Le tribunal de la musicienne, partie 8

Le double rotor de la machine hache l’air de la nuit avec une martiale régularité. Les pilotes sont comme des golems au sommet d’une cathédrale, et dans la vitre bombée de leur casque j’aperçois le reflet déformé des lueurs d’Orostal, comme pris dans une mire nucléaire. Krymov a l’air triste derrière ses petites lunettes et sa barbe d’officier ; je me demande si, peut-être, la vue de la ville depuis la baie ouverte du coléoptère ne le rappelle pas à la guerre contre Firmament, aux chasseurs hurlant par-dessus les barrages dévastés de la terre enneigée. La voix d’Emiko me hurle dans les écouteurs de mon casque, hachée par des interférences magnétiques.
« Je suis parvenue à couper les accès généraux au Cybersyn de Belic, mais il vient de nous éjecter du réseau d’Arkansk ! Je n’ai aucune prise dessus depuis mon bureau, j’ai fourgué les analogues dans le van de Goro, on arrive pour nous brancher sur les haut-fourneaux directement ! »
Je me tourne vers Krymov. Je dois hurler pour qu’il m’entende, même avec le micro.
« Est-ce qu’on peut se poser sur le toit d’Arkansk ? Il faut qu’on accède directement au bureau de Belic !
— Oui, c’est possible ! hurle Krymov après un bref échange avec les pilotes. On pourra pas poser le coléo directement sur le toit, mais on peut se maintenir en vol stationnaire juste au-dessus et ensuite vous passerez par l’entrée de secours, ça vous va ?
— On a pas le choix, ok ! dit Akkö. Je passe en premier ! Est-ce que vous pouvez contacter une équipe ferroviaire ? Si Belic décide de se barrer, il passera par en dessous !
— Ouais ! » Krymov pianote sur sa radio, le vent et les aurores continuent de hacher les transmissions, qui ne me parviennent plus que par bribes. « J’ai l’équipe de nuit de Pauline Viazemski au bout du fil, ils peuvent rappliquer par la ligne Arkansk-Belica et en bloquer les accès ! Vous êtes armés ?
— Non ! »
Krymov fouille dans sa veste et en sort un pistolet semi-automatique de l’armée de l’air céruléenne, qui n’est plus en dotation depuis la révolution ; souvenir familial ou prise de guerre, l’arme n’en est pas moins graissée, nettoyée et chargée. Je la refuse d’un geste de la main. Akkö s’en empare, vérifie que le cran de sécurité a été enclenché et la passe à sa ceinture.
« Je préfère ne pas vous savoir désarmés ! Si Belic est bien le gars qui a tué Arkady, il est dangereux ! »
Le coléoptère volte sur le côté, nous forçant à nous accrocher aux mains courantes. Nous contournons Arkansk par le fleuve, et les aurores éclaboussent les arêtes des monolithes. Entre le bureau de Belic et nous ne se trouve que la darse de chargement de l’Oro, dont les grues ferroviaires montent comme un essaim de hérons figés juste avant leur envol. Une paire de phares remonte la route de la digue : le van de Goro et Emiko, frappé du carré blanc des services techniques du Cybersyn.
« Viazemski est en place ! crie Krymov. Ils ont bouclé la ligne et mis les métros à l’arrêt ! J’ai l’inspectrice de Nevski qui arrive dans cinq minutes par l’autre côté de l’usine ! »
Le coléoptère perd brusquement de l’altitude pour éviter de croiser le panache brûlant qui s’échappe de la pile nucléaire d’Arkansk et qu’une saute de vent vient de renvoyer vers nous, passe juste au-dessus des lignes à haute tension qui partent vers la darse, croise la ligne des hérons d’acier. J’ai juste le temps de capter l’éclat d’un reflet dans l’iris d’une caméra de surveillance qu’une grue recule sur son affût de rails, pivote sa nacelle et percute l’aéronef de plein fouet avec son crochet.
Je comprends aussitôt pourquoi la machine possède deux rotors. L’explosion du premier dans un éclaboussement de rivets, de vis et de pales imprime au coléoptère une violente spirale descendante. Krymov s’arc-boute contre la paroi, un extincteur vole et éclate contre la grue, Akkö s’empare fermement de moi, les monolithes deviennent les aiguilles d’une montre folle et je sens une nuit colorée remonter sur mes yeux ; je ne sais pourquoi ma dernière pensée est pour l’Autostrata et ce crétin de Francesco.
Le coléoptère touche le sol dans un grincement monstrueux. Je valse hors de la cabine ouverte, mais Akkö, toujours accroché à moi, parvient à amortir le choc contre l’épais tapis de neige qui est tombé sur le port. Je bute sur une glissière, peut-être un rail, les pales du rotor inférieur passent à quelques centimètres de mon visage et je suis trop hagarde pour comprendre que je viens de manquer être décapitée. La grue grince comme un géant affamé, se met en route sur les rails et commence à écraser le coléoptère dans un froissement de métal et de verre où, un instant terrible, je crois voir le sang des pilotes, mais il ne s’agit que de l’étole rouge du manteau que Krymov a abandonné en les aidant à ramper hors du désastre. Quand la grue arrive en butée contre les aiguillages mal orientés et pris par la neige, elle freine et semble devoir, dans son balancement, s’effondrer sur nous, mais seul le crochet tente à nouveau de me tuer en se décrochant, sans m’atteindre. Akkö m’aide à me relever. La douleur dans ma cheville me traverse. Fêlée ? Tordue ? La question n’a aucune importance tant que je ne suis pas sortie de la forêt des grues, mais je ne sais pas où courir. La darse et ses péniches ne sont qu’à une centaine de mètres, mais il faut pour l’atteindre traverser une armée de chariots, camions et trolleys alignés comme à la parade, tous reliés au Cybersyn. De l’autre côté, ce sont les hauts-fourneaux d’Arkansk, les ouvriers et juste deux grues de chargement, que je devine lourdes et paresseuses ; mais il y a plus de trois cents mètres et la brume montante me cache les murs.
Je rampe et trouve l’abri d’un tas de neige, comme on tente de se protéger d’un tireur embusqué. Toutes les caméras du port se sont braquées sur nous, je le sais, ce sont les optiques d’un fusil de la taille d’une aciérie qui a mon âme dans la ligne de mire. Le sang de maman macule la neige et je vois un chariot élévateur en train de se ruer vers moi, ses fourches dressées juste à la hauteur de mon visage, pleins phares, moteur hurlant. Mon cri perce la nuit.
Le van d’Emiko et Goro débaroule en marche arrière depuis une voie de service, sa radio crachant un air de guinguette à travers les fenêtres ouvertes, c’est l’émission de Nevski qui scande le coup de dix-huit heures en jouant le dernier morceau de la fanfare assassinée sous Mahev. La collision a lieu à quelques mètres de moi. Dévié, le chariot bascule à-demi sur le côté, ses fourches s’empalent dans l’épave du coléoptère et se tordent, son huile à batteries jaillit en jets brûlants qui répandent une couche fumante dans la neige, il finit contre le pilier de la grue, la fanfare se tait et les coussins de sécurité se gonflent dans une soudaine arrivée de champignons blancs. Emiko et Goro sautent à bas du van en toussant ; une épaisse fumée émane du compartiment des batteries. Goro se rue vers la malle, en sort une trousse de secours et court vers Krymov et les pilotes, dont l’un se tient une jambe ouverte qui a laissé une traînée de sang la reliant au rotor enfin calmé du coléoptère. Krymov lui-même a le front maculé d’huile et d’hémoglobine, il hurle dans sa radio ; je comprends confusément qu’il a amorti la chute d’Akkö. Ce dernier cherche ses lunettes, en trouve les vestiges écrasés, fouille dans sa chemise, en tire une deuxième paire de rechange aux verres carrés qui se mettent immédiatement à refléter les renards du ciel, dont j’avais oublié la présence. Il sort le pistolet de Krymov et recule la glissière pour faire remonter une balle dans le canon. Quelque chose claque dans la brume colorée, suivi d’une ondulation mécanique et de l’allumage simultané d’une constellation de spots halogènes, portés à plusieurs dizaines de mètres au-dessus du béton. Les grues de chargement des péniches se sont réveillées, et elles n’ont pas besoin de rails pour progresser ; chacune de leurs bases à seize pneus commence à converger vers nous dans un vacarme d’os broyés. Côté aciérie, un tombereau vient de se réveiller et, lui aussi, se met maladroitement en marche. La retraite est coupée pour Krymov et son blessé inamovible.
« Les grues dépendent du sous-réseau d’Arkansk ! crie Emiko. Il me faut une connexion directe à un terminal pour les désactiver !
— Où est le terminal le plus proche ? »
Goro, qui a la carrure d’un géant élancé, agite la main en direction de la cabine de la grue qui a percuté le coléoptère. Je démarre au mépris de la douleur dans ma cheville. Je me bats contre l’impression tenace d’être revenue sur le boulevard des héros dans la cordite et les tintements des balles contre les murs, parce que je sais être en train de me bercer d’une illusion dangereuse, parce que la révolution est terminée, parce qu’Orostal n’est plus la même, parce qu’Arkansk n’existait pas encore à l’époque, parce que l’ennemi désormais est intérieur et que c’est moi qui devrait porter l’uniforme. Cette pensée me terrifie alors que je grimpe les escaliers de métal quatre à quatre. Belic a tué des hommes de la politsià parce qu’il ne pouvait supporter ce qu’ils avaient fait et maintenant il me force à courir dans la même position, à me faire devenir aussi une policière, quelque chose qui cherche, qui rampe et qui observe, qui guette la faille venue de l’intérieur, du ventre poisseux d’Orostal, mais je ne veux pas, je ne peux pas être cela !
C’est un peu trop tard, me tance Akkö. Il n’a rien dit, mais je sais ce qu’il doit penser, là, derrière moi, incapable de comprendre ma peur et le double étau dans lequel elle tient mon cœur qui frappe à vouloir fracasser mes os. Mais dis quelque chose, imbécile ! Crie ! Fais au moins mine de partager ma terreur !
Je fais sauter la porte de la cabine d’un coup de pied, glisse sur un barreau, Akkö me rattrape, Emiko est la première à l’intérieur, vingt mètres au-dessus du sol. Elle se rue sur le tableau de commandes, avise la prise Cybersyn, fait mine de dérouler une longe de connexion, ouvre son sac, l’aurore éclabousse l’intérieur de feutre.
« Putain ! Rebecca ! J’ai pas pris mon analogue ! »
Les spots des grues entrent dans la cabine et l’illuminent comme l’intérieur d’un phare ; le tombereau, lui, vient de trouver sa route et se rapproche de nous à dix kilomètres-heure. Je lui donne moins d’une minute.
« C’est pas vrai, mais c’est pas vrai ! Mon analogue est dans le van ! »
Je jette un coup d’œil en contrebas. Le véhicule n’est plus qu’un brasier de batteries lithium-ion.
« Les lignes, dit Akkö. Il faut taper les lignes d’alimentation du tombereau et de la darse.
— Avec quoi ?
— On a une grue.
— Et tu sais la piloter ?
— Non ! »
Je décroche le téléphone du grutier, prie pour que Belic n’ait pas eu la présence d’esprit de couper la ligne, accueille la tonalité du réseau à ondes courtes comme un miracle, écrase les touches.
« Allô ?
— Reb ? J’arrive par la ligne, on a un gros problème ! T’es où ? »
C’était bien le numéro de la radio de service de Pauline. Bénie soit ma mémoire.
« Je suis dans une grue à vingt mètres du sol, il faut que je la mette en route et tu es la seule personne dont j’ai le numéro qui ait jamais piloté un engin comme ça !
— Je rapplique.
— Pas le temps.
— D’accord. D’accord. Assieds-toi dans le siège. Tape le bouton rouge devant toi. »
J’obéis. Le meuble est glacé et il sent le plastique mort. La cathode de l’analogue affiche : DÉCONNEXION CYBERSYN EFFECTIVE.
« Et je fais quoi, maintenant ?
— Tu as deux manches en face de toi. Celui de droite contrôle la rotation de la grue, celui de gauche la hauteur du crochet, les gâchettes servent à…
— Je n’ai pas le temps. Il faut que je mette une ligne électrique à terre, comment je fais ?
— Tu peux l’atteindre sans bouger la grue ? »
Le tombereau est à moins de cinquante mètres. Je me refuse à regarder la horde scintillante des grues. Akkö vise la ligne à haute tension avec la mire du pistolet, hoche la tête, murmure que je peux.
« Oui !
— Manœuvre dans la direction de la ligne. Manche gauche en butée pour agrandir la flèche. Maintiens la gâchette enfoncée pour éviter que la sécurité se mette en route. Percute. »
J’incline le manche, la grue répond avec une horrifiante lenteur, des volutes de neige sont happées par les poutres qu’a tordu le choc avec le coléoptère. Akkö s’est trompé de moins d’un mètre. La grue n’entre pas en contact avec la ligne par le crochet mais par son câble, qui emporte net la grappe noire qui ressemble à un intestin tendu au-dessus des conteneurs. Tout saute. La cathode se fissure, la grue meurt avec un sifflement sec, le tombereau s’arrête et les hérons se figent sur place.
Les renards dansent toujours dans le ciel.
Nous ratons Belic de quelques minutes après une cavalcade endiablée dans les allées vides du centre administratif ; son bureau est encore empli de son parfum et son analogue grésille toujours. Il a mis un coup de barre à mine dans l’unité centrale après avoir arraché la disquette principale. Il a aussi embarqué son manteau et ses chaussures de sécurité, mais pas le sac qui contient ses rèns, ses papiers et les badges qui lui permettent d’aller et venir dans Arkansk à sa guise, monsieur l’ingénieur ne veut pas quitter Orostal, j’en suis certaine. J’entends des éclats de voix dans le couloir. Marika, dont l’Otoca est garée sous le porche, sirènes hurlantes, vient de débarquer avec les inspecteurs d’Arkansk et entretient une conversation musclée avec l’équipe de nuit. Il faut bouger. Je ne sais pas comment les métallos vont réagir si nous courons après le petit caudillo d’Arkansk, autant marquer l’avance. Belic n’a pu fuir que par la sortie de maintenance qui se trouve derrière sa bibliothèque ; je m’engouffre dans l’étroit passage qui descend à travers les étages du bâtiment administratif. J’entends des pas précipités à quelques dizaines de mètres, mais ils sont de plus en plus distants. Une vague humide s’empare de mes épaules au moment où je traverse le niveau du sol. L’escalier devient une échelle, l’échelle une succession de barreaux rouillés, je saute et un sol dur accueille mes pieds. Akkö est juste derrière, l’arme au poing. Un wagon-torpille est à l’arrêt devant moi, il souffle comme une bête échouée ; les pas de Belic résonnent sous les arcades bétonnées du métro. Akkö pointe le pistolet, prend une visée, mais baisse aussitôt l’arme, juste avant que je ne lui intime de le faire.
Un violent remue-ménage se fait jour dans mon dos, et dans un crissement de freins et épanouissement de phares je vois arriver une draisine-diesel, conduite par Pauline, avec Emiko dans le compartiment passager. Nous montons, la machine redémarre, les phares découpent la silhouette de Belic contre le mur, mais le voilà qui disparaît au détour d’une voie latérale, comme avalé par la terre des profondeurs. Pauline pile. Je me prends son tableau de bord en pleine figure et il me faut quelques secondes pour reprendre mes esprits et me rendre compte que Belic est passé par une porte de maintenance qui mène vers un niveau inférieur.
« C’est un cul-de-sac, dit Pauline. On va le coincer.
— On ne peut pas y aller tous seuls, proteste Akkö. Même si Belic a été déconnecté de ses machines, je n’ai aucune garantie qu’il ne soit pas armé d’un pistolet à clous ou d’un pic à glace. Il nous faut d’autres inspecteurs, et il faut demander à Maheut l’autorisation de récupérer des grenades lacrymogènes.
— Je sais pas si on a le temps.
— Pourquoi ?
— Quand je disais tout à l’heure qu’on avait un gros problème… en venant, j’ai reçu une alerte Cybersyn sur l’analogue de notre rame. Cela vient du chantier de Taïga-Sud. Ils viennent de faire l’inventaire des explosifs, il manque une charge de démolition lourde, l’escamotage a eu lieu dans l’après-midi, le dernier à avoir signé le registre du hangar, c’est Belic, il paraît qu’il est passé après avoir discuté avec Loubianka.
— C’est quoi comme charge ? »
Pauline tire un télex froissé de sa poche.
« J’ai la référence du magasin, c’est une mine portable de vingt-cinq kilogrammes à effet de souffle sismique, je sais pas ce que ça veut dire, mais je crois qu’ils en ont jamais utilisé. »
Akkö laisse échapper un juron kaulà.
« C’est un explosif militaire. Avec un seul sachet, on peut faire s’effondrer un immeuble de trente étages. Dans un espace confiné, l’effet de souffle est mortel à trois cents mètres. Rebecca, on peut pas demander à Pauline et Emiko de nous suivre, mais Belic ne doit pas garder cette horreur avec lui.
— Laisse, dit Emiko. Je viens. Tu auras besoin de moi s’il a gardé le contrôle sur des éléments du Cominsern.
— Et moi je connais le métro. »
Akkö vérifie son pistolet ; je prends un casque, une paire de bottes à coque en céramique, une trousse de secours et une lampe torche dans la malle de la draisine.
Le cul-de-sac promis par Pauline s’ouvre après une trentaine de mètres ; un mur de béton, envahi par une tenace moisissure, y a été percé avec un marteau-piqueur encore branché à un groupe électrogène. C’est du matériel d’Arkansk.
« Merde, dit Pauline en pointant la voûte de briques qui s’étend au-delà de l’entrée. C’est un tunnel d’OK-LB. Je ne le connais pas. Belic a dû l’ouvrir avec les moyens du bord. »
Nous continuons. L’air est froid et empuanti par la proximité de la nappe alluviale de l’Oro ; mes bottes trempent dans une eau moisie et une paire de rails trop maigres pour être honnêtes continue dans l’infini de la nuit souterraine. Belic, lui aussi, s’est évanoui, mais le pinceau de ma torche ne peut manquer ses traces de pas, lourdes et franches comme ceux du tueur à Vendémiaire. Pauline se penche sur les rails.
« Je reconnais l’écartement. Nous sommes sur la ligne Nord-Sud d’OK-LB, ça doit être un cul-de-sac. Il ne figure pas sur mes cartes, en tout cas. »
Emiko a une toute petite voix.
« Moi, je reconnais les câbles au plafond. Il y a un double coffrage de caoutchouc, c’est pas du télégraphe, c’est pas du Cybersyn, c’est du téléphone, on a affaire à une branche du Cominsern. »
Nous pressons le pas. Les échos de mes pas me reviennent brusquement aux oreilles, c’est la chanson d’Orostal répercutée dans la nuit.
« Belic ! »
Le cri d’Akkö ne rencontre que le vide. Nos torches illuminent un quai, des kiosques, des rails de desserte, l’image poussiéreuse d’une station de métro. Une rame y est arrêtée, un monstre, blindé, aux vitres épaisses et au phare de cyclope ; les rats n’ont pas osé y nicher. Là où la station devrait donner vers la surface, les kiosques encadrent une porte de bunker, assez épaisse pour arrêter une explosion nucléaire, basculée sur le côté à la manière d’un rouage d’une machine-outil pulvérisée. Derrière, les murs s’évasent pour ouvrir sur la nuit et le silence d’une caverne de calcaire lisse, d’où émane une fine brume de sol.
Soudain, je fais face à un homme. Il mesure trois mètres de haut et il est fait de béton armé. Ses épaules sont larges, sa mâchoire carrée, sa moustache fournie et bien dessinée, ses yeux sans pupille ont la farouche violence de ceux d’un hibou grand-duc et une singulière tristesse réside dans la moue pincée de ses lèvres. Né dans une bergerie le 17 juillet 92, Siècle des Rois, mort dans les ors de Loire le 5 janvier 81, Grand Siècle, de la brume vient de renaître Auguste Kajiedine Maheva, Kaj Mahev, le père immortel du national-communisme. Ses bustes se répètent dans la brume de cette salle souterraine que je perçois maintenant comme étant une demi-sphère, comme un de ces œufs dorés du roi Alphonse qu’on aurait coupé en deux et enterré dans les tréfonds de ma ville. Au bout de huit répétitions parallèles, les bustes s’arrêtent pour encadrer un mausolée de béton, dont les arêtes montent jusqu’à se perdre dans la brume ; de la salle au-delà, qui est encadrée par un mastaba de pierre blanche, je ne devine rien, car une épaisse porte blindée en ferme l’entrée, et sur sa face de titane est gravé le nom de Kaj Mahev, répété sept fois pour attirer sur lui l’immortalité de la Madone.
Belic est là, debout, contre la porte. Il a déposé sa charge de démolition sur le sol et en a sorti le détonateur ; dans son regard, je ne lis que la paternelle précision de monsieur l’ingénieur, comme si nous étions de retour dans la lumière dorée de son bureau. La tâche qu’il s’apprête à mener n’est rien de plus qu’un travail d’habitué, pas bien différente de la destruction contrôlée du haut-fourneau de Taïga.
« Je vais faire exploser cette charge, ce qui fera s’effondrer la cavité et comblera le tunnel ! nous lance-t-il. Je vous donne cinq minutes pour repartir d’où vous êtes venus ! Si vous vous approchez, je pousse ce bouton, et nous sautons ensemble !
— Je vous en prie, non ! crie Pauline. Votre charge de démolition n’a jamais été conçue pour un emploi dans un espace fermé, l’onde de choc sera beaucoup plus dévastatrice qu’à l’air libre, vous risquez de faire s’effondrer tout le volume inférieur d’Arkansk !
— Je sais très bien quel est le prix à payer pour purger Orostal, madame Viazemski. Ne croyez pas un instant que je n’ai pas déjà calculé les effets de cet explosif. Maintenant, partez ! »
Akkö se crispe et prend une visée. Belic lève son détonateur, qu’il a attaché à son poignet avec un serre-nœud en plastique. Sa montre égrène les minutes et son pouce maintient fermement le bouton d’armement pressé. Les seize têtes de Mahev nous renvoient des sourires impassibles.
« Belic ! dit Akkö. Je n’hésiterai pas à vous abattre ! »
Monsieur l’ingénieur ne bronche pas.
« Je n’en doute pas, inspecteur. J’ai modifié le détonateur pour qu’il explose si je relâche la pression. Dès que je tombe, la charge éclate. »
Je donne un coup de coude à Pauline.
« Je sais pas s’il l’a vraiment fait, Reb, mais je sais que c’est techniquement possible », murmure-t-elle dans un souffle.
Akkö ne baisse pas son arme.
« Emiko, Pauline, Rebecca, dégagez. Je vous laisse quitter les lieux, puis je tire. S’il bluffe, tant mieux, s’il ne bluffe pas, tant pis. Ne dis rien. Ce n’est pas pour Arkansk que je suis prêt à mourir, mais pour tous les camarades qui sont là-haut à cause de nous. Je prends simplement le choix le plus socialement respon…
— Anton ! » Ma voix a devancé ma pensée, mais pas mon instinct ; elle s’envole dans le mausolée comme sur la scène du grand opéra de Lys. « Anton, écoutez-moi ! »
Je me rapproche à petits pas, sans cesser de fixer le regard de monsieur l’ingénieur. Il a un mouvement de recul.
« Anton, regardez-moi ! À quel moment avez-vous découvert Koschei ? C’était lors de la démolition d’Arkansk-Zéro, n’est-ce pas ? »
Là. Je vois une étincelle passer dans ses yeux. Je marche sur la crête raide. S’il se tend, il lâche le levier d’armement, s’il se détend trop, même résultat ; je voudrais me retourner pour obtenir du coin de l’œil, juste une seconde, l’approbation d’Akkö, mais il n’a pas tiré, cela devra suffire.
« Pourquoi est-ce que vous me posez cette question ?
— Je veux comprendre, c’est tout ! Si vous faites exploser cette charge sans rien me dire, personne ne saura ce que vous avez fait ! Le seul souvenir que vous laisserez derrière vous sera celui de l’homme qui a tué Piotr Liztja, Anouka Milsic et Arkady pour rien ! Celui qui a détourné le Cybersyn construit par les camarades d’Orostal pour assouvir ses pulsions meurtrières ! » Son visage reste indéchiffrable derrière son insupportable bonhomie, mais je sais, je veux croire, que sa main tremble. « Si cette charge explose, personne ne saura pour Koschei, Yasmina Soloviova sera oubliée, il ne restera plus que notre parole, et vous pensez que quiconque y prêtera attention sans preuves, sans témoins et avec des dizaines de morts dans les sous-sols d’Arkansk ? » Je ne peux lui parler de Morèvna et je prie pour qu’il ne connaisse pas son nom, pour qu’il la croie morte et enterrée dans les tréfonds de Sainte-Saline, la seule rescapée, sa seule erreur.
« Non, dit-il. Ce n’était pas lors de la démolition. Il n’y avait rien qui laisse supposer la présence de Koschei en surface. Nous n’avons trouvé que des serveurs du Cominsern et la pile nucléaire qui servait à les alimenter. Le tunnel d’OK-LB ne menait nulle part… je n’ai déniché cette station et le passage qui y mène que le mois dernier, à la faveur d’une percée de maintenance. Pouvez-vous seulement imaginer ce que cela fait de comprendre qu’on a vécu, dormi, aimé et haï pendant quinze ans avec une abomination sous vos pieds ? Parce que j’ai tout de suite compris ce dont il s’agissait. Il suffisait de lire les archives dans le mastaba. Un enfant mesurerait l’ampleur du crime.
— Pourquoi n’en avoir rien dit ?
— Taïga est construite sur un arsenal, Toundra sur un cimetière, Belica sur OK-LB, Orostal toute entière s’érige sur les vestiges de son passé et nous en avons tiré le Cybersyn, qu’est-ce que vous croyez, Rebecca ? Je suis un ingénieur, je sais comment nous pensons, tous autant que nous sommes ! Vous mettez la main sur Koschei, vous allez l’examiner, l’étriller, le disséquer, le reconstruire, y voir une merveille et pas un monstre ! Si cela arrive, je me fous en l’air, le résultat est le même, alors autant assurer le coup. Koschei doit être détruit. La seule chose qui peut enlever cette tâche de la face d’Orostal est le feu de cette charge, sinon Koschei terminera comme les anciens de la politsià. On lui pardonnera, et on le réutilisera.
— Donc c’est pour cela que vous avez conçu le projet de tuer les survivants de l’équipe ?
— J’ai trouvé les noms de Liztja, Milsic, Arkady et Morèvna dans les registres de cette station maudite. J’ai manipulé les grues et le train pour tuer après avoir traqué mes victimes avec les logiciels-espion du Cominsern. Ce n’était pas difficile, jamais le Cybersyn n’a été conçu pour parer à une menace venant de l’intérieur. Morèvna m’a échappé parce que je n’avais aucun moyen de la frapper. Si vous n’aviez pas remonté la piste, j’aurais fini par trouver quelque chose. J’étais à deux doigts de trouver comment faire exploser sa cabine téléphonique. Comment est-ce que vous avez fait pour dénicher le nom de Soloviova ? »
C’est moi qu’il regarde, désormais, plus Akkö.
« Quand vous êtes allé injecter le programme à Vendémiaire, vous êtes passé par un dépôt de la politsià et vous avez examiné les disques d’enregistrement. À partir de ça, on a retrouvé le Mogge-Un, Arkady et le traitement de Soloviova.
— Il fallait que je récupère sa chanson, mais j’aurais dû tout détruire. N’attendez aucune contrition de ma part.
— Même pour Arkady ?
— Ils sont tous coupables, Pavli. Tous ceux qui ont approché Soloviova de près ou de loin et qui n’ont rien fait ! Même nous, tu comprends cela ? Même nous ! Nous qui avons travaillé dans cette ville, qui y avons vécu, alors que Koschei existait sous nos pieds ! Même toi, Kelina Akkö ! Même Solidaritàt ! C’est la terre d’Orostal qui a été souillée par le sort qu’on a infligé à Soloviova ! La terre où je suis né, la terre qui a fait de moi ce que je suis, tu comprends cela, Rebecca Pavli ?
— Non. » J’avance ; cette fois, il ne recule pas. Quel intérêt ? Même si nous étions l’un contre l’autre, il aurait dix fois le temps de relâcher le bouton.
« Je ne suis pas née à Orostal, je suis une enfant de Lys, j’ai passé mon adolescence à ramper dans les coursives moisies de cette ville et que je sais que sa terre était souillée bien avant que Koschei n’existe ! Mais mille fois, j’aurais pu partir, mille fois j’aurais pu prendre le train pour Loire et ne jamais revenir, je ne l’ai pas fait, parce que j’aime Orostal comme j’aime ma mère qui est tombée sur ses pavés ! Et moi, je ne veux pas qu’on oublie ce que ma ville a fait de mal. Je ne veux pas que cette charge explose et que ce soit tout, que Koschei ne soit plus qu’un tas de cailloux sous Arkansk effondrée. Je ne veux pas que Mahev nous tue encore par-delà sa mort. » Tuer, tuer, tuer, ce verbe fait naître une fulgurance. Litzja est mort vêtu de son casque avec une caméra qui le visait par au-dessus, Milsic a été frappée dans la nuit, à peine éclairée par les balises du Ville-de-Loire et Arkady tournait le dos à la grue du train. Belic n’a jamais regardé ses victimes en face. « Écoute-moi, Anton. Si tu veux activer ce détonateur, je ne peux rien y faire et Akkö non plus, mais sache que tu devras me tuer en me regardant dans les yeux, parce que je ne bougerai pas.
— Va-t’en.
— Tu n’es pas sourd. Tu m’as très bien entendu.
— Ces policiers étaient des ordures. Iels méritaient…
— Cela n’a aucune espèce d’importance. Je ne suis ni juge, ni prêtresse. La seule chose qui compte, c’est que rien ne me fera partir d’ici. Tu ne blesseras pas Orostal.
— Je sais exactement ce que vous ressentez, dit Emiko, la voix tremblante mais forte. Je ne suis pas d’ici, moi non plus. Je me suis enfuie de Firmament parce que Sakhaline-Sambre voulait me copier dans un analogue pour qu’il pense et agisse à ma place, et ils ont réussi. Croyez-moi, si je pouvais mettre une balle dans les ingénieurs qui ont conçu ce monstre, je le ferais, encore et encore, jusqu’à ce qu’ils ne soient plus que des amas de sang et de tripes. De l’autre côté de la frontière, j’étais une coureuse de réseaux. Je sais ouvrir un serveur pour en faire un squelette de données, je peux entrer dans cette pièce et détruire Koschei aussi sûrement que si une bombe y avait explosé, mais sans que personne d’autre ne rejoigne l’île aux martyrs. Grâce à moi, les métallos se souviendront de vous comme celui qui a débarrassé Orostal de trois salauds, pas comme un tueur d’innocents. »
Akkö largue son chargeur, puis recule la glissière en butée pour éjecter la balle engagée dans le canon.
« Si tu veux partir, Belic, tu n’as qu’à me donner le détonateur. Je ne bougerai pas »
Belic se détend subitement ; il a compris qu’il n’y avait pas de piège, qu’il n’y avait pas d’embuscade, que nous sommes tous quatre nus, comme lui sous la lumière sourde de Koschei, juste au-delà de cette porte de malheur. Pauline s’approche à pas de loup, puis se baisse et pose ses mains contre la charge, comme pour se saisir d’une urne. Sa pince claque dans un scintillement métallique, un fil jaillit avec un serpentin et Belic lâche le détonateur désormais inutile. Akkö le récupère, puis se déplace sur le côté pour lui ouvrir le passage, mais monsieur l’ingénieur secoue la tête et, sans un mot, présente ses mains pour qu’on y passe des menottes que nous ne possédons pas. Emiko me saisit par l’épaule et me pousse vers la porte de Koschei.
Trois serveurs se dressent ; des pierres tombales incrustées de lapis-lazuli. Ni les araignées, ni les rats, ni les serpents ne sont entrés dans ce cœur noir, dont nous sommes les premières, après Belic, à respirer l’air immobile. Une pile radioactive murmure sous nos pieds, à l’unisson des ventilateurs qui renouvellent l’atmosphère et évacuent la chaleur des analogues, vers où, je ne le sais, même si le plus probable est qu’aucun élément de Koschei ne communique avec l’extérieur, que la structure toute entière est parfaitement isolée et stérile, conçue pour durer jusqu’à la fin des temps ou la demi-vie des composés radioactifs qui alimentent le générateur, quel que soit qui arrive en premier. Le visage de Kaj Mahev est répété sans cesse sur une frise de mosaïques qui s’enroule tout autour du noyau du mausolée, à diverses étapes de sa vie, de l’enfant joufflu éduqué par les moines de l’abbaye Sainte-Loire à l’homme chauve et émacié reposant dans son lit d’hôpital, sous les ors de son bunker anti-atomique. Ce ne sont pas des œuvres de propagande, Mahev y est trop humain et trop vulnérable pour cela, mais des memento mori, qui déroulent la vie du grand leader jusqu’à la toute dernière figure, juste au-dessus de l’analogue principal, qui n’est plus qu’un crâne dévoré par les vers.
Un soudain malaise s’empare de moi. Jamais un habitant d’Orostal, jamais quelqu’un qui ne fût ni Liztja, ni Morèvna n’était censé poser un pied dans le noyau, nous sommes dans un saint des saints, dans un diable des diables, dans le dernier neurone où Kaj Mahev devait vivre pour l’éternité, image de lui-même projetée dans la matrice d’un supercalculateur. Emiko se signe en portant la main à son front ; sans doute essaye-t-elle d’attirer la faveur d’un kami, même si je sais que ni la lumière de la Madone, ni les renards d’Akkö ne peuvent traverser ces enveloppes de béton, mais peut-être les esprits de Firmament sont-ils d’une autre trempe, eux qui sont nés sous les néons des méta-entreprises et dans la chanson électrique des réseaux. Elle s’approche du terminal de l’analogue et effleure la barre d’espace pour tirer le système de sa veille.
Les ventilateurs respirent. Le leitmotiv au synthétiseur s’élève à travers des hauts-parleurs tapissés de velours rouge et au pied desquels se trouvent des tabourets bas, comme ceux qu’on emploie au confessionnal, pour se confier non à la Madone mais à Kaj Mahev divinisé, immortel, et je comprends que la fresque n’est pas un aveu de vulnérabilité mais de puissance absolue : moi, Auguste Kajiedine Maheva, suis né, ai vécu, suis mort et désormais existe pour les siècles des siècles – mais toi, maintenant, fils de chien, hors de ta fiction décatie, tu pourris au fond de la baie des Sables-Saints, ton caveau a été ouvert à la dynamite et ton corps éparpillé à la pelleteuse, le seul analogue qui se souvient encore de toi est le serveur du Cybersyn de Loire où sont enregistrés tes derniers discours à l’usage des historiens. Tu as échoué.
« Si tu veux passer tes nerfs sur les mosaïques, je t’en prie, dit Emiko en avisant une pioche et une pelle laissées par Belic à l’entrée. Même avec un marteau-piqueur, on n’égratignerait pas ce serveur. Je connais le modèle, Electronika-99 contenu dans une coque de titane et de béton, une seule unité pèse sept tonnes, on en avait huit sous le quartier céruléen, il a fallu les déplacer à la grue et les couler dans l’Oro. Et même là, je ne suis pas certaine que l’eau soit parvenue à détruire les circuits. »
Je me saisis de la pioche et la lance de toutes mes forces contre le visage du Mahev adulte, celui de la guerre contre Firmament, à la moustache triomphante et à la casquette surdimensionnée. Le fer fait éclater la mosaïque et projette des fragments d’yeux en saphir contre la coque du serveur ; la dévastation infligée à l’image du grand leader ne calme rien dans mon cœur. Et ce leitmotiv qui continue…l’instrument n’est plus le Mogge-Un d’Arkady mais la voix même de Soloviova, qui sifflote et chantonne tour à tour, parfaitement juste mais neutre jusqu’à la nausée, neutre jusqu’à la mort, une annonce de gare faite femme ou l’inverse, ou rien du tout, juste sa dernière pensée, juste la seule chose que Morèvna n’était pas parvenue à détruire. Emiko bascule un interrupteur de démonstration. Quatre lames de verre sortent du sol à travers des fentes blindées ; dans leur épaisseur sont incrustés des ovales rosâtres, vides en leur centre, que je comprends après un court ébahissement être des coupes du cerveau de Yasmina Soloviova, étiquetées comme des insectes d’une écriture sèche et déliée, celle de Piotr Liztja, la même que sur le portrait de sa compagne à l’appartement. J’assène un violent coup de pelle à l’analogue. La lame de l’outil se tord et s’ébrèche ; la coque est intacte.
« Regarde, murmure Emiko. Voilà Soloviova. »
L’écran cathodique bourdonne et ronfle, c’est la seule partie de Koschei à ne pas exister dans un état de totalitaire sérénité. J’y vois une représentation dont les conventions graphiques sont les mêmes que celle du Cybersyn, mais repliée sur elle-même au lieu de s’étendre vers le cube au centre d’Orostal ; de son cœur noir rayonnent des millions de tentacules, une masse de chair couleur néon, qui pulse à la fréquence d’une étoile qui aurait traversé la glace d’un lac figé.
« Tu y comprends quelque chose ?
— C’est une visualisation d’un réseau, un peu comme un groupe de neurones. Je ne sais pas. Il faudrait étudier cette architecture en détail, mais… quelque part dans les réseaux de Firmament, il doit y avoir une masse qui ressemble exactement à celle-là et qui contient mon âme à moi, j’ai assez de mal à vivre sur une planète où existe un tel monstre, alors deux, c’est au-delà de mes forces. Belic a raison, si on sort Koschei d’ici, il sera étudié, disséqué, transformé en articles académiques, et je sais que dans quelques mois, quelques années, un scientifique très brillant à Loire se demandera si finalement, on ne pourrait pas refaire la même chose. Avec un demi-mort dans le coma, avec un fou, avec un malade. À ton avis, il y a combien de Morèvna encore en circulation ? Combien de Litzja ? Combien d’ouvriers réformés et de psychiatres exilés ?
— Est-ce que tu crois que Soloviova existe encore ?
— Je n’ai que deux certitudes. La première, c’est que quand mes employeurs m’ont copié le cerveau morceau par morceau, je ne suis pas devenue un ordinateur. Nous sommes partis chacun de notre côté, moi encore entière, l’analogue avec mon âme dans ses circuits, le transfert de conscience, ça n’existe pas. Soloviova est morte quand les scientifiques de Koschei ont ouvert son crâne à la scie. S’il y a un fragment de son âme, quoi que ce soit, qui existe encore dans ce circuit, il n’a plus aucune continuité avec la personne qui a inventé ce morceau, sinon le leitmotiv lui-même.
— Et ta deuxième certitude ?
— On estime qu’un cerveau humain contient environ deux millions de gigaoctets de données. La taille totale de cette archive Koschei est de cent mégaoctets. Je sais que les neurones ne sont pas des circuits, mais à moins que Morèvna soit une magicienne, il est impossible qu’une copie consciente de Soloviova existe encore dans cet analogue. Ils ont juste copié sa dernière pensée. Sa…»
Les mots meurent dans sa gorge. Elle étouffe un sanglot ; je me rends compte que je ne suis pas beaucoup plus loin des larmes.
« Je peux essayer d’accéder à une invite de commandes administrateur, finit-elle par dire. Peut-être que Belic a oublié quelque chose, n’importe quoi, il doit…»
L’écran passe au noir alors que le terminal redémarre, puis Emiko se fige ; je crois qu’elle va s’effondrer, mais la lueur qui apparaît dans ses pupilles est farouche.
« Merde !
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— L’écran administrateur. Je le connais. Regarde. Regarde ! »
Le logo empatté du Cominsern s’efface et deux lettres le remplacent au-dessus de la barre de chargement : SA, qui se séparent pour former les mots SAKHALINE-SAMBRE, système d’exploitation expérimental 0.85 KOSCHEI.
« Les fils de chien… Koschei était un prototype, c’est ça ? Mon putain de prototype ! En quinze ans, vous avez eu le temps de l’améliorer, mais c’est là que mon double est né ! C’est ça, hein ?
— Attends, attends, pourquoi est-ce qu’une entreprise céruléenne irait aider à construire une machine pour numériser l’âme de Mahev, ça n’a aucun sens.
— Le pognon, Reb ! Le fric ! La galette ! Le blé ! Rien à foutre des frontières et des idéologies, ça n’est pas la question, ça n’a jamais été la question ! Ici, on donne des cauchemars à tout le monde, madame ! Ici, c’est Firmament ! Les milliards de bénéfices, ça te parle ? » Elle flanque un coup de coude à l’écran, qui vacille. « Pas de comités d’éthique, pas de concurrents, pas d’espionnage industriel, l’infrastructure du Cominsern à portée de main, Arkansk-Zéro était le site idéal pour développer ce qui ne pouvait pas l’être en Firmament et ce connard de Liztja leur a mangé dans la main ! Ils doivent encore en rire, tiens ! Ils doivent se croire malins ! Ils ont tout gagné, eux, ils se sont payés sur le trésor personnel de Mahev et ils se sont barrés avant la révolution avec les données et un prototype complet, en laissant Soloviova pourrir dans une fosse commune ! Et bien regardez, salauds ! » Ses doigts valsent sur le clavier avec une inquiétante célérité ; l’invite de commandes brille en lignes blanches. « Je ne connais presque plus rien des architectures de Sakhaline-Sambre, mais il me reste une commande que je ne peux pas oublier. La demande de sabordage. Tu tapes ça dans un de leurs vieux systèmes d’exploitation, avec une autorisation administrateur, tu crames le disque dur principal. Toutes les données sont remplacées par des 0, puis par des suites de nombres aléatoires, ça ne pardonne pas. Maintenant, la commande n’existe plus, il ne reste plus que les punks ou les filles perdues pour se la faire tatouer en doigt d’honneur à Sakhaline-Sambre. Mais le système d’exploitation de Koschei a plus de quinze ans. Il est resté dans le vieux monde.
— Tu crois qu’ils auraient laissé une faiblesse aussi évidente ?
— Tu imagines un seul instant que Litzja ou Morèvna avaient la documentation complète du système d’exploitation ? Non, je suis prête à parier que Sakhaline-Sambre a laissé cette commande active, parce que de leur point de vue, c’était une assurance-vie. Vous faites les cons, on bousille Koschei. Je les connais. Fais-moi confiance.
— Attends. »
Je sors mon enregistreur, sélectionne une nouvelle bande et appuie sur le bouton. Je laisse passer trois répétitions du leitmotiv de Soloviova, de sa vraie musique, celle qui sort de sa gorge et de son âme, pas du Mogge-Un pour lequel elle est morte, puis fais signe à Emiko qu’elle peut procéder. Elle tape la commande en quelques séquences hachées, hésite, efface deux lettres, remplace un tiret par un autre, souffle, et enfin presse deux fois la touche entrée pour confirmer. On ne lui demande ni mot de passe, ni reconnaissance biométrique. Elle avait raison, quand je suis allée lui poser des questions sur le Cominsern dans son bureau : la solution contre un piratage dans un système hermétique, c’est une balle dans la tête. Quand le tireur est mort, aucune sentinelle ne monte plus la garde.
L’écran vacille. L’analogue vrombit, je sens vibrer sa coque alors qu’il phagocyte ses données, qu’il dévore Koschei, Liztja, Milsic, Arkady, Morèvna, Mahev et Soloviova pour ne laisser qu’un espace vide et blanc, où la masse pulsatile a fait place à un désert infini. Emiko ploie et laisse échapper un murmure harassé :
« La bête est morte. »
Le matin est sec et doux. Taïga, Belica et Toundra ont repris la marche de l’industrie, seul Arkansk reste encore assoupi, ses monolithes à l’arrêt. Nous sommes à l’étroit dans le bureau de Grande-Rue. La juge Maheut doit se tenir courbée dans un coin pour que sa tête ne heurte pas les étagères, son fauteuil roulant coincé entre ma table basse et les stocks de lard de renne d’Akkö, qui ne semble pas vouloir les défendre, puisqu’il se tient sagement derrière moi. La magistrate porte toute ta misère, Orostal, et ses yeux ont perdu tout éclat derrière ses petites lunettes carrées ; même le café serré offert par les secrétaires de Belica n’est pas parvenu à la tirer de son hébétude. L’homme qui se tient à ses côtés est arrivé aux aurores par un vol spécial de coléoptère depuis la capitale. Johannes Kestrel, officier traitant du renseignement central dépêché spécifiquement sur l’affaire Koschei a l’âge d’Akkö, la mâchoire volontaire, il est très beau, très blond, très ceriséen, et regarde le monde à travers une paire de lunettes de soleil céruléennes hors de prix. Son enregistreur tourne sur le bureau.
« Récapitulons, dit Maheut. Je viens d’ordonner le transfert d’Anton Belic à la maison d’arrêt de Loire, il partira cet après-midi avec le coléoptère de monsieur Kestrel, les renseignements veulent lui parler en premier. Je peux lui faire bénéficier de circonstances atténuantes, notamment eu égard à ses états de service pour le combinat d’Orostal, mais il sera difficile de lui éviter de finir sa vie en prison. Trois meurtres prémédités, plus deux tentatives d’assassinat d’ouvriers d’Orostal…» Maheut soupire et se ressert du café, qui la traverse sans la ranimer. « Disons que la justice réparatrice a ses limites.
— La faille qu’il a mis en évidence dans la sécurité du Cybersyn est énorme, ajoute Kestrel. Si Belic a pu compromettre ces appareils, alors un agent de l’étranger pourrait également le faire.
— Ne soyez pas trop dur avec lui, Kestrel. Nous pouvons taire l’existence de Koschei, mais je ne peux pas cacher le fait que Litzja faisait partie de la politsià, quant à Milsic, c’était de notoriété publique. L’homme était déjà populaire à Arkansk, je ne peux pas exclure que nos camarades se mettent à le vénérer à cause de ses meurtres.
— C’est votre problème, madame la juge, pas le mien.
— Qu’est devenue Morèvna ? demandé-je.
— Marika l’a retrouvée ce matin à son domicile, dit Maheut. Inconsciente, mais vivante. Elle a absorbé un cocktail de calmants et de sédatifs suffisant pour la plonger dans un profond coma, je l’ai fait déplacer à la polyclinique de Belica.
— Je l’embarque dès qu’elle est en état de se déplacer, répond Kestrel.
— Cela risque de prendre du temps. Elle a très bien dosé sa prise.
— Elle contrôlera l’information jusqu’à son dernier souffle, dit Akkö. Je peux admirer la constance professionnelle.
— En parlant de constance professionnelle…»
Les yeux de Kestrel se rétrécissent et maintenant je comprends son nom de famille, qui comme pour tous les agents du renseignement central est une fiction. La capitale nous a dépêché un oiseau de proie.
« Le rapport de madame Pavli ici présente mentionne que l’analogue central de Koschei ne contenait rien que des suites de données inutilisables, mes ingénieurs indiquent qu’elles correspondent sans aucun doute au résultat d’un effacement délibéré par une fonction de neutralisation, or monsieur Belic, autant que je sache, n’était pas un ingénieur informaticien, il n’a fait qu’employer des fonctions prêtes à l’emploi issues du Cominsern. Je m’étonne donc qu’il ait réussi à effectuer ce tour de passe-passe, surtout qu’il comptait faire sauter le noyau de Koschei, alors pourquoi s’encombrer d’une destruction numérique de l’analogue ?
— Il voulait assurer le coup, c’est tout, réponds-je.
— Et moi, je pense qu’une tierce personne s’est infiltrée dans le noyau après que Belic se soit rendu et a manipulé l’analogue de Koschei. D’ailleurs, vos empreintes ont été retrouvées sur le clavier.
— Vous avez lu mon rapport, oui ou non ? Emiko Villi et moi-même avons consulté l’analogue, mais nous n’avons rien trouvé. L’écran était vide et Koschei déjà effacé.
— Je sais lire, madame Pavli, merci. Le problème est que je n’ai que votre témoignage, considérant qu’avec les liens qui vous unissent à madame Villi, je ne peux pas la considérer comme fiable. Vous comprenez que si vous avez détruit Koschei, c’est une faute grave.
— Officier, vous n’avez pas le droit de mettre en cause mes inspecteurices.
— Je mets en cause le témoignage de madame Pavli en tant que citoyenne, juge. Pas en tant qu’inspectrice de la militsià d’Orostal. Koschei était un miracle d’ingénierie, la moralité de sa création comme de ses créateurs ne m’importe pas. Nous sommes en guerre, madame Pavli ! Contre Firmament, contre Occident, contre la moitié du monde, et l’ennemi possède déjà la capacité de copier un esprit dans un analogue. Sans la copie de Soloviova et avec les disques durs effacés, la valeur du noyau est devenue nulle. Vous comprenez la portée de ce que vous avez fait en nous privant de Koschei ?
— De ce que vous m’imaginez avoir fait.
— Monsieur Akkö, vous étiez sur place avec madame Pavli. Vous n’avez pas encore transmis votre rapport à la juge Maheut. Belic tient sa langue, donc vous restez le seul témoin fiable de ce qu’il s’est passé dans le noyau. Pouvez-vous me confirmer les dires de votre camarade ? »
Je sais très bien qu’il ne l’a pas encore tapé, ce rapport. Il répond sans daigner m’envoyer un regard, les yeux rivés sur Kestrel.
« Kelina.
— Pardon ?
— Je m’appelle Kelina Akkö. En langue kaulà, le matronyme s’écrit avant le prénom, car on juge un homme à la dignité de sa famille avant toute chose. Akkö est mon prénom et Kelina mon nom de famille. Je suis monsieur Kelina.
— Ce n’est pas le sujet.
— Quel est donc le sujet ?
— Est-ce que vous confirmez le rapport de madame Pavli ?
— Oui.
— Vous confirmez que l’analogue de Koschei était déjà purgé quand mesdames Pavli et Villi sont entrées dans le noyau ?
— En effet. J’étais avec elle dans la pièce et nous n’avons rien trouvé, sinon une invite de commandes vide. Je suppose que le programme devait être doté d’une fonction d’auto-destruction activée à la chute du régime, ou lors de l’ouverture des portes. En tout cas, Belic n’y avait vu que du feu.
— Vous êtes au courant que vous êtes dans cette pièce en qualité d’inspecteur de la militsià, et qu’ainsi vous vous exprimez sous serment ? Qu’un faux témoignage vaut renvoi immédiat de la fonction publique et un procès au pénal avec une peine requise pouvant aller jusqu’à deux ans de travaux d’intérêt général ?
— Je pense, monsieur Kestrel, connaître le Code Civil tout aussi bien que vous.
— Et vous réitérez votre témoignage ?
— Tout à fait. Nous avons trouvé Koschei dans le même état que vous. Rebecca n’y a rien fait. J’effectue cette déclaration en toute connaissance de cause. »
Kestrel fusille Akkö du regard, Maheut reste immobile, et, dehors, je crois que la neige a commencé à tomber.
La neige tombe à travers un ciel bouché. Nous nous sommes garés tout au bout de la jetée de Belica ; l’Oro coule à nos pieds, la brume noie l’île des martyrs et l’eau charrie les débris de la débâcle, glace, troncs et lanternes votives venues de Sainte-Saline. Accoudé contre le capot de l’Otoca, Akkö regarde s’en aller une paire de hérons dérangés par notre arrivée et les senteurs de mon thermos de café. Je lui tends un cornet lysien, dont il s’empare avec la circonspection d’un chasseur tombant sur un animal inconnu.
« Je crois que je vais prendre quelques semaines de vacances, dit-il. Je dois visiter ma sœur dans la terre enneigée. Sa saison d’observations au télescope de Vrangel est terminée.
— Ta sœur est astronome ?
— Astrophysicienne. Elle dirige le programme national d’étude des phénomènes électromagnétiques en haute atmosphère. Elle regarde les aurores boréales, si tu préfères.
— Drôle de famille.
— Je considère qu’elle a mieux réussi sa vie que moi.
— Comment tu te sens ?
— J’ai connu mieux. J’ai aussi connu bien pire. Je trouve dommage que Belic dusse finir ainsi, mais je crois pouvoir comprendre ce qui le motivait. J’aurais sans doute fait la même chose.
— Les renseignements ne vont pas nous lâcher.
— Qu’ils essaient de s’en prendre aux anciens de Solidaritàt, on va rigoler. En tout cas, je suis soulagé que Koschei n’existe plus. Orostal contient encore trop de malheurs enfouis pour y ajouter une machine destinée à empaqueter une âme dans une boîte.
— Tu penses que j’ai bien fait de permettre à Emiko de détruire ce qui restait de Soloviova ?
— Je pense surtout que tu es assez grande pour faire tes propres choix, avec ta propre morale.
— Mais toi, qu’aurais-tu fait ?
— Je n’éprouve aucune empathie pour Soloviova, ce n’est pas nouveau et ce n’est pas elle qui me fera changer d’avis, mais d’un pur point de vue éthique, je ne vois pas comment justifier l’existence de Koschei. C’était une solution en quête d’un problème, et ni sa méthode, ni son exécution n’étaient compatibles avec l’existence d’une société juste et syndicaliste. Ce qui restait de Soloviova, comme tu dis, était partie intégrante de Koschei, je ne vois pas comment on pourrait intellectuellement réconcilier son existence et la mort du programme. Mais je n’étais pas là, dans cette pièce. Je n’ai pas appuyé sur la touche entrée.
— Pourtant, tu as menti.
— Menti ? De quoi parles-tu ? Les conditions de création de Koschei le condamnaient déjà à la destruction, qui était le seul choix responsable socialement. Toi et Villi n’avaient fait qu’acter cette réalité. Koschei est mort le jour où le régime s’est effondré. Et puis…»
Un murmure quitte ses lèvres et il le réprime immédiatement.
« Et puis ?
— Je n’ai pas envie que Maheut te vire. Je crois avoir apprécié de lancer des boules de neige avec toi. »
Je lui tends mon thermos avec un sourire.
Je prends une longue inspiration ; la chaleur sourde et les acariens des coulisses de l’Autostrata me heurtent les poumons. Pauline ne cesse de me tapoter l’épaule alors que je suis en train de batailler avec les boutons de ma chemise. Je finis par aboyer :
« Quoi ?
— Les chaussures !
— Quoi, les chaussures ?
— T’as pas mis tes escarpins ! »
Je baisse les yeux et rencontre ma paire de chaussures de sécurité à semelle fluorescente. L’erreur est vite réparée ; ce serait assez punk de monter sur une scène avec de tels accessoires, mais celle de l’Autostrata a perdu toute volonté de subversion quelque part entre le règne d’Alphonse et celui de Mahev. Pour la première fois de ma vie, je vais mettre du rouge à lèvres pour chanter en public, c’est Emiko qui a trouvé la teinte, un bordeaux très sombre, presque noir, qui s’accorde avec la chemise et détourera mon visage dans la lumière rasante des projecteurs. Je ne veux pas apparaître en plein jour, je dois être un fantôme, une narratrice qui s’effacera une fois le morceau commencé. Celui-ci dure quinze secondes et il tient sur la cassette que Francesco a déjà fourré dans le sac de cuir où il met les morceaux à passer pour la soirée.
« Tu me jures que tu ne le remixeras pas, hein ?
— Je te le promets. » Même ses lunettes sont sobres ; il a troqué les verres roses pour une surface bleu fumé. « Je ne touche ni aux basses, ni aux tonalités, et je n’ajoute rien de mon cru. Juste ton enregistrement, tel quel, à peine nettoyé de ses scories. Tu as ma parole de disc-jockey. Me regarde pas comme ça. Elle vaut de l’or. »
Pauline regarde sa montre.
« Deux minutes, Rebecca. Tu te sens prête ?
— Non.
— Hé. » Emiko m’ouvre ses bras et je me serre contre elle. D’une main légère, elle tapote mon dos et je me nourris un peu à la joyeuse sérénité qui lui est venue depuis la mort de Koschei. « Tu seras très bien. Je le sais.
— J’en suis convaincue, ajoute Pauline en me tendant un verre d’eau, presque aussi bienvenu que le câlin d’Emiko. Tu verras, Francesco, un jour on sera toutes les trois sur ta scène.
— Chiche. Rendez-vous dans trois semaines. Tu as intérêt à ramener un tube !
— Et avec quelle guitare, gros malin ? »
Francesco tape trois fois sur la porte et son videur entre dans la loge, tenant à la main un étui de guitare électrique Mogge-Stratos, importé directement de Firmament, encore doté de son étiquette des douanes.
« Francesco…
— Ah, pas de chichis ! C’est un cadeau entre artistes. Allez, Rebecca. Trente secondes. »
Je me recoiffe une dernière fois, boutonne mon col et me dirige vers l’épais rideau qui, cette fois j’en suis certaine, date d’Alphonse.
La scénographie est toute simple ; une chaise au milieu de la scène, un pinceau de lumière, et moi, seule sur les planches. Tout autour de moi, la quincaillerie de Francesco et de ses acolytes me presse d’ombres électroniques, mais reste parfaitement invisible pour une assistance dense et surprise, qui attendait son funk du soir et va se retrouver avec un one-woman-show. Je m’appuie contre les barreaux. Je laisse passer dix secondes de silence, sur les planches, c’est une éternité. Ma voix, ce soir, n’aura aucun artifice. Elle doit être nue, celle de la soprano qui a perdu la moitié de ses octaves dans le réservoir à essence d’un camion, quelque part entre Lys et Cerisier.
« Bonsoir, dis-je doucement, et l’Autostrata porte mes mots sous le dôme de lumière morte. Je ne vais pas prendre beaucoup de votre temps. Vous pourrez bientôt danser et faire la fête. Je souhaite juste vous parler d’une personne dont le nom de nous dira rien, et qui pourtant a fait des millions de scènes dans le monde. Je souhaite vous parler de Yasmina Soloviova. »
Je voulais projeter le visage de Soloviova derrière moi, mais nous n’avons rien trouvé, ni passeport, ni carte d’identité, Liztja a tout broyé et je ne peux afficher qu’un cercle blanc, loin de mon visage, car je ne dois m’effacer.
« Nous ne savons pas quand Yasmina Soloviova est née, ni d’où elle venait, mais Orostal se souvient d’elle, de son travail dans les entrailles de Belica, de sa vie dans nos rues pavées, de ses rêves et de ses espoirs dans le petit appartement où elle devait vivre, et aussi de sa mort, sous Mahev, avant que la révolution ne fasse renaître notre ville. La raison et la cause de sa fin n’ont aucune importance, car vous la connaissez déjà, c’était l’arbitraire de la politsià. D’elle, nous n’avons retrouvé que quelques affaires, jetées dans une station de métro abandonnée. Retournez-vous, regardez à côté de vous, si Yasmina Soloviova avait survécu au Grand Siècle, elle aurait soixante ans, elle marcherait parmi vous, elle serait votre amie, votre camarade, votre sœur ou votre mère, mais je sais que vous la connaissez bien mieux que moi. » Je me lève. Pas un souffle ne traverse l’assistance. « Vous avez tous entendu l’œuvre de cette camarade. Vous avez dansé dessus, vous avez aimé, vous avez haï, vous avez couru, vous avez espéré et vous avez rêvé. » Je m’avance jusqu’à me tenir au plus près du public, là où la scène s’interrompt et plonge vers la tranchée. « Son nom était Yasmina Soloviova, assassinée par Kaj Mahev ! » Je lève mon poing fermé, le pouce à l’extérieur, comme dans le salut martial de Solidaritàt. « Son nom était Yasmina Soloviova ! Son nom était Yasmina Soloviova ! Son nom était Yasmina Soloviova ! »
Et au troisième scandement, Francesco lance la cassette à fond sur toutes les baffles de l’Autostrata. Les notes s’élèvent dans la boîte de nuit, sans aucune altération, sans aucun filtre, la chanson sifflotée par Soloviova alors que Morèvna la tuait, la chanson sauvée de la fange de Koschei, la chanson qui désormais me prendra au cœur pour toujours, le riff de synthétiseur le plus génial de l’histoire. Je disparais dans un tourbillon d’images colorées, les jaquettes de tous les albums qui ont remixé le morceau, des bootlegs obscurs des bas-fonds de Firmament aux tubes planétaires des artistes isiliens, je saute de la scène et continue dans la nuit, la musique de Soloviova tourne en boucle et un millier de poings se lèvent à l’unisson ; dans une minute ou deux, la lumière reviendra et la fête démarrera, mais en cet instant précis, je sais qu’il n’y a plus que Yasmina Soloviova à exister dans l’étendue de l’Autostrata.
Je marche vite sur la passerelle qui sépare Belica de Taïga. Le vent est doux, le ciel porte un soleil doré sur nos toits, les sentinelles du printemps frappent aux portes d’Orostal. J’ai encore sur mes épaules les paillettes de la nuit blanche passée à l’Autostrata. Une sirène ondule au-dessus de l’océan de cheminées de Taïga-Nord, signalant la reprise de la coulée dans le haut fourneau numéro six.
Je me tourne vers sa tour de métal brun, vers cet assemblage de tuyaux d’orgues qui montent vers le lapis-lazuli. Taïga-Nord fume de toutes parts en sublimant la brume de l’Oro sur ses superstructures. Je m’arrête. Là où je suis, je vois le soleil passer exactement entre les arêtes industrielles, et le saint-esprit diffracté par la dentelle d’acier chante un opéra de lumière qui découpe les silhouettes des camarades dans les coursives et la danse mécanique des grues de la cokerie. Tout autour de cette auréole se réveille la ville ; la pointe de Nevski est devenue l’épée d’un archange, les dolmens d’Arkansk se parent de couleurs éclatantes alors que se révèlent leurs fresques, Toundra éclabousse la neige de cuivre, un dirigeable bruisse au-dessus des ateliers affairés de Belica, une péniche tutoie les vols de hérons sur le fleuve, en bas tourne le manège des Otocas, des tramways et des trolleys-bus.
Je continue de regarder vers le grand sud, vers la symphonie du haut-fourneau numéro six.
Orostal, je reste tienne, maintenant et à jamais.
FIN, le premier décembre 96 du Grand Siècle.
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Tableau : la symphonie du haut-fourneau numéro six, E. Sedukhin, 1979.