignée des réseaux est un mythe de la politsià, qu’il n’existe pas de force maléfique qui peut prendre le contrôle d’un tramway et aller te trucider dans ton sommeil, dit Akkö. Je ne me suis jamais senti aussi stupide. J’aurais dû venir armé. Une balle, ça n’arrête pas un train, mais ça peut aveugler une grue.
— Tes cauchemars de militant se concrétisent et toi tu penses à la manière de le descendre ?
— Un cauchemar qui s’incarne, c’est un élément tactique.
— S’il s’agit bien d’un programme, il n’y a qu’Emiko qui peut le faire saigner.
— On peut toujours mettre un flingue sur la tempe du développeur de cette horreur.
— Il doit être six pieds sous terre depuis longtemps. Et puis arrête de parler comme ça. Nous sommes inspecteurices, pas combattants. Tu me fais peur.
— Désolé.
— Je comprends que quelqu’un cherche à réduire au silence les personnes ayant approché cette Yasmina, mais pourquoi maintenant ? Bordel ! On ne meurt pas pour…»
Pour cinq notes de musique ? Mais il y a toute une décharge devant Arkansk qui prouve l’exact contraire. Akkö renoue son catogan avec une moue douloureuse ; un épais sparadrap lui recouvre le nez et il embaume encore plus l’alcool médical que moi.
« Tu vois, autant Liztja et Milsic peuvent bien pourrir dans un caniveau, autant Arkady me fait un peu de peine.
— Tu le connaissais ?
— Non. Solidaritàt ne passait pas par sa filière. C’étaient les Kaulà qui se chargeaient de notre contrebande, tout passait par le train. Les cheminots étaient si mal payés qu’on pouvait arranger le passage de cinq kilos de matériel pour une caisse de savon et une autre de confiture. Avant le départ pour Orostal, ils sabotaient les joints des toilettes, puis ils les condamnaient et mettaient les colis dedans. Une fois le train parti au dépôt, les plombiers, sous prétexte de réparer, récupéraient le chargement et nous le remettaient en mains propres. En tout, avec le bakchich du chef de gare, ça coûtait quarante rèn par kilo. Arkady en prenait deux cents.
— Vous faisiez passer quoi ?
— Au début, Solidaritàt pensait qu’on pouvait faire advenir la révolution par la propagande, alors on importait de Firmament des imprimantes à pamphlets. Puis on collait des affiches la nuit et on publiait des artistes indépendants dans des fanzines passés sous le manteau. On a même réussi à pirater la radio mahéviste, une fois. Mais ça ne servait à rien. De temps en temps, la politsià chopait un colleur d’affiche, lui mettait cinq ans de taule et s’arrêtait là. Ils n’essayaient pas de remonter la filière. Ils n’en avaient rien à foutre. Notre agit-prop était un bruit de fond, rien de plus.
— Vous aviez un lectorat, pourtant.
— Et alors ? L’ouvrier qui lisait nos fanzines, il trouvait que l’art abstrait c’était sympa et que les poèmes étaient beaux. Et après ? Le beau, ça ne met pas de soupe dans la gamelle et ça n’envoie pas les gamins à l’école. Et donc ça ne fait pas de mal au régime, parce que ça ne le concurrence pas. La seule chose qui compte, c’est la condition matérielle. Si tu ne la maîtrises pas, tu ne contrôles rien.
— Les Kaulà n’ont jamais fait de propagande ?
— Bien sûr que si. Pendant deux siècles, on a fait venir des intellectuels, des artistes, on a essayé de faire vivre notre langue, on a fait les potiches dans des conférences sur le triste destin des peuples indigènes. Tout ça pour quelques articles scientifiques, une poignée de recensions et une flopée de récits de voyage qui s’apitoyaient sur les pauvres bouffeurs de rennes. Tu sais ce qui n’est pas oubliable ? Tu sais ce qui fait mal au régime ? Soixante-dix kilos de dynamite qui explosent sous la voiture du ministre de l’Industrie en visite à Belica et le propulsent à sept étages de hauteur.
— Le programme spatial d’Orostal. C’était toi ?
— Et quelques autres. La bombe est venue en pièces détachées par le train. Dans la journée suivant l’explosion, la politsià a toqué à la porte de notre imprimerie, manque de bol, j’avais mis deux grenades dans une étagère et tendu un détonateur en travers de la porte. Six morts parmi les rouge-vert. Tu comprends que si Arkady avait servi de factotum pour ces œuvres-là, il n’aurait jamais fait long feu.
— Est-ce que ça valait le coup ?
— Nous sommes tous les deux vivants et libres. Que te faut-il de plus ? »
Je lui prends une cigarette mais ne l’allume pas et me contente de la plier entre mes doigts comme un fétu de paille. L’épaisse cartouche d’herbe jaillit de son logement de papier et m’agresse avec son parfum âcre. Il fait de plus en plus froid. Pourquoi est-ce que mon radiateur n’a pas été réparé ? Peut-être qu’on ne sait plus en fabriquer à Belica. D’ailleurs, c’est vrai que plein d’objets de mon enfance n’ont pas fait leur réapparition sur les étagères. Les chewing-gums à la fraise, les téléphones en bakélite rouge, les voitures-jouet à ressort, les soldats de plomb de Taïga, en fait presque toute cette constellation de petits trésors qui peuplait mes escapades nocturnes dans les commerces où on nous refusait l’entrée le jour. Peut-être que tout a terminé dans la bouche avide d’Arkansk.
Le téléphone sonne. C’est Emiko.
« Reb ! Cela va ? Rien de cassé ?
— Non. Nous n’étions pas la cible. On a juste quelques points, rien de méchant. Francesco est indemne.
— Les recycleurs d’Arkansk nous ont donné accès au registre du réseau de la décharge, Goro est parvenu à récupérer la trace informatique du programme, la bonne nouvelle, c’est que vous n’êtes pas folles. Le pilote automatique du train et des deux grues se sont faits compromettre cinq minutes avant la mort d’Arkady. Au vu de la coordination de l’attaque, je pense qu’il y avait une main humaine derrière l’opération. Je vois mal un algorithme organiser une telle séquence. »
Sa voix me rappelle à mes devoirs d’inspectrice ; je m’y raccroche comme à une bouée de sauvetage et mets le téléphone sur haut-parleur.
« Ce qui renforce l’hypothèse qu’un ingénieur de réseaux est à la manœuvre, dis-je.
— Je n’en suis pas tout à fait certaine. Le registre nous a permis d’identifier les clefs d’accès employées par le programme pour asservir le pilote du train, et je te le donne en mille, ce ne sont pas des protocoles Cybersyn, mais Cominsern.
— Cela prouve quelque chose ?
— Il n’y a pas grand-monde qui maîtrise les protocoles Cominsern. Ils ont été codés par des manches, on a perdu la documentation, la logique ne correspond pas à grand-chose de compréhensible pour un programmeur moderne, je n’y toucherais pas avec des pincettes, les seuls à y voir encore clair là-dedans seraient soit des anciens de la maison, soit des personnes ayant eu accès à des archives Cominsern contenant des programmes prêts à l’emploi. En tout cas, si tu me demandais de pirater le train d’Arkansk à travers le Cybersyn, je ne passerais certainement pas par un protocole Cominsern.
— Quel intérêt de le faire, alors ?
— Peut-être la discrétion. Il y a plein de protocoles Cominsern encore en place dans les systèmes du Cybersyn, en attendant de les remplacer, l’administration réseau a décidé de tous les inscrire dans la liste blanche des armillaires. En d’autres termes, les entrées du Cominsern dans le Cybersyn sont considérées comme propres, donc un programme qui les mobilise minimise les risques de détection.
— On dirait un risque de sécurité.
— Je sais, je sais. Si tu savais le chantier que c’est là-dedans… on a ni le temps, ni le personnel pour exclure tous les protocoles Cominsern d’un coup. Certains contrôlent encore des fonctions cruciales, comme le réseau électrique.
— Et qui exactement aurait accès à des anciens programmes du Cominsern ?
— Je garde pas la liste. Il doit bien rester quelques serveurs du Cominsern dans OK-LB auxquels notre tueur a pu avoir accès. Ou alors il s’est servi lors du démantèlement d’une des vieilles usines, comme à Taïga ou Arkansk, après la révolution, les serveurs ont mystérieusement disparu.
— D’accord. Est-ce que tu es en capacité de neutraliser toutes les entrées employées pour tuer Arkady ? L’essentiel est d’empêcher que le programme puisse s’emparer d’une autre machine.
— Goro a déjà fait une note aux administrations des aciéries. Taïga, Belica et Toundra ont accusé réception, mais l’accident de la locomotive a coupé la ligne vers Arkansk, je n’arrive pas à joindre Belic.
— Merci. On va à Arkansk, rejoins-nous au bureau. »
Akkö attrape les clefs de l’Otoca.
« Non seulement Belic s’est trompé en accusant les grues Madrague, mais en plus son aciérie est potentiellement compromise. Je conduis. »
Partie 6
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Cliché par Vyacheslav Argenberg, CC-BY-NC-SA.