Sylphide à bicyclette

Le tribunal de la musicienne, partie 7

Timbre soviétique montrant des champs et des agriculteurs.


La navette fluviale fend la brume avec une agaçante régularité. C’est un navire blanchâtre qui a fait plusieurs guerres, dont la coque est maculée d’éclats de rouille que les multiples couches de peinture ne parviennent plus à tenir à l’écart du logo des transports publics d’Orostal. La moquette rouge des sièges a été dévorée par les mites et ces insectes aquatiques gris dont j’ignore le nom mais qui laissent des traces de dents là où l’eau de pluie n’arrive plus à s’évacuer et entre en contact avec les tapis. Le brouillard matinal met le siège à Orostal. Seuls restent visibles les monolithes d’Arkansk. Akkö est affalé contre la vitre.

« J’ai demandé à un collègue de la sécurité sociale s’il connaissait une docteure Morèvna, dit-il. Il s’est foutu de moi. Il a dit que c’était un personnage d’opéra.

— Oui, je sais, la référence vient de Koschei, mais l’adresse existe, au moins.

— Il parle de quoi, cet opéra ?

— C’est une pièce folklorique écrite sous Alphonse. Elle met en scène le Koschei du titre, une espèce de croque-mitaine immortel qui enlève la puissante princesse Maria Morèvna, ce qui conduit son fiancé, le prince Ivan, à la chercher à travers tout le pays et à rencontrer une galerie de personnages hauts en couleur. Mais ça finit mal, parce que Koschei gagne à la fin. C’est normal, il gagne toujours, on ne peut pas le tuer, sa mort est extérieure à lui et contenue dans le cœur de Maria Morèvna. Ainsi, Ivan ne peut pas le supprimer sans tuer aussi l’amour de sa vie. Il les laisse alors partir et l’opéra se termine sur le chant d’adieu d’Ivan.

— C’est pas joyeux.

— On composait rarement des histoires heureuses à la fin du règne d’Alphonse. Les bourgeois devaient sentir que c’était la merde. Tu sais que le seul livret d’opéra qui manquait à la collection de Belic dans son bureau, c’était Koschei ?

— Le monde, Rebecca, est une forêt de symboles.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Rien. Je ne sais pas où je vais. »

Je laisse s’installer la monotonie de l’Oro. En amont d’Arkansk, le fleuve devient large et peu profond, débarrassé de la dictature des digues et des enrochements. De vastes zones humides rayonnent de part et d’autres de l’évasement du lit majeur, prises dans une neige clairsemée que le vent souffle dans les ajoncs. Des péniches passent en paire au centre du fleuve et nous hèlent avec leur corne de brume. Des armées d’arbres morts sortent de l’eau en éclats décharnés, matérialisant la ligne où le sous-bois a été noyé par la rupture du barrage du Haut-Oro. Une rumeur tenace veut qu’il ait été dynamité par les anarchistes, ou par la politsià, ou par les deux à la fois dans un complot aux ramifications séculaires. La vérité est bien plus simple ; le barrage du Haut-Oro était un ouvrage ancien, construit sous Alphonse, réparé de bric et de broc par des services sous-financés, gérés par des ingénieurs de la nomenklatura à la compétence variable, c’est un miracle qu’il ait tenu près d’un siècle avant de s’effondrer. Orostal a failli être emportée par la montée de l’eau, mais c’était bien avant ma naissance. Cette apocalypse m’est étrangère.

De la grande vague est née Sainte-Saline, une constellation d’îles malingres qui émerge de l’eau sale au détour d’un méandre et que surplombe la flèche penchée d’une église de la Madone. À l’ombre du lieu de culte se trouve un petit village juché sur des pilotis, flanqué d’éoliennes verticales et dont les toits de roseaux sont délimités par les ruines bétonnées de l’usine pétrochimique construite dans l’ombre du barrage. Son plus gros fragment barre la rive gauche, un coffre gris et rouille, aussi grand que Belica, dont les cheminées ponctuent le paysage comme une nuée de points-virgules. La navette fluviale manœuvre entre deux épaves et s’arrête en face d’une jetée de bois rouge. Nous sommes les seuls à descendre. Sainte-Saline sent le sel, la rouille et les relents d’huile de moteur. Le combinat a abandonné les projets de dépollution au stade de l’esquisse ; pas sa ville, pas son problème, pour les métallos, l’Oro n’a jamais été qu’une route à péniche et le grand diluant des lixiviats industriels. Personne n’y habite.

« Bonjour, camarades ! » nous lance une vingtenaire en cuissarde de pêche, qui est occupée à tirer des filets depuis les profondeurs du marais. Elle sent la vase.

« On est de la militsià, dis-je. Vous savez que les poissons ne sont pas propres à la consommation ?

— J’espère bien. Je suis doctorante à l’université de Loire-Est. Ma thèse porte sur l’adaptation des espèces piscicoles de l’Oro à la rupture du barrage. Regardez-moi ça. » Elle agite un poisson effilé, à la robe verte et rouge, qu’elle mesure et pèse avant de le libérer dans le fleuve. « C’est une truite. C’est intéressant, parce que les truites n’aiment pas l’eau trouble, normalement. Leur adaptation à ce marais est l’un des sujets de ma thèse.

— Vous connaissez les habitants du coin ?

— Un peu. Je passe ici tous les mois. J’habite à la capitale.

— On cherche une doctoresse qui habitait dans le coin. Une certaine Morèvna, ça vous dit quelque chose ?

— La psychiatre des marais ? Oui, je la connais. Faites voir, je sais même plus quelle heure il est avec mes poissons…

— Quinze heures.

— Oh, parfait ! Elle doit être dans l’église. Vous pouvez pas la rater. »

Je me hisse sur la pointe des pieds et cille en direction du clocher qui, à travers la brume du marais, penche dangereusement vers l’eau trouble, dix-quinze degrés, mauvais augure, si je me souviens bien des cahiers des charges des travaux publics d’Orostal, nous ne sommes pas loin du seuil de résistance d’un édifice en brique.

« On parle bien de cette église ?

— Vous comprenez aisément que je ne vous accompagne pas, hein ? Je ne tiens pas à prendre un morceau de nef sur la tête. »

Akkö tapote sur mon épaule pour donner le signal du départ ; je lui emboîte le pas sur la passerelle branlante qui serpente en direction du village lacustre.

« Transept, dit-il. Ce serait plutôt le transept qui risquerait de nous tomber dessus.

— Je n’ai jamais mis les pieds dans une église, tu pourrais tout aussi bien me parler d’un temple à Dagon.

— Vraiment ?

— Maman allait souvent à la messe, avant que nous émigrions, mais elle a perdu l’habitude une fois à Orostal et je n’ai jamais eu la curiosité d’aller retrouver les prières de mon enfance.

— Tu ne crois pas ?

— La Madone d’Orostal m’a toujours fait peur.

— Il y a d’autres déités qui vaillent. Les renards des aurores boréales, les arbres aux écorces de sang et les vodyanoi des marais. »

Akkö incline le poignet en direction d’un totem de pierre lisse qui émerge du marais. Le granit gris porte le visage aveugle et grimaçant d’une créature humanoïde, dont les dents pointues logent des passereaux coursés par les fouines. Je la trouve parfaitement grotesque. Cette créature vient des tréfonds de l’antiquité ceriséenne, de ce magma de légendes racontées au coin du feu qui a été lentement grignoté par les robes blanches de la Madone. Les mêmes têtes de monstres colorés ornent aussi la devanture de l’église, ce que j’interprète comme un mauvais signe, à moins que ce ne soit une expression du sens de l’humour noir des premiers moines à être venus s’installer à Sainte-Saline. Akkö refait le col de son manteau, moi aussi, puis je pousse la porte qui grince en s’alignant avec le sol.

Dans cette église, tout penche, des murs aux vitraux en ogive, en passant par l’assistance des fidèles, dont les membres ont naturellement adopté la gîte de l’édifice. Je décide de les imiter. Akkö tarde à le faire et glisse sur une dalle mouillée pour terminer contre le mur opposé. Le vacarme de sa chute interrompt brièvement les chants de la messe, dont la toile sonore se reconstruit bien vite au rythme des ondulations d’un encensoir mécanique. La Madone brille au-dessus de l’estrade de la chanoinesse, une fresque peinte sur un panneau de chaux blanche qui monte jusqu’aux poutres arrachées à une épave de barge. Les paumes tournées vers le ciel, les yeux fermés, la Vierge d’Orostal est en adoration devant la lumière des vitraux et les ondulations des ajoncs qui lui découpent le visage en morceaux mouvants. Il me faut un instant fugace pour comprendre que sa robe blanche est faite avec les bandages souillés des centaines d’ouvriers qui, chaque année, sont blessés par les chaînes de montages de la ville, une mosaïque de sang mort. Akkö enlève sa montre et la glisse dans sa poche.

« Pas de signe ostentatoire de technique, murmure-t-il. Nous sommes dans une église du culte de la Madone des Marais, dont les saints ont prêché contre la technologie superflue.

— Et quoi, ce village vit comme au Moyen Âge ?

— J’ai dit superflue. Tu ne trouveras pas un analogue ici, mais personne n’a aucun problème à prendre des antibiotiques pour soigner une fièvre des marais. Ne prends pas les fidèles pour des idiots, regarde où nous sommes. Avant que le barrage ne rompe, Sainte-Saline était une jolie petite station balnéaire pour la nomenklatura, avec des places pleines de vie, des thermes, un grand bois d’où les enfants allaient plonger dans l’Oro. Si tu avais vécu là toute ta vie et assisté à l’apocalypse, est-ce que tu ne trouverais pas quelque chose de démoniaque dans l’étalage de la technologie ? »

Je n’en pense rien, moi qui suis née dans la buée d’une métropole. La messe s’achève avec un court sermon dont je ne perçois que des bribes, et enfin l’assistance s’égaye en figures courbées qui ne m’adressent pas un regard et qui, arrivées au seuil de l’église, s’évanouissent dans les ajoncs et sur les passerelles. La prêtresse descend de sa chaire et vient à notre rencontre. Ses cheveux sont courts, blancs, ses traits sont émaciés et tirés vers le sol noir par des larmes mal effacées ; une flamme sèche danse au fond de ses pupilles noires.

« Vous avez l’air de chercher quelqu’un, inspecteurs. »

Elle a un accent que je n’arrive pas à placer. Kaulà ?

« Qu’est-ce qui vous fait dire que nous sommes de la militsià ?

— Votre collègue de Nevski vient parfois l’hiver pour nous dire de ne pas plonger les mains dans la fange toxique et de bien mettre le chauffage pour chasser l’humidité des murs, comme si nous étions des enfants. Vous avez tous la même tête.

— Vous êtes bien Maria Morèvna ?

— Ah. Je suppose que vous avez une commission de la juge Maheut. Je suis prête à me présenter au tribunal. Donnez-moi juste un instant pour rassembler mes affaires. Je pars sur le prochain bateau.

— Vous êtes très prompte à vous accuser.

— Combien de personnes avez-vous envoyé en prison médicalisée, madame la psychiatre ? cingle Akkö. Combien de diagnostics soufflés par la politsià ?

— Quelle importance ? Je ne suis pas une créature morale.

— Pourtant vous cherchez la rédemption en endossant les habits d’une femme du divin.

— La Madone n’offre pour seule échappatoire que la renaissance dans le feu de la mort et je n’attends ni ne cherche aucun pardon, Kaulà.

— Vous n’avez pas le droit de m’interpeller ainsi.

— Pourtant, moi aussi je suis née sous l’égide de la terre enneigée.

— Combien de pattes a le renne né de l’aurore blanche ?

— Dix-sept, mais les encyclopédies ceriséennes se trompent toujours et disent qu’il en a dix-huit, chiffre absurde, car il porte malheur.

— Votre capacité à répondre à des devinettes ne préjuge pas de votre origine.

— Alors quoi ? Je dois te montrer mes tatouages, Kelina Akkö ? On me les a arrachés.

— Comment connais-tu mon nom ?

— Je me rappelle de chaque dossier passé sur mon bureau et ton visage était en tête du tien. Est-ce que ta collègue sait pourquoi tu étais fiché dans les registres de l’hôpital psychiatrique d’Orostal ?

— La collègue s’appelle Rebecca Pavli et elle aimerait bien connaître votre véritable nom à vous.

— Dans une autre vie, je m’appelais Milï Ekelka, mais ce nom ne vous apprendra rien de plus que celui de Morèvna.

— Et celui de Koschei ? »

Morèvna ferme les yeux et se signe, mais je ne trouve aucune trace de dévotion dans ses traits ; juste une froide résolution sous les rivières sèches de ses rides. Elle replie son écharpe blanche et la serre contre sa poitrine à la manière d’un fagot de bois.

« Combien est-ce qu’il y a eu de morts ? demande-t-elle tout doucement.

— Trois.

— Qui ?

— Piotr Liztja, Anouka Milsic et Arkady Morand.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Ils se sont fait descendre ?

— Ils ont été tués par des machines reliées au Cybersyn.

— Suivez-moi. Je ne vais pas troubler la Madone plus avant. »

Morèvna se détourne et disparaît à travers une porte qui donne sur le presbytère attenant, dont la gîte est encore supérieure à celle de l’église. La psychiatre y a disposé un plancher secondaire pour retrouver une assise précaire ; les murs sont blancs et propres, l’ameublement spartiate, mélange hétéroclite de formica sorti de Belica et d’acier poli venu d’Arkansk. Un thé à la myrtille embaume l’espace. Morèvna caresse une masse féline sur la table, à qui il manque un œil et une rangée de dents, puis s’assit sur un sofa avec mille précautions.

« Ne faites pas trop de bruit, dit-elle. J’ai récupéré Potemkine dans un arbre du marais. Il est très vieux, très sourd et il ne lui reste pas beaucoup de temps à vivre, alors j’aimerais que ses siestes se passent en paix. Il est un peu comme cette église, sauf qu’il n’a même pas de pieux pour ralentir sa chute dans le marais.

— Je m’en fous, dit Akkö. Qu’est-ce que tu es allé faire dans ce trou ? Qui est-ce que ce que tu fuis ?

— Tous les inspecteurs sont mélodramatiques comme cela ? Si je voulais fuir, je ne serais pas ici. La frontière avec Firmament est à soixante-dix kilomètres, on y va en train, en voiture et à vélo quand il fait beau, et deux cent rèns dans la poche d’un douanier suffisent à passer les postes sans encombre. Il y a aussi les péniches qui descendent l’Oro, trois jours jusqu’à la mer et de là on embarque sur n’importe quel cargo pour se réveiller à l’autre bout de l’Océan Polaire.

— Alors quoi ?

— Je ne fais qu’attendre la mort, inspecteur.

— C’est étrange, je ne vois pas la corde pour te faire pendre.

—  Si tu essayes de me blesser, tu perds ton temps. Je n’ai aucune illusion sur la personne que je suis. J’étais une machine à produire des diagnostics sur mesure pour les besoins de la politsià. Le commissariat central me donnait un nom et je m’appliquais à trouver un motif justifiant une mise sous tutelle, voire un enfermement. Mon diagnostic favori était la schizophrénie. Le nom fait peur et la catégorie est suffisamment large et mal définie pour faire rentrer n’importe quoi dedans. À l’époque, nous n’avions ni référentiel officiel, ni répertoires scientifiques, rien que moi, mes dossiers et mes patients. Vous savez comment je posais mes diagnostics de schizophrénie ? Le symptôme le plus commun, c’est l’altération de la réalité. Un métallo qui écrit dans une lettre privée que ses conditions de travail sont indignes, il remet en question le bien-fondé des décisions de l’administration centrale, donc de Kaj Mahev lui-même, il a très clairement une perception altérée du monde, n’est-ce pas ? N’importe quel bon camarade en conviendra.

— Si j’avais eu le malheur de passer par ton bureau, tu m’aurais envoyé en camisole pour l’éternité, murmure Akkö.

— Oui, mais pas pour ce motif-là. Ton diagnostic est plus intéressant.

— Vous les mettiez sous médicaments, vos patients ? demandé-je.

— Bien sûr.

— Par exemple de la ziprasidone et de l’olanzapine ?

— C’était un code. Ziprasidone et olanzapine sont de puissants antipsychotiques. Normalement on ne les prescrit pas ensemble, mais moi je le faisais parce que ça permettait de donner un gros volume de médicaments au patient. Avec deux pilules à prendre par jour, elle en absorbait des substances, Soloviova, et croyez-moi, pas les médicaments de son ordonnance. Je lui donnais un puissant cocktail de somnifères, d’inhibiteurs neuronaux, de perturbateurs hormonaux et de drogues fournies par les barbouzes des RMS. L’objectif était d’induire en elle un état de parfaite docilité, sans toutefois l’abrutir complètement. Je suis assez satisfaite de mon travail avec elle. Il ne m’a fallu que trois semaines pour la rendre incapable d’entretenir une volonté indépendante de ses donneurs d’ordre, tout en la gardant capable de penser. Même les espions étaient impressionnés.

— Pourquoi Soloviova ?

— C’était personne. Ce sont ses entreprises musicales qui ont attiré l’attention de la politsià. Ces cons n’arrivaient pas à croire qu’une banale ouvrière se fatigue à faire venir un Mogge-Un de Firmament, et qu’en plus elle en joue pour de vrai, ils pensaient que c’était un agent de Solidaritàt. C’est Liztja qui l’a coffrée après qu’Arkady lui ait balancé son nom. L’instruction du commissariat central était de l’expédier en prison médicalisée pendant quelque temps, juste de quoi lui faire passer l’envie de jouer dans les caves. Le diagnostic de schizophrénie était d’une insigne simplicité. Et puis je me suis rendu compte que Soloviova était spéciale.

— Arrête de nous balader ! tempête Akkö. De quelle maladie souffrait cette femme et qu’est-ce que vous lui avez fait ?

— Qui a parlé de maladie ? Soloviova était au contraire dans un état absolument remarquable pour sa condition. J’ai gardé son dossier. »

Elle sort une chemise en carton de ses tiroirs, frappée du macaron des services médicaux d’Orostal. Elle contient des sorties de scanner, où je reconnais sans peine les contours d’une coupe de crâne humain, mais sans comprendre le reste ; il manque le cerveau lui-même, remplacé par un cercle noir centré sur la colonne vertébrale. Je finis par saisir que la matière grise est compressée et projetée en une fine lame contre l’os, comme si une puissante force centrifuge s’était appliquée à la tête.

« Soloviova souffrait d’hydrocéphalie non-communicante, en d’autres termes sa cavité crânienne était remplie de liquide céphalo-rachidien à un degré anormal. Elle venait d’une région de Loire où la plupart des mariages sont consanguins, ce qui est un facteur de risque très important pour cette maladie. Ce que vous voyez, c’est une femme à qui il manquait quatre-vingt-dix neuf pour cent du volume cérébral. Cette petite couche de neurones écrasés, là, c’est l’intégralité de son cerveau.

— Mais comment pouvait-elle survivre ainsi ?

— Oh, on peut très bien vivre avec un cerveau auquel il manque des pièces, dit Akkö. J’en suis l’exemple vivant.

— Soloviova était tout à fait normale. Son quotient intellectuel était dans la moyenne basse, ses réflexes parfaits, son appétence artistique remarquable. En un autre temps, je l’aurais envoyée direct auprès d’un centre de recherches. Quel exemple fabuleux de plasticité cérébrale ! Son cerveau s’est développé en s’adaptant à son handicap jusqu’à presque l’effacer. Vous savez ce qui est le plus amusant ? J’aurais très bien pu faire relaxer Soloviova au prétexte de sa condition. La politsià n’y connaissait rien en médecine. J’aurais pu leur dire, tenez, elle est pas du tout bipolaire, il lui manque juste la majeure partie de son cerveau, donc c’est pour ça qu’elle fait de l’art anti-révolutionnaire. Cela les aurait fait marrer ! L’artiste anti-mahéviste qui a la tête vide !

— Quelqu’un a donc fait pression pour que vous la gardiez. Qui ?

— Piotr Liztja et Anouka Milsic. Les mêmes larrons qui l’avaient coffré.

— Qu’est-ce qu’iels voulaient ?

— Un sujet pour le projet Koschei. »

Akkö se renfrogne dans le sofa et grandit comme un géant trempé d’eau sale. Morèvna se masse le front.

« Un nom à la con, hein ? Liztja aimait l’opéra, un de ses rares vices. Il s’est cru très malin en baptisant ainsi le projet. Il a eu de la chance, ça a aussi fait rigoler Kaj Mahev.

— Quoi, Litzja recevait des ordres de Kaj Mahev en personne ?

— C’était un habitué de son isba à Cassiopée. Il était bon, il coffrait plein de monde, il fournissait déjà des cobayes à Mahev pour ses expériences médicales top secret, et il avait les dents très longues. Un excellent apparatchik.

— Koschei, qu’est-ce que c’était ?

— Mahev aimait les métaphores, et celle-ci n’est pas mauvaise. Koschei, le non-mort, la créature dont l’âme et le corps sont séparés, le rendant ainsi impossible à tuer. Vous comprenez ou je dois expliciter ?

— Nous sommes très bêtes. Explicite.

— Kaj Mahev était terrifié par la mort. Comme tous les dictateurs, il avait une conscience aiguë du fait que son décès sonnerait la fin de son régime. Tous les autocrates ont peur de la fin, trop belle et trop terrible pour eux.

— C’est un poème kaulà, dit Akkö. Le roi et le renard : tu verras, roi, que pour les hommes de ton espèce, le temps est trop beau et trop terrible.

— Mais Kaj Mahev ne comptait pas bâtir des mausolées ou commander des épopées pour que son aura résiste au temps, pour qu’il reste le petit père des peuples à tout jamais. Il ne voulait pas non plus prolonger sa vie aux mains des docteurs comme un légume bavant dans son lit, ce que je comprends, puisqu’il a égorgé Alphonse sur son fauteuil roulant. Non, Mahev n’était pas de cette trempe-là. Il voulait être son propre successeur.

— Explique-toi.

— La copie de la conscience humaine, le décalque de l’âme de Kaj Mahev dans un ordinateur, voilà son aspiration. Voilà ce que Litzja devait créer en s’aidant de la puissance de calcul du Cominsern.

— Et des serveurs d’Arkansk-Zéro.

— Exactement.

— Pourquoi Soloviova ?

— Liztja avait un problème de matériau humain. Pour effectuer le transfert d’une conscience dans un système comme le Cominsern, ses scientifiques lui ont dit qu’il lui fallait réaliser une copie générale des réseaux de neurones du sujet et de son activité cérébrale. Deux problèmes se présentaient à lui. D’une part, la quantité de données à traiter, et d’autre part, la difficulté à sonder un cerveau normal. Avec une cavité crânienne remplie de liquide, Soloviova était un sujet de test parfait, on pouvait sans aucun problème la cribler de sondes puis dérouler son cerveau comme du papier froissé. Donc dès que son dossier a fuité, Liztja est venu me voir, j’ai été intégrée à l’équipe d’Arkansk-Zéro, et j’y ai pris le surnom de Morèvna. Liztja a mis six mois à se résoudre à exploiter Soloviova. Il avait sans doute des remords de l’ouvrir en deux, c’en était presque touchant. Mais il pensait à quoi, ce salaud ? Qu’il pouvait plonger les mains dans une âme et ne pas se les salir ? C’est moi qui ai trépané Soloviova. Avant que je l’endorme, elle chantonnait son petit air de synthétiseur. C’était très mignon.

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

— Elle est morte sur la table d’opérations, conformément à la procédure, mais nous avons obtenu une cartographie remarquable de son cerveau. On a dû l’incinérer à Arkanskaïa. J’ai proposé qu’on tue Arkady pour garder l’opération totalement hermétique, mais avec ce que Liztja touchait sur la contrebande, il a refusé.

— Et Koschei ?

— Il fallait être là quand la boucle du Cominsern à Arkansk-Zéro s’est mise à répliquer l’activité cérébrale de Soloviova, quand nous avons compris qu’il y avait une âme là-dedans, l’ébauche d’un être humain projetée dans les réseaux, Madone, il fallait être là! J’ai donné la vie deux fois, quand mon fils est né, paix à son âme, et quand l’image de Soloviova s’est assemblée sous nos yeux. Les premières évolutions de sa conscience copiée, juste une salve de code, que nous avons mis un peu de temps à comprendre. C’était sa musique, encore et encore, sa petite musique au synthétiseur. C’était le miracle d’Arkansk-Zéro…

— Allez, c’est bon, j’en ai assez entendu, dis-je. Avec ce que vous avez avoué, la juge Maheut vous en collera pour au moins vingt ans. Pourquoi parler avec autant de franchise ?

— Vous attendez un numéro de contrition, c’est ça ? La pauvre vétérane qui se livre aux inspecteurs dans un coin paumé de l’Oro ? Il y a combien de personnes qui sont mortes dans les aciéries d’Orostal ou sous les traitements de la politsià, hein ? Six mille, sept mille ? Qu’est-ce que ça change, une femme de plus ou de moins ? J’étais un rouage sans aucun état d’âme, c’est vrai. Je ne regrette strictement rien, ni pour Soloviova, ni pour les autres. Ce qui est fait, est fait. Je n’ai jamais cru en la réconciliation, ni à la rédemption. Alors maintenant, si vous devez me balancer à la justice, faites-le. Cela fait vingt ans que je n’ai pas bougé d’ici, je ne compte pas le faire. Et si Akkö a envie de me mettre deux balles dans le front, je ne résisterai pas non plus. Mon fusil de chasse est de l’autre côté de la pièce, dans la commode.

— Qui parle de vous tirer dessus ?

— Demande à Akkö. Il en rêve.

— Ne me provoque pas.

— On se calme, on se calme. Akkö, tu sors, tu appelles Maheut et tu lui demandes de nous transmettre une commission d’arrestation pour Milï Ekelka, tu as déjà le motif. »

À ma grande surprise, il desserre les poings, acquiesce et ne claque même pas la porte derrière lui. Le chat feule. Je me lève, parce que je ne veux plus entretenir aucune proximité avec Morèvna, Milï, ou quel que soit le vrai nom qui colore les tréfonds de son âme.

« Qui était au courant pour le projet Koschei ?

— Je suis la seule survivante. Les professeurs Malsant, Evrénine et Seremov qui m’assistaient ont été exécutés par Mahev lui-même juste avant la révolution, je crois que c’était l’un de ses derniers décrets, je suis passée entre les mailles du filet parce que mon tueur s’est fait descendre en traversant Orostal révoltée. L’officier de liaison des renseignements qui fournissait la sécurité d’Arkansk-Zéro s’est fait exploser dans la même voiture que le ministre de l’Industrie. Le colonel Borodine, qui coordonnait tout côté Mahev, a été abattu par les services secrets céruléens l’année dernière, il avait trouvé refuge en Laïska. Restaient Litzja, Milsic et Arkady.

— Personne d’autre, vous êtes sûre ?

— Personne à Arkansk-Zéro, en tout cas. On avait prévu de tout détruire une fois le projet terminé et de transférer l’ordinateur central à la capitale pour que Mahev puisse devenir immortel. La révolution nous a pris de vitesse.

— Et l’ingénieur qui a supervisé la reconstruction d’Arkansk, c’est possible qu’il ait pris connaissance de la teneur de Koschei ?

— Anton Belic ? C’est impossible qu’il n’ait pas trouvé les restes de Koschei, oui. Le connaissant, il a parfaitement compris de quoi il s’agissait. Le bougre est intelligent. »

Je saisis le fusil de chasse de Morèvna, le casse, éjecte les cartouches et l’emporte avec moi ; elle ne bronche pas, et le chat non plus ne sort pas de son agressive catatonie.



Akkö bataille avec une cabine téléphonique encore plus vieille que notre Otoca, qui est accolée à l’église dans une tentative désespérée d’attirer sur la ligne un modicum de grâce divine ; les câbles se perdent dans la mélasse atmosphérique du marais. Pendant que nous parlions, le crépuscule s’est allongé au-dessus des méandres de l’Oro.

« C’est bon, dit Akkö, toujours pendu au combiné. Maheut nous accorde la commission pour embarquer Morèvna, mais il faut repasser au bureau pour la signer.

— J’ai désarmé Morèvna. » Je lui saisis le bras. «  Belic est au courant pour Koschei. Quand il a réhabilité Arkansk, il a dû trouver leur ordinateur central. »

Akkö allait raccrocher ; il interrompt son geste et compose un nouveau numéro avant de me tendre le combiné.

« Allô ? »

C’est Emiko.

« C’est moi, je suis à Sainte-Saline. Il faut que tu vérifies quelque chose. Est-ce que tu as accès aux historiques de connexion d’Arkansk ?

— S’ils passent par le Cybersyn, oui.

— Je veux que tu vérifies l’historique d’Anton Belic au moment des meurtres de Liztja, Milsic et Arkady. »

Aucune hésitation à l’autre bout de la ligne.

« Donne-moi une minute. »

Le combiné est brûlant dans ma paume. Des créatures vaguement reptiliennes se pressent aux abords de la cabine téléphonique, leurs longs museaux viennent renifler mes pieds. Je ne connais pas leurs noms.

« J’ai les logs de connexion, annonce Emiko après une éternité. Il était branché au réseau toute la nuit de la mort de Litzja, le soir de celle de Milsic et pendant une période d’une heure avant et après le meurtre d’Arkady. J’ai aucune demande d’accès aux caméras, mais tous les ports identifiés du Cominsern sont ouverts et ses connexions correspondent à leur activation. »

Les créatures du marais se font plus pressantes. Je leur décoche un coup de pied.

« J’aurais dû vérifier. Putain ! J’y crois pas, Reb ! Je suis la pire informaticienne de cette ville, je…

— Tu aurais mis un rèn sur la culpabilité de monsieur l’ingénieur, toi ? On a pas le temps pour les questions. Tu as le téléphone de Marika, l’inspectrice de Nevski ?

— Euh, oui, je l’ai.

— Je fais plus confiance aux gars de Belic. Tu peux l’appeler, attraper Pauline au passage et me retrouver à Arkansk ?

— Ok. J’amène Goro. Tu es sûre de savoir ce que tu fais ?

— Non. »

Je raccroche. Une créature feule.

« Akkö, il faut qu’on se ramène à Arkansk en vitesse. Belic n’est pas stupide, s’il nous surveille, il sait que nous venons de parler à Morèvna.

— Le prochain bateau est dans une heure et demie.

— Tu as une idée ?

— Krymov doit encore être de service, j’ai le numéro de sa radio. J’espère que son coléoptère n’est pas à l’atelier. »

Akkö reprend le combiné, joins Krymov. Ils échangent quelques mots après une courte période de grésillements.

« Ok. Il passe dans vingt minutes. »



Les aurores boréales sont montées dans le ciel au-dessus de Sainte-Saline. Les créatures des marais se sont repliées dans les tréfonds de leurs roseaux et nous nous sommes assis sur un monticule de terre maculée de neige. Là-haut, des renards dansent le long des replis bleu-vert de l’atmosphère, plongent entre les couches du ciel et remontent dans une lente progression vers l’horizon ; l’air est si clair que la flamme de Toundra m’est entièrement visible, un géant qui renâcle de l’autre côté de la colline. Je pense aux rares nuits où il faisait assez beau au-dessus d’Orostal pour que maman et moi sortions sur le toit de l’immeuble pour regarder la succession des aurores à travers la dentelle industrielle des hauts-fourneaux, pour nous imprégner de la présence de ces lueurs qui, là-bas dans la terre de Lys, ne sont que des murmures qui colorent à peine le paysage quand il tire vers le nord. Je sais que ma pensée risque de partir vers elle, vers sa mort, et je sais aussi que la vue d’Orostal aussi lointaine et paisible dans la vallée ne peut pas y survivre, que si je m’y adonne, la seule chose qui surnagera dans l’étendue de rouille sera son sang et la tristesse poisseuse des jours de liesse après la révolution, alors je laisse tout glisser sur mes épaules, comme je me suis débarrassée de l’horrible manteau en vison prêté par Akkö il y a cinq jours, qui pour moi ont l’air d’une éternité. Lui semble ne penser à rien du tout. Allongé, les mains croisées dans la nuque, il suit les queues des renards et la marche de la lumière sur la moire. Cela lui fait comme de la dentelle au coin de ses lunettes de rechange, un drapé qui irrigue la diagonale des verres. Quand il se met à murmurer, je ne suis pas certaine qu’il ne s’agit pas du vent, car jamais je ne l’ai entendu parler avec une telle douceur.

« Tu dois te demander pourquoi Morèvna me connaît si bien…

— Non. Je ne me demande rien du tout.

— Quand j’étais adolescent, les mahévistes envoyaient des camions remplis de médecins dans la terre enneigée, pour nous inventorier, nous cataloguer et estimer notre compatibilité biologique avec la glorieuse aventure du peuple rassemblé derrière le grand leader. Les psychiatres s’intéressaient en particulier aux enfants de chaman, et il se trouve que j’en suis un. Ils voulaient isoler un profil psychologique de la superstition, ou quelque chose de cet acabit. La batterie de tests à laquelle j’ai été soumis est très parlante. Mon indice de réactivité interpersonnelle est nul. J’ai un score presque parfait au test PCL-R. L’imagerie montre que l’activité dans mon cortex préfrontal est négligeable. Morèvna me classifierait comme psychopathe, même si ce diagnostic n’existe pas en tant que tel, et qu’il ne me correspond pas. »

Rien n’a changé dans son regard ; les renards continuent de lui illuminer les yeux et les cheveux dans leur danse infinie.

« C’est pour cela que tu as eu autant d’aisance à tuer, quand tu étais à Solidaritàt ?

— Non. Je n’ai jamais eu d’appétence pour le meurtre. Pourtant, le fait d’ôter une vie ne m’évoque rien de particulier. Un être humain est juste un amas de cellules et de réaction physico-chimiques. Je suis reconnaissant envers les membres de Solidaritàt pour m’avoir donné un cadre où je pouvais tuer sans que cela ne me contraigne. C’était, d’une certaine manière, assez libérateur. Mais je n’ai jamais eu aucune pulsion meurtrière. Je ne comprends simplement pas pourquoi nous faisons autant de cas de cet acte. Ce sont juste des sacs de cellules qui cassent d’autres sacs de cellules, parfois pour de mauvaises raisons, parfois pour de bonnes raisons.

— Alors… quoi ? Tu n’as jamais eu d’amis ? Tu n’as jamais eu de véritable relation amoureuse ?

— Si, mais jamais au niveau émotionnel. Je suis parfaitement capable de former des liens avec d’autres personnes, c’est juste que ces derniers seront entièrement intellectuels. Si je passais mon temps à prétendre avoir des amis ou des collègues, tout cela pour ensuite ne penser qu’à les poignarder dans le dos, je ne serais pas inspecteur à Orostal, mais trader en Firmament.

— Mais quand tu parles de la politsià, tu gardes de la haine dans tes yeux. C’est une émotion, ça. »

Il a l’air sincèrement étonné.

« Non. Je ne hais pas la politsià. Je n’avais envers elle qu’un pur réflexe de survie. Ces gens voulaient détruire des personnes avec qui j’avais un lien et annihiler tout un monde dans lequel je trouvais une satisfaction esthétique et éthique. Les vétérans de la politsià sont juste des mauvaises herbes à couper, et le fait que certains soient encore en liberté me désole, mais ne m’énerve pas. Je ne me suis, je pense jamais énervé.

— Regarder un cadavre ne te fait rien ?

— S’il s’agit d’un innocent, je vais me demander pourquoi iel est mort, et je vais m’atteler à trouver le responsable. Pas parce que je ressens une quelconque empathie pour lui, mais simplement parce qu’on ne peut pas construire une société si les sacs de cellules commencent à se percer de trous sans aucune raison globalement acceptée. Et bon an, mal an, j’apprécie le Cerisier que nous avons construit depuis la révolution, car ma famille semble y être plus heureuse, et Orostal un peu plus ensoleillée.

— Donc… si jamais demain un gouvernement anti-migrants arrivait au pouvoir et que je sois déportée parce que je suis née à Lys, comme ce serait socialement accepté, tu ne bougerais pas ?

— Si. Je pourrais tuer pour toi, Rebecca.

— Pourquoi ?

— Parce que je trouve que tu es une personne très intelligente, très talentueuse, et que le monde me serait moins agréable si tu n’existais plus. Je ne suis pas sûr qu’il me faille une autre justification. La question qui me vient à l’esprit est donc : est-ce que je te fais peur ?

— Si c’était le cas, est-ce que ça te ferait de la peine ?

— Non. Ce serait une réaction totalement normale. »

Les renards continuent de murmurer, et désormais ils couvrent tout le visage d’Akkö ; je me rends compte que ses traits, sous cette lumière sans ombre, deviennent d’une infinie douceur, comme du marbre imperméable à la marche des éléments.

« Piotr Liztja a coordonné un projet de recherches qui consistait à ouvrir une femme en deux pour lui lire le cerveau, et Anouka Milsic l’a assisté avec diligence, sinon plaisir, juste parce qu’il était son supérieur et qu’il avait une médaille sur la poitrine. Morèvna a collaboré sans se poser aucune question, parce que la réduction d’une âme à une ligne informatique était un défi intellectuel d’une grande beauté. Eux, ils me font peur, pas pour ce qu’ils étaient individuellement, mais pour le système qui leur a permis de devenir ces personnes. Oui, ça, ça me terrifie, d’autant plus que je ne sais pas ce que j’aurais fait sous le mahévisme si j’avais été une Ceriséenne et pas une Lysienne. Si je n’avais pas été une ennemie du prolétariat universel, est-ce que je ne serais pas juste devenue une Francesco, apathique, qui fait le dos rond et attend que ça passe ? Là, quand je pense à ça, j’ai peur. Jamais quand je pense à toi. Même maintenant. »

Et ce n’est pas un mensonge, car même quand je pense à ses mains capables d’étrangler et de briser des nuques avec une aisance déconcertante, j’éprouve de l’angoisse envers un outil, pas une personne ; le fusil et non le tireur. Je continue.

« Tu sais, quand j’ai compris que je n’éprouvais aucun désir sexuel, j’ai commencé par me demander ce qui n’allait pas chez moi. D’une certaine manière, je me demande si vivre dans une cave ne m’a pas sauvée d’un traitement hormonal ou d’un mariage forcé. Je me suis souvent dit pourtant, Rebecca, c’est juste que tu n’as pas rencontré le bon garçon ou la bonne fille, j’ai même eu des relations avec l’un et l’autre, et ça n’a jamais réussi à arracher en moi qu’une vague apathie. Je comprends l’aspect physique de l’acte et il ne me rebute pas, mais je ne comprends ni le raffut qu’on fait tout autour, ni la nécessité. Je me demande si… enfin, ce n’est pas pareil. Je ne peux pas me comparer à toi.

— Non, ce n’est pas pareil, mais tu peux peut-être comprendre pourquoi je ne considère pas ma particularité comme un manque.

— Oui. Je pense que je le peux. »

Un renard plus vert que les autres traverse l’horizon.

« Dis.

— Oui ?

— Pourquoi est-ce que tu es devenu inspecteur ?

— Parce que j’ai lu trop de livres sur des révolutions capturées par la classe dominante, et je sais que la perversion des idéaux politiques d’un soulèvement passe souvent par la nouvelle police, alors je me suis dit que je pourrais peut-être parvenir à défendre ce qui reste de Solidaritàt dans l’institution.

— J’ai l’impression que nous sommes tous deux dans cette galère pour des raisons tout à fait fallacieuses.

— Sans doute, mais c’est trop tard pour y faire quoi que ce soit. »

Nous restons sans rien dire de plus sous le bruissement silencieux des renards de l’aurore, et quand, après une éternité bleutée pointe le murmure du coléoptère de Krymov, j’en conçois une grande tristesse.

Partie 8
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